La route

Lu en 2008. Ça m’a littéralement jeté par terre. Je ne m’en suis pas tout à fait relevé d’ailleurs. Le propos: Et si l’aventure humaine devait s’arrêter pour de bon? Bien sûr, le thème de l’apocalypse a insipré tant de romans et de films au cours des dernières années qu’on imagine mal ce qui peut bien être dit de neuf à ce sujet. La grande différence réside dans le fait qu’ici, c’est vraiment la fin: Pas de terre promise où, après bien des péripéties, les survivants se retrouvent pour reconstruire un monde meilleur. Non, rien qu’une petite planète qui tourne à vide aux confins de l’univers et sur laquelle les derniers humains achèvent de compléter leur parcours désormais inutile. On réalise comment la perspective de l’extinction de l’espèce rend futile tout le savoir accumulé au cours des millénaires et transmis de génération en génération. La culture, les arts, la musique, la science: tout ça n’est plus d’aucune valeur puisque personne ne sera là pour recevoir l’héritage. Il semble tellement plus naturel d’accepter sa propre finitude dans un monde qui continue sa marche.

Du cataclysme qui a causé cette tragédie, on ne saura rien. Une épaisse couche de poussière recouvre le sol. Il fait de plus en plus froid et le ciel est chaque jour plus sombre. Malgré tout, un père et son fils essaient de survivre. Leurs maigres possessions entassées dans un caddie de supermarché, ils se dirigent vers le Sud en essayant d’échapper au plus grand danger de tous: les autres survivants.

C’est terrifiant et splendide à la fois, traversé de phrases d’une beauté fulgurante.

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McCARTY, Cormac. La route. Paris, Éditions de l’Olivier, 2008, 245 p. ISBN 9782879295916

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Citations:

Il essayait de trouver quelque chose à dire mais il ne trouvait rien. Il avait éprouvé ce sentiment-là avant, au-delà de l’engourdissement et du morne désespoir. Le monde se contractant autour d’un noyau brut d’entités sécables. Le nom des choses suivant lentement ces choses dans l’oubli. Les couleurs. Le nom des oiseaux. Les choses à manger. Finalement les noms des choses que l’on croyait être vraies. Plus fragiles qu’il ne l’aurait pensé. Combien avaient déjà disparu? L’idiome sacré coupé de ses référents et par conséquent de sa réalité. Se repliant comme une chose qui tente de préserver la chaleur. Pour disparaître à jamais le moment venu. (p. 80)

Il était dans une salle de séjour en partie incendiée et à ciel ouvert. Les planches déformées par l’eau tombaient de guingois. Des volumes spongieux dans une bibliothèque. Il en prit un et l’ouvrit puis le remit en place. Tout était humide. En train de pourrir. Il trouva une bougie dans un tiroir. Pas moyen de l’allumer. Il la mit dans sa poche. Il sortit dans la lumière grise et s’arrêta et il vit l’espace d’un bref instant l’absolue vérité du monde. Le froid tournoyant sans répit autour de la terre intestat. L’implacable obscurité. Les chiens aveugles du soleil dans leur course. Et quelque part deux animaux traqués tremblant comme des renards dans leur refuge. Du temps en sursis et un monde en sursis et des yeux en sursis pour le pleurer. (p. 115)

Le talc noir et mou volait à travers les rues comme l’encre d’un poulpe déroulant ses spirales sur un fond marin et le froid s’insinuait sous la peau et l’obscurité tombait de bonne heure et les pillards courant les canyons abrupts leurs torches à la main trouaient les congères de cendre de soyeuses crevasses qui se refermaient sur leurs pas aussi silencieusement que des yeux. Sur les routes là-bas les fugitifs s’écroulaient et tombaient et mouraient et la terre glauque sous son linceuil suivait tant bien que mal son chemin de l’autre côté du soleil et s’en retournait aussi vierge de toute trace et tout aussi ignorée que la trajectoire de n’importe quelle planète soeur innomée dans le noir immémorial. (p. 157)

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Il faut qu’on parle de Kevin

J’en avais vaguement entendu parler comme d’un roman ‘choc’. Je ne savais pas qu’il l’était à ce point.

La mère d’un garçon de 16 ans, responsable du masacre de 11 de ses camarades d’école, essaie de comprendre comment son fils en est arrivé à poser un tel geste.  C’est au fil d’une correspondance à sens unique qu’elle entreprend avec son mari, où elle reprend l’histoire depuis le début, depuis avant la naissance de son fils, qu’elle tentera de donner un sens à ces événements tragiques.

Il faut bien s’accrocher pour survivre à cette plongée hallucinante dans les profondeurs de l’âme humaine, de celle d’une femme, d’une mère. La lecture devient progressivement si oppressante qu’on termine ce livre comme on remonte d’un abysse; en brulant les paliers de décompression, quitte à s’en exploser le cerveau car il faut à tout prix revevenir à l’air libre et respirer enfin. Parents s’abstenir.

J’ai été littérallement stupéfait de voir qu’un auteur (homme) puisse décrire avec une précision quasi-chirurgicale les émotions d’une mère depuis l’intérieur, en adoptant un point de vue aussi profondément féminin. Pour moi cette manière d’écrire relevait du tour de force. Mais en même temps, ça ne collait pas. J’en parlais pourtant autour de moi avec énormément d’enthousiasme, jusqu’à ce que je me rende compte, en consultant la photo de l’auteur sur l’intérieur de couverture, que Lionel Shriver est bel et bien une femme… tout simplement. Ceci n’enlève rien aux mérites de l’oeuvre mais me conforte dans l’idée qu’il existe bien une différence entre l’écriture féminine et masculine et que cette différence est perceptible.

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SHRIVER, Lionel. Il faut qu’on parle de Kevin. Paris: Belfond, 316 p. ISBN  2714441181

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