Suite française

suiteFrancaiseÀ peine a-t-elle le temps de terminer sa Suite française que, le 13 juillet 1942, Irène Némirovsky est arrêtée par la gendarmerie française et déportée à Auschwitz où elle mourra du typhus un mois plus tard. Son mari, Michel Epstein, fou d’inquiétude remuera ciel et terre pour la retrouver, allant jusqu’à écrire au Maréchal Pétain, s’offrant même pour la remplacer dans ce qu’il croit être un camp de travail, ignorant encore, comme la plupart de ses contemporains, l’ignominieuse vérité des camps de la mort. Résultat: Michel Epstein sera également arrêté puis transféré à Auschwitz où il sera gazé dès son arrivée.

Le couple laisse derrière lui deux petites filles Denise (13 ans) et Elisabeth (5 ans) ainsi qu’une valise contenant le manuscrit du dernier roman d’Irène. Commence alors pour les enfants une vie d’errance qui durera aussi longtemps que Vichy. On les cachera dans des caves, elles changeront de nom, passeront d’un refuge à l’autre, emportant toujours leur trésor avec elles.

Le manuscrit tient sur une série de feuillets remplis d’une écriture très serrée. Denise, qui hésita longtemps à l’ouvrir, tant l’objet la ramenait à un passé douloureux, le recopiera finalement elle-même en 1975, s’aidant parfois d’une loupe pour sauver ce précieux héritage d’une inondation . Ce n’est qu’en 2004 que la publication du roman est achevée. Le succès est immédiat. Exceptionnellement cette année-là, le prix Renaudot (qui ne couronne que des écrivains vivants) est attribué à Irène Némirovsky à titre posthume.

Dans l’esprit d’Irène, la Suite française devait comporter cinq parties. Deux seulement ont été achevées.

La première, Tempête en juin, décrit l’invasion allemande de juin 1940 et la fuite de Paris dans le chaos et la peur. On y suit plusieurs personnages dont les destins vont parfois s’entrecroiser. Dans les conditions extrêmes où ils se retrouvent plongés, la plupart abandonnent rapidement le vernis de civilisation qui régit normalement les relations entre les humains. Madame Péricand, voyant ses enfants distribuer des sucreries de leurs provisions à des petits affamés sur la route réagira dans le sens contraire de toute l’éducation qu’elle leur a inculquée:

« —Voulez-vous rentrer! Qu’est-ce que vous faites là? Je vous défends de toucher les provisions. Jacqueline, tu seras punie. Bernard, ton père le sauras, répétait-elle entraînant par la main les deux coupables stupéfaits, mais aussi ferme qu’un roc. La charité chrétienne, la mansuétude des siècles de civilisation tombaient d’elle comme de vains ornements révélant son âme aride et nue. Ils étaient seuls dans un monde hostile, ses enfants et elle. Il lui fallait nourrir et abriter ses petits. Le reste ne comptait plus. »

La deuxième partie, Dolce, évoque l’occupation de 1942. On y décrit la cohabitation difficile entre les forces allemandes et les habitants de Bussy, un petit bourg au sud de Paris.

Avec ces deux tableaux, Irène Némirovsky accomplit un travail journalistique d’une extrême lucidité, décrivant l’Histoire au fur et à mesure où elle se déroule. C’est aussi un portrait sans concession de la société de l’époque. Si certains personnages font preuve de grandeur, la plupart illustrent les aspects les plus sombres de l’âme humaine. Son analyse n’est toutefois jamais simpliste.

On dit également le plus grand bien du livre Le mirador: mémoires rêvés (que je n’ai pas encore lu) et qui est une biographie imaginaire d’Irène Némiroveky écrite par sa fille Elisabeth. À suivre…

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Littératureaudio.com

littératureAudioDepuis que j’ai découvert ce site de livres audio, faire le ménage ou passer la balayeuse ne m’a jamais paru si agréable. Quel plaisir que d’accomplir des tâches ménagères en écoutant un classique de la littérature sur mon balladeur. 

Évidemment, les donneurs de voix ne sont pas des professionnels. Par contre, je me suis aperçu qu’après un certain temps, on oublie totalement le son de la voix pour se plonger dans l’action de la même façon qu’en lisant un roman, on oublie rapidement le papier et les caractères imprimés que l’on déchiffre pour ne s’intéresser qu’à l’histoire.

Je viens d’ailleurs de laver le frigo en écoutant Stendhal décrire les amours de Julien Sorel et de madame de Rênal. Excellent pour s’entraîner en salle également. Ça change des « boum-boums » morons que déversent les haut-parleurs du gymnase.

Toutes les oeuvres proposées gratuitement sur ce site sont du domaine public, c’est à dire que leur auteur est mort depuis plus de 70 ans (loi française). Le Québec, moins drastique, impose un moratoire de 50 ans. Quelques oeuvres locales sont proposées; rien pour écrire à sa mère. À titre d’exemple, ce n’est qu’en 2018 que les romans de Germaine Guévremont entreront dans le domaine public.

La veuve

La veuveSi on voulait personnifier la ‘résilience’, ce serait certainement sous les traits de Mary Bolton, l’héroïne de ce roman. À peine la vingtaine et déjà veuve. ‘Veuve par sa faute’ précisera la narratrice. On comprendra très tôt qu’elle a tué son mari et fuit pour échapper à ses deux beaux-frères qui cherchent vengeance.

Sa course est déjà engagée au début du roman. Un périple insensé à travers la forêt et les montagnes de l’Ouest canadien. Une nature tout sauf accueillante mais empreinte d’une beauté sauvage que Gil Adamson sait bien traduire. Ses descriptions font une large place aux sensations: odeurs de la forêt, pureté de la lumière, bruissement des feuilles soulevées par le vent.

« Au crépuscule, la lumière se faisait aussi diaphane et froide que l’air. Pas un bruit, pas un écho. Juste les pas de la jument assourdis par un épais tapis de branches de cèdre. Aucune ombre. Le monde était d’une netteté impossible. » (p. 80).

On sent la présence de la poétesse derrière la romancière. C’est d’ailleurs d’abord dans un poème que la veuve est née, comme l’expliquait récemment Gil Adamson dans une entrevue pour la revue ‘Le libraire‘ (no 53, juin/juillet/août 2009, pp. 24-25)

Bien qu’essentiellement sous le signe de la solitude, le parcours de Mary Bolton sera marqué par la rencontre de personnages parfois durs ou attachants mais toujours intéressants, comme William Moreland le ‘coureur des crêtes’, ce solitaire parmi les solitaires qui ne trouve la paix qu’au sommet des plus hautes montagnes ou le révérend Bonnycastle qui terrorise ses paroissiens avec ce qu’il appelle des ‘leçons bibliques’ qui sont plutôt des leçons pugilistiques dont il ressort toujours gagnant.

Un monde très dur donc, à la mesure de la volonté de survivre qui habite Mary. Un beau personnage et une incursion réussie dans le monde du roman pour Gil Adamson.

La physique des catastrophes

physiqueCatastrophesÇa commence sur les chapeaux de roues. Voyez plutôt:

« Papa disait toujours qu’il faut une sublime excuse pour écrire l’histoire de sa vie avec l’espoir d’être lu.
«À moins que ton nom ne soit comparable à ceux de Mozart, Matisse, Churchill, Che Guevara ou Bond — James Bond —, il vaut mieux que tu consacres ton temps libre à peindre avec tes doigts ou à pratiquer le palet, car personne, mis à part ta pauvre mère aux bras flasques et aux cheveux rêches qui te couvre d’un regard tendre comme un veau, ne voudra écouter le récit de ta pitoyable existence, laquelle s’achèvera sans doute comme elle a commencé — dans un râle. » (…) ».

Comment résister à un tel début. Le moins qu’on puisse dire est que Marisha Pessl a du souffle… et une forme d’humour plutôt caustique. Publié en 2006 (et traduit en français en 2007), ce premier roman est, pour le moins, prometteur. On y découvre le la vie à travers le regard diffracté de Blue, une adolescente de 15 ans à l’imagination plus que débordante. 

C’est brillant et ça fourmille de citations livresques, cinématographiques, télévisuelles. Toute la culture occidentale y passe. On sent que cette petite fille a beaucoup trop lu. Ainsi, chaque chapitre porte le titre d’une oeuvre littéraire majeure. 

On a parfois comparé ce roman à celui de Dona Tart Le Maître des Illusions. Certaines thématiques se rejoignent. Les plus sévères diront que, dans un cas comme dans l’autre, l’éditeur aurait du conseiller quelques coupes salutaires dans le récit. Par contre, quand c’est bien écrit, le plaisir de la lecture reste entier. C’est le cas ici.