La solitude des nombres premiers

La-solitude-des-nombres-premiersAprès avoir consulté la notice biographique de Paolo Giordano apparaissant en 2e de couverture du roman, comment ne pas se demander quel dieu prodigue ou quelle fée marraine, en se penchant sur son berceau, a pu avoir l’étourderie de lui accorder à fois le génie des sciences et celui des lettres. Monsieur prépare actuellement un doctorat en physique théorique, nous dit-on. Ce qui ne l’a pas empêché de publier un solide roman qui s’est écoulé à plus d’un million d’exemplaires en Italie. J’ai toujours été fasciné par ceux qui ont cette capacité de briller dans plus d’un domaine à la fois. Allez, y a pas de justice…

 

Bien. Toujours est-il que ce roman se dévore d’une traite.
À la suite d’une mauvaise plaisanterie qui tourne court, Alice s’éprend de Matteo, un camarade d’école plutôt renfrogné. Chacun des deux enfants a été marqué par une expérience douloureuse qui limite sa capacité à tisser des liens avec son entourage. L’attitude de Matteo surtout, est proche de l’autisme, sans que cette maladie ne soit nommée directement. Elle est plutôt évoquée par une accumulation de détails subtils. On sent très bien que sa passion pour les chiffres, tout à la fois le protège contre l’emprise de la folie en même temps qu’elle lui permet d’appréhender le monde:

 

« (…) Mattia avait appris que certains nombres premiers ont quelque chose de particulier. Les mathématiciens les appellent ‘premiers jumaux’: ce sont des couples de nombres premiers voisins, ou plutôt presque voisins, car il y a toujours entre eux un nombre pair qui les empêche de se toucher vraiment. »
 
Dans le meilleur des cas donc, les êtres, même lorsque destinés l’un à l’autre, demeurent à un pas de distance. Chacun est une île et la communion réelle entre deux âmes déchirées par la vie relève plus de l’exception que de la règle.

Voilà un roman qui a la double qualité d’être simple et intelligent à la fois, preuve qu’il n’est pas nécessaire de sacrifier l’un pour l’autre.

Parfum de poussière

parfumdepoussiereBeyrouth, 1982.

Alors que son ami Georges, surnommé ‘De Niro’, s’accommode assez bien de la guerre civile dans laquelle son pays est plongé, le jeune Bassam lui ne rêve que de partir pour Rome:

“Assis dans ma chambre, je contemplais le mur couvert d’images étrangères: posters fanés d’idoles pubères, de blondes aux dents blanches éblouissantes, de footballeurs italiens. Je me disais que Rome avait l’air d’un bon endroit pour se promener librement. Les pigeons sur les places avaient l’air heureux. Bien nourris.”

En attendant ce départ hypothétique, Bassam essaie de survivre à l’enfer du quotidien du mieux qu’il peut, à l’aide de petites magouilles qu’il cumule à son travail de docker. Georges lui, a plutôt choisi d’entrer dans les milices chrétiennes où ses instincts sanguinaires trouveront finalement matière à s’exercer lors du carnage de Sabra et Chatila.

Écrasée sous son épais manteau de poussière et le poids de siècles de guerre et de ruine, Beyrouth ne semble rien avoir d’autre à offrir à sa jeunesse que la fuite ou l’anéantissement dans la folie meurtrière. Dans un univers aussi rude, sa force de survie, Bassam la trouve bien sûr dans l’arme de poing qu’il ne quitte pratiquement jamais. Mais il a aussi pour lui la confiance en un avenir possible, pourvu que cet avenir soit ailleurs.

Un premier roman totalement maîtrisé par Rawi Hage, Beyrouthin d’origine (et montréalais d’adoption) qui a émigré au Canada en 1992 après avoir traversé 9 ans de guerre civile.