Les premiers mots

piledelivresLes premiers mots d’un livre ont un pouvoir étrange et fascinant: celui d’inciter le lecteur à poursuivre l’aventure ou, au contraire, à l’abandonner en réprimant un soupir d’ennui. Certains vous accompagnent toute la vie alors que d’autres retournent à l’oubli, sitôt consommés. 

Au fil du temps et sans trop y penser, j’ai constitué ma petite réserve personnelle de premières phrases dont plusieurs résonnent encore dans ma mémoire depuis ma lointaine adolescence. Imprimées, dirait-on, de manière indélébile, elles remontent de temps à autre à la conscience. Un rien suffit à les ranimer. Qu’on évoque le titre d’un ouvrage aimé et voilà que les mots qui en composent le début se mettent à danser dans ma tête.  

J’assimile ce phénomène à celui qui nous porte à fredonner un air connu sans pouvoir s’arrêter; avec cette nuance que le caractère obsessionnel d’un fragment musical n’est pas nécessairement lié à l’appréciation esthétique de celui qui en est, disons, « victime ». Si je fredonne Et si tu n’existais pas… de Joe Dassin une journée durant, ce n’est pas nécessairement parce que je craque pour cette chanson. Alors que les phrases qui s’impriment dans la mémoire le font précisément en raison de leur beauté ou de leur puissance propre.

Mon Panthéon, à cet égard, demeure assez prévisible, du moins au début. Quoi de plus normal. Tout le monde passe par les mêmes sentiers. Ça se personnalise par la suite. On part de l’antiquité évidemment:

« Chante, déesse, la colère d’Achille, le fils de Pélée; détestable colère qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d’âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel – pour l’achèvement du dessein de Zeus. » HOMÈRE. L’Illiade

« Je chante les combats et ce héros qui, le premier, des rivages de Troie, s’en vint, banni du sort, en Italie, aux côtes de Lavinium… » VIRGILE. L’Énéïde

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Chez les classiques:

« Sur le milieu du chemin de la vie je me trouvai dans une forêt sombre: Le droit chemin se perdait, égaré. » DANTE, La divine comédie

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi. » ROUSSEAU, Les confessions.

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Plus près de nous, au siècle dernier:

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » (…) » PROUST. Du côté de chez Swann

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » CAMUS. L’étranger.

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Chez les contemporains, ça se complique. Pourquoi certaines phrases ont-elles frappé mon imaginaire plutôt que d’autres? Je ne sais pas. En voici quelques exemples:

« Incroyable, le premier animal qui rêva d’un autre animal. Monstrueux le premier vertébré qui réussit à se dresser sur deux pattes, semant la terreur parmi les bêtes qui rampaient encore normalement, avec une joyeuse et naturelle proximité, dans la fange de la Création » FUENTES, Carlos. Terra Nostra.

« ABANDONNE TOUT ESPOIR, TOI QUI PENETRE ICI peut-on lire, barbouillé en lettres de sang au flanc de la Chemical Bank (…) » ELLIS, Bret Easton. American Psycho

« Quand il s’éveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main toucher l’enfant qui dormait à son côté » McCARTY, Cormac. La route

Bon. ici je triche un peu, car les phrases qui suivent ne sont pas exactement les premières, mais bien les 3e et 4e du livre. Admirez cependant l’économie de moyens avec laquelle l’auteur plante le décor historique de son roman:

« On était en 1861. Flaubert écrivait Salambô, l’écrairage électrique n’était encore qu’une hypothèse et Abraham Lincoln, de l’autre côté de l’Océan, livrait une guerre dont il ne verrait pas la fin » BARICCO, Alessandro. Soie

Dans le genre ‘départ-canon’, (pour l’efficacité d’un best-seller):

« Le vent le harcelait. Il en ressentait les morsures profondes sur tout le corps. S’ils ne touchaient pas terre dans les trois jours, il savait très bien qu’ils mourraient tous. » CLAVELL, James. Shogun: Le roman des samouraïs

 Et pour le ‘oumpf’:

« Il m’a fallu du temps et presque le tour du monde pour apprendre ce que je sais de l’amour et du destin, et des choix que nous faisons, mais le coeur de tout cela m’a été révélé en un instant, alors que j’étais enchaîné à un mur et torturé. »

Allez, c’est trop bon, on continue encore un peu:

« Je me suis rendu compte, d’une certaine façon, à travers les hurlements de mon esprit, qu’en dépit de ma vulnérabilité, de mes blessures et de mes chaînes, j’étais libre: libre de haĩr les hommes qui me torturaient, ou de leur pardonner. Ça n’a pas l’air d’être grand chose, je sais. Mais quand la chaîne se tend et entaille la chaîr, quand c’est tout ce que vous avez, cette liberté est un univers entier de possibles. Et le choix que vous faites entre la haine et le pardon peut devenir l’histoire de votre vie. » ROBERTS, Gregory David. Shantaram

Pourquoi ces phrases et non pas d’autres se sont-elles imprimées dans ma mémoire? Aucune idée.

Maintenant, une phrase initiale forte est-elle la garantie d’un grand roman? Pas nécessairement. Je me souviens d’une phrase de Jean-Marie Laclavetine, dont le livre (que je n’ai pas lu) En douceur n’a pas fait beaucoup de bruit, en dépit des efforts déployés par Daniel Pennac, son collègue et ami, pour en faire la promotion: « D’un tempérament doux, Vincent Artus n’avait jamais tué que sa femme ». 

À l’inverse, plusieurs chefs d’oeuvre absolus ont des débuts plutôt modestes dont on ne garde pas de souvenir particulier. Quelques exemples:

« Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace » GARCIA-MARQUEZ, Gabriel. Cent ans de solitude

« Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade » CÉLINE, Louis-Ferdinand. Voyage au bout de la nuit

J’imagine que chacun a sa propre liste de débuts marquants. Qu’en est-il de la vôtre?

L’éléphant s’évapore

N’ayant jamais très bien compris la finalité de la nouvelle comme genre littéraire, je ne l’ai à vrai dire que très peu fréquentée. Et lorsque je me suis aventuré sur ce territoire, j’en suis souvent ressorti perplexe. Avec le temps, j’ai fini par faire mienne l’idée, ou disons plutôt le cliché, voulant que la nouvelle ne soit généralement que la prémisse d’un roman qui n’a pas abouti.

Ma dernière expérience en ce sens: Mexico, quartier Sud de Guillermo Arriaga (à qui on doit entre autres le scénario de Babel et de 21 grams) n’a pas arrangé les choses. On m’avait dit pourtant le plus grand bien de ce petit recueil. Résultat: Bof…

J’allais donc métaphoriquement jeter la serviette (une fois de plus) lorsque je suis tombé l’autre jour sur ce livre de Haruki Murakami, auteur que je ne connaissais pas et dont la notice biographique m’apprend qu’il est le traducteur japonais de Scott Fitzgerald, de Raymond Carver et de John Irving. Son recueil regroupe 15 nouvelles offrant une grande unité de ton. Les situations décrites y sont parfois étranges, parfois complètement déjantées mais elles sont toujours présentées avec une logique et un naturel tels qu’elles en deviennent presque vraisemblables. J’en retiens 3 particulirement réussies: « La seconde attaque de la boulangerie », « Le communiqué du kangourou » et « Le nain qui danse ». Dans ce dernier texte, le narrateur explique en toute simplicité son travail dans une manufacture d’éléphants:

« (…) nous ne fabriquons pas les éléphants à partir de rien, bien sûr. Pour être exact, nous reconstituons des éléphants liophylisés, pourrait-on dire. Un éléphant capturé est découpé à la scie en parties distinctes: les oreilles, la trompe, la tête, le tronc, les pattes, l’arrière-train, ce qui nous permet de reconstituer cinq éléphants. Ce qui veut dire que l’éléphant obtenu n’est véritable que pour un cinquième, les quatre cinquièmes restants étant de l’imitation. Mais ça ne se voit même pas et même les éléphants l’ignorent. Tellement nous travaillons habilement.

Vous vous demanderez peut-être pourquoi il faut ainsi fabriquer ou plutôt reconstituer ces éléphants de toutes pièces, eh bien, c’est parce que nous sommes beaucoup moins patients que les éléphants. Si on laissait faire la nature, les éléphants n’auraient qu’un petit tous les quatre ou cinq ans. Nous qui adorons les éléphants, constater leur lenteur de reproduction nous rend très nerveux. Voilà pourquoi nous préférons les reconstituer nous-mêmes. »

Plutôt déstabilisant comme univers mais on s’y habitue.

Pour en revenir à la nouvelle comme lieu littéraire, je crois me souvenir avoir lu ou entendu dire que Dino Buzzati en a écrites de très belles. J’irai peut-être y jeter un coup d’oeil. D’autres suggestions?