Nueva Königsberg

 

L’idée de départ était séduisante: en 1944, alors que Königsberg, le village natal d’Emmanuel Kant est pilonné par l’armée russe, un groupe de fidèles fuit au Paraguay pour y fonder une communauté dont la mission sera de perpétuer la pensée du philosophe. La vie quotidienne à Nueva Königsberg sera donc régie par les enseignements de Kant.

Un seul problème au bon fonctionnement de la collectivité: Kant n’a jamais traité de la place de la sexualité dans l’organisation sociale. Un oubli de taille, dirons-nous. Faut-il encourager les relations sexuelles? les proscrire? Comment solutionner ce problème sans trahir la pensée du maître?

De son lit de mort, Friedrich Bouginski, le fondateur de la colonie appelle Jean-Baptiste Botul, un autre philosophe,  à la rescousse. Admirons la persuasion qu’il déploie dans sa lettre:

Nueva Königsberg, 18e jour de l’an II

Très cher ennemi, Je ne le sais que trop, veille canaille: nous n’avons jamais été d’accord sur rien. Tout nous a toujours séparés: les idées, les femmes et le reste. (…)

Aujourd’hui, je t’écris d’un ailleurs, de l’autre hémisphère. Je suis en passe de réussir le défi que je m’étais fixé. Encore un défi auquel tu n’aurais pas cru de toute façon.

Oui, nous vivons ici avec une poignée de fidèles, au Paraguay, dans un endroit que nous avons fondé selon nos voeux et baptisé Nueva Königsberg, laissant la vieille Europe à ses turpitudes.(…)

L’offensive de 1944 a quelque peu précipité nos plans et il reste un point sur lequel nous n’avons pas encore trouvé de réponse satisfaisante.

Crois-moi, je me serais bien gardé de te raconter tout cela…

Mais, malgré tous nos désaccords, c’est bien à toi que je pense vieil étron. Et si je t’écris, ce n’est pas pour prendre de tes nouvelles — je me contrefiche de ce qui peut t’arriver — c’est juste que j’ai besoin de toi.

Pour être franc, et quoiqu’il m’en coûte un os de l’affirmer, tu es à mon sens le seul capable de résoudre notre problème.

Je t’en prie, rejoins-nous au nom de notre indéfectible inimitié. (…)

Celui qui, envers et contre tout, n’a toujours eu à ton encontre que de détestables sentiments,

Friedrich Bouginski

Voilà. Le ton est donné. Malgré le sérieux apparent du propos, ce  roman tout simple et presque festif se dévore en quelques heures à peine et l’humour y occupe une place au moins aussi grande que la philosophie.

Les exégètes de Kant n’y trouveront évidemment pas leur compte. Ce livre ne s’adresse donc pas à eux. Au mieux, revisite-t-on quelques clichés. Je me suis rappelé un prof de philo du collège, un kantien pur et dur de qui je n’ai retenu que 2 choses: 1) Que la vie de Kant était réglée comme une horloge, si bien que les habitants de Königsberg pouvaient ajuster leur montre sur son passage et 2)  Que la conduite des actions humaines peut être régie par la maxime selon laquelle on ne doit rien faire qui ne puisse être érigé en valeur universelle. Et mon prof d’expliquer que le vol est immoral puisque si tout le monde le pratiquait, la société serait vouée au chaos. Le roman ne va guère plus loin mais on ne lui en demande pas plus…

Dans un tout autre ordre d’idées mais par une sorte d’association mentale, la place centrale qu’occupe la sexualité dans l’intrigue m’a également fait penser à un autre roman, absolument débridé paru il y a quelques années: Kurtz de Jean-Marc Aubert, dans lequel la vie du personnage principal est complètement absorbée par la fixation sexuelle qu’il entretient vis-à-vis de Laure, une fille qu’il croise par hasard. Il faut voir l’échafaudage mental que ce garçon construit pour apprécier la profondeur de son problème. Pour mémoire, Kurtz est le nom familier que le narrateur donne à son machin…

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VACCA, Paul. Nueva Königsberg. Paris: Philippe Rey, 2009, 212 p. ISBN 9782848761404

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Habituellement, j’indique ici la disponibilité de l’ouvrage en bibliothèque mais malheureusement, ce roman n’est pas disponible dans le réseau des bibliothèques de Montréal. Il ne semble pas non plus disponible en librairie, sinon en commande spéciale. J’ai trouvé un seul exemplaire dans la collection de la BAnQ. Toutefois, la configuration actuelle du nouveau catalogue de cette institution de semble plus permettre de construire des liens menant directement aux ouvrages. Donc, à moins qu’une âme charitable ne me fournisse une recette miracle…

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Et que le vaste monde poursuive sa course folle

Fixons d’abord le décor: Nous sommes en 1974. Les États-Unis sont enlisés dans une guerre dont ils ne sortiront pas indemnes. Nixon, éclaboussé par le scandale du Watergate s’apprête à démissionner de la présidence. New-York est au bord de la faillite. La violence est partout dans cette ville.

Au matin du 7 août, un homme, sorti d’on ne sait où, un funambule, marche sur un fil de fer tendu entre le toit des deux tours jumelles du World Trade Center. La prouesse est véridique et fait les premières pages des journaux à l’époque (voir la bande-annonce du film documentaire Man on a wire). Ce geste d’une beauté à la fois absurde et parfaite contraste avec le chaos qui règne 110 étages plus bas. Car dans la rue, c’est autre chose…

Là, un prêtre-ouvrier se fait tabasser par des souteneurs parce qu’il permet aux filles qui font le trottoir d’utiliser le cabinet de toilettes de son appartement. Un accident de la route aux conséquences tragiques provoque l’éclatement d’un couple d’artistes d’avant-garde. Des mères ayant perdu un enfant au Vietnam se réunissent pour partager leur douleur. L’une d’elles y a laissé ses 3 enfants. Elle est noire, évidemment. Car le racisme et les inégalités sociales sont omniprésents. Ailleurs, un juge aux prises avec le débordement de la criminalité, tente d’imposer des sentences avec discernement. C’est lui qui héritera de la cause du funambule. Le trajet insensé de l’équilibriste est le le ciment qui relie toutes ces histoires.

Tout ça nous donne une intéressante peinture d’époque. Deux réserves toutefois: J’ai un peu de difficulté avec la traduction en argot parisien de la langue de la rue new-yorkaise. On retrouve évidemment des « Allez, barre-toi mec » et autres tirades du genre. Également, et là je trahis peut-être mon âge, mais l’utilisation du passé composé plutôt que du passé simple dans une narration m’agace, comme un bruit d’ongles sur un tableau. Si je lis « Un jour qu’il faisait orage, il a surfé sur le câble après avoir desserré les haubans », je ne peux m’empêcher d’imaginer que la phrase serait plus belle ainsi: « Un jour qu’il faisait orage, il surfa sur le câble après avoir desserré les haubans ». Affaire de goût sans doute, ou de génération…

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McCANN, Colum. Et que le vaste monde poursuive sa course folle. Paris: Belfond, 2009, 435 p. ISBN 9782714445063

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Le voyage de l’éléphant

Il faut d’abord que je fasse un aveu. Parmi tous les critères que j’applique plus ou moins consciemment lorsque je choisis un roman, il en est un qui consiste à me protéger d’un contenu disons, trop cérébral, en feuilletant le livre pour m’assurer que le texte en est suffisamment aéré. Des chapitres et des paragraphes bien sûr mais aussi et peut-être surtout des tirets de dialogue, indices rassurants, annonçant que l’intrigue n’est pas qu’un long monologue intérieur mais qu’elle met aussi en scène des personnages qui vivent et interagissent.

Voilà, c’est dit: Je ne suis qu’un lecteur léger et superficiel. C’est pourquoi, par exemple, je n’ai pas encore osé m’attaquer à Zone  de Mathias Énard qui serait, à ce que l’on dit, un superbe roman tout en intériorité mais sans aucune aspérité, aucune pose. J’y reviendrai peut-être…

Donc, si ce n’est qu’il est porté par une critique fort élogieuse, rien ne me disposait à m’intéresser non plus au dernier roman de José Saramago, Le voyage de l’éléphant, dont l’écriture est également tout d’une pièce. Hormis les sauts de chapitres, les pages se succèdent comme autant de rectangles parfaitement noircis, sans qu’aucun interstice ne s’y immisce. Mais en y regardant de plus près, on constate que la pulsation du roman est bien là. De même des dialogues. Tout cela est simplement enfoui au milieu du texte, sans distinction typographique ou mise en évidence d’aucune sorte. C’est la méthode Saramago, il faut croire. Voir ses autres romans: Les intermittences de la mort  ou L’année de la mort de Ricardo Reis par exemple. Au lecteur d’ajouter les pauses aux bons endroits et de restituer mentalement pour lui-même les tirets cadratins manquants.

Ça me rappelle une anecdote. On raconte que Alan Turing, le génial briseur du code Enigma et précurseur de l’informatique, avait mis au point une machine capable d’effectuer des opérations sur des grands nombres à virgule flottante. Une calculette géante en quelque sorte. Extraordinaire pour l’époque. Le seul problème était qu’en calculant le résultat d’une opération, le système ne fournissait qu’une série de chiffres mais aucune virgule. Lorsqu’on lui faisait remarquer l’absence de ponctualtion dans l’expression des résultats, Turing répondait que la virgule, eh bien la virgule, elle se trouve dans la tête du mathématicien. Inutile donc de l’écrire. Et paf.

Bien. Tout ce détour pour vous parler de ce roman qui est le récit du voyage (réel semble-t-il) de Lisbonne à Vienne qu’entreprit, au milieu du 16e siècle, un éléphant et son escorte après avoir été offert par le roi du Portugal à l’Archiduc d’Autriche. Un voyage initiatique d’où chacun ressort transformé, à commencer par le ‘cornac’, le guide et soigneur de l’éléphant venu lui aussi de l’Inde lointaine. Le seul qui demeure fidèle à lui-même dans sa placidité inébranlable, c’est l’éléphant.  Que de distances parcourues et une frontière naturelle de taille: Les Alpes. On pense évidemment à Hannibal (le guerrier, pas le cannibale), l’illustre prédécesseur de cette caravane.

Cette aventure m’a aussi rappelé une lecture lointaine, celle de la dernière partie du roman Gaspard, Melchior, Baltazar de Michel Tournier qui raconte le voyage du prince Taor, parti de son palais richissime avec une troupe immense et une horde d’éléphants à la recherche de la recette du rahat loukoum à la pistache et qui finira dans le plus grand dénuement comme esclave dans les mines de sel du roi Salomon. C’est le souvenir que j’en garde à tout le moins. Superbe. Mais je m’éloigne.

Voici donc un roman d’apparence très simple où l’on voit souvent poindre la douce ironie de José Saramago. Un plaisir à se faire.

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SARAMAGO, José. Le voyage de l’éléphant. Paris: Seuil, 2009, 216 p. ISBN 9782020994231

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Tierra del Fuego; Cap Horn; Le golfe des peines

Terre de Feu, Cap Horn, Patagonie, Détroit de Magellan, si ces noms de lieux mythiques sont pour vous aussi envoutants et chargés d’exotisme qu’ils le sont pour moi, ce livre de l’écrivain chilien Francisco Coloane regroupant 3 recueils de nouvelles devrait vous plaire également.

Des baleiniers engloutis par des mers déchaînées, des chercheurs d’or accordant plus d’importance au précieux métal qu’à leur propre vie, au point d’en perdre la raison, des brigands, des contrebandiers, des chasseurs de phoques, des paysages à l’état sauvage, sortant à peine de la soupe primordiale du monde, chacune de ces nouvelles présente un univers aux antipode de notre quotidien moderne et prévisible. Ici, la nature est encore une puissance non domestiquée qui impose sa loi, sa justice aussi parfois et les liens qui se tissent entre les hommes sont si ténus qu’il y a souvent peu de distance entre l’amitié et le meurtre.

À elles seules, les descriptions de lieux valent le détour:

Le Pámaro est l’endroit le plus désolé et le plus impressionnant qu’il m’ait été donné de voir à l’extrême sud du continent américain. Ce sont, je l’ai dit, vingt lieues de terres arides qui bordent la côte atlantique de la Terre de Feu; vingt lieues de long sur deux de large. La végétation y est rare: des buissons de mata negra, quelques touffes d’herbe et des lichens qui rampent sur le sable et les franges marécageuses. La plage est immense et soumise à d’étranges marées;

La mer remonte sur plusieurs kilomètres jusqu’à la lisière de la pampa et se retire comme une masse d’huile, laissant un lit de boues grasses, hostiles et redoutables, où même les oiseaux fatigués n’osent pas se poser. De temps à autre on aperçoit une bande de phoques vautrés sur le sable, parfois une baleine échouée.

Tout, ici, semble mort; on dirait la naissance ou la limite d’une planète inconnue; mais le plus extraordinaire est cette langue de terre, de sable et de pierres qui s’avance dans la mer. C’est cette curieuse presqu’île qu’on appelle le Pámaro et qui donne son nom à toute la zone côtière. (Cap Horn, Une nuit dans le Páramo, p.263)

Dans son introduction au livre, Luis Sepúlveda dit de Francisco Coloane qu’il avait une stature hors du commun. Né en 1910, ce fils de baleinier perd très tôt ses parents. Commence alors pour lui une vie d’aventure qui nourrira son imaginaire. Il signe son premier roman à 31 an (Le dernier mousse de la Baquedano, 1941). La légende veut que ce géant soit entré à la Maison de la littérature du Chili, y ait déposé deux manuscrit en disant d’une voix sonore « Je m’appelle Francisco Coloane et je viens du bout du monde » après quoi il serait ressorti sans un mot de plus. L’histoire a fait le reste et Francisco Coloane est devenu, de son vivant, l’un des écrivains les plus apprécié du public chilien.

Coloane fut également un humaniste et un écologiste avant la lettre: Son expérience de baleinier le convaint de la nécessité de sauver les cétacés. Il défend les Indiens Alakaluf et les autres premiers peuples dont il recueille les légendes. À la mort de son ami de Pablo Neruda, il lira son éloge funèbre sous les menaces des mitraillettes de la junte militaire. Décidément, il avait tout pour plaire l’ami Coloane.

Les 3 recueils que regroupent cet ouvrage ont été écrits durant ses premières années: Cap Horn (1941); Le Golfe des peines (1945); Tierra del Fuego (1956).

Pour le dépaysement et l’aventure. Une découverte pour moi.

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COLOANE Francisco. Tierra del Fuego; Cap Horn; Le Golfe des peines. Paris : Phébus, 2009, 593 p. ISBN 9782752904003
 

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