Le voyage de l’éléphant

Il faut d’abord que je fasse un aveu. Parmi tous les critères que j’applique plus ou moins consciemment lorsque je choisis un roman, il en est un qui consiste à me protéger d’un contenu disons, trop cérébral, en feuilletant le livre pour m’assurer que le texte en est suffisamment aéré. Des chapitres et des paragraphes bien sûr mais aussi et peut-être surtout des tirets de dialogue, indices rassurants, annonçant que l’intrigue n’est pas qu’un long monologue intérieur mais qu’elle met aussi en scène des personnages qui vivent et interagissent.

Voilà, c’est dit: Je ne suis qu’un lecteur léger et superficiel. C’est pourquoi, par exemple, je n’ai pas encore osé m’attaquer à Zone  de Mathias Énard qui serait, à ce que l’on dit, un superbe roman tout en intériorité mais sans aucune aspérité, aucune pose. J’y reviendrai peut-être…

Donc, si ce n’est qu’il est porté par une critique fort élogieuse, rien ne me disposait à m’intéresser non plus au dernier roman de José Saramago, Le voyage de l’éléphant, dont l’écriture est également tout d’une pièce. Hormis les sauts de chapitres, les pages se succèdent comme autant de rectangles parfaitement noircis, sans qu’aucun interstice ne s’y immisce. Mais en y regardant de plus près, on constate que la pulsation du roman est bien là. De même des dialogues. Tout cela est simplement enfoui au milieu du texte, sans distinction typographique ou mise en évidence d’aucune sorte. C’est la méthode Saramago, il faut croire. Voir ses autres romans: Les intermittences de la mort  ou L’année de la mort de Ricardo Reis par exemple. Au lecteur d’ajouter les pauses aux bons endroits et de restituer mentalement pour lui-même les tirets cadratins manquants.

Ça me rappelle une anecdote. On raconte que Alan Turing, le génial briseur du code Enigma et précurseur de l’informatique, avait mis au point une machine capable d’effectuer des opérations sur des grands nombres à virgule flottante. Une calculette géante en quelque sorte. Extraordinaire pour l’époque. Le seul problème était qu’en calculant le résultat d’une opération, le système ne fournissait qu’une série de chiffres mais aucune virgule. Lorsqu’on lui faisait remarquer l’absence de ponctualtion dans l’expression des résultats, Turing répondait que la virgule, eh bien la virgule, elle se trouve dans la tête du mathématicien. Inutile donc de l’écrire. Et paf.

Bien. Tout ce détour pour vous parler de ce roman qui est le récit du voyage (réel semble-t-il) de Lisbonne à Vienne qu’entreprit, au milieu du 16e siècle, un éléphant et son escorte après avoir été offert par le roi du Portugal à l’Archiduc d’Autriche. Un voyage initiatique d’où chacun ressort transformé, à commencer par le ‘cornac’, le guide et soigneur de l’éléphant venu lui aussi de l’Inde lointaine. Le seul qui demeure fidèle à lui-même dans sa placidité inébranlable, c’est l’éléphant.  Que de distances parcourues et une frontière naturelle de taille: Les Alpes. On pense évidemment à Hannibal (le guerrier, pas le cannibale), l’illustre prédécesseur de cette caravane.

Cette aventure m’a aussi rappelé une lecture lointaine, celle de la dernière partie du roman Gaspard, Melchior, Baltazar de Michel Tournier qui raconte le voyage du prince Taor, parti de son palais richissime avec une troupe immense et une horde d’éléphants à la recherche de la recette du rahat loukoum à la pistache et qui finira dans le plus grand dénuement comme esclave dans les mines de sel du roi Salomon. C’est le souvenir que j’en garde à tout le moins. Superbe. Mais je m’éloigne.

Voici donc un roman d’apparence très simple où l’on voit souvent poindre la douce ironie de José Saramago. Un plaisir à se faire.

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SARAMAGO, José. Le voyage de l’éléphant. Paris: Seuil, 2009, 216 p. ISBN 9782020994231

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Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

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Ces Blogs ont également commenté le roman: antipode, evene, le journal d’un lecteur, Impressions sur livres

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2 réflexions sur “Le voyage de l’éléphant

  1. Bonjour,

    Merci de référer à mon blog (Impressions sur livres)! Je vous ajoute à mes références… d’autant plus que le dernier Calum McCann sera une de mes prochaines lectures.
    Au plaisir de partager nos coups de coeur, collègue lecteur!

    Alain Petit
    Impressions sur livre.

  2. Pingback: Dix mille guitares « Coups de coeur littéraires

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