Le monde s’effondre

Okonkwo est un homme respecté au sein de son clan. Il a trois épouses et 9 enfants. Sa prospérité, il la doit à son seul courage et à sa détermination; non à l’héritage d’un père qu’il méprise tant pour sa paresse que pour sa couardise. En toute circonstance, Okonkwo veille à ne montrer aucune faiblesse. Comme celle des autres membres du clan, son existence est régie par un ensemble de rites et de croyances figés auxquels il obéit aveuglément. Même lorsque ces règles le conduisent à poser des gestes qui vont à l’encontre de son inclination personnelle, jamais il ne les remet en cause.

Pourtant, bien des pratiques semblent particulièrement inhumaines. Ainsi, par exemple, on abandonne les jumeaux naissants dans la forêt maléfique car ils portent malheur. La punition de chaque crime s’effectue selon un code strict. Lorsque l’épouse d’un membre du clan est tuée par un homme d’un autre village, Okonkwo est envoyé en mission punitive pour exiger réparation. Il revient avec une jeune femme et un garçon. La femme sera remise au mari éploré en remplacement de son épouse perdue. L’enfant mâle sera logé chez Okonkwo jusqu’à ce que l’oracle ait statué sur son sort. Il y restera 3 ans. Le temps de s’attacher à la famille de son ravisseur. Ce qui rendra la décision de l’oracle d’autant plus pénible à exécuter.

Un monde de violence donc. Un monde dont la cohérence sera mise à mal par l’arrivée inévitable des représentants de la civilisation occidentale. Le choc entre les deux sera brutal. Au total, cependant, on arrive mal à s’en émouvoir complètement. La violence d’un ordre nouveau se substituera à celle d’un monde ancien, condamné à disparaître.  D’évidence, il n’y a  pas d’espace pour le dialogue entre ces univers que tout oppose.

Cette lecture est, en quelque sorte, un bénéfice collatéral que, comme d’autres lecteurs, je retire d’une promesse faite par l’écrivain Yan Martel à Stephen Harper: Lui transmettre à tous les 15 jours par la poste, un livre accompagné d’un commentaire personnel:

Tant que Stephen Harper sera Premier ministre du Canada, je promets de lui envoyer par la poste, un lundi matin tous les quinze jours, un livre réputé faire épanouir la quiétude. Ce livre sera dédicacé et accompagné d’une lettre que j’aurai écrite. Je ferai fidèlement rapport, sur le site www.quelitstephenharper.ca , de chacun des livres, de chaque dédicace, de chaque lettre, et de toute réponse que je pourrais recevoir du Premier ministre.

L’entreprise de Martel peut paraître offensante mais il faut savoir qu’elle résulte directement du mépris réciproque qu’affiche Stephen Harper et son gouvernement pour la culture. Je pourrais être ému de lire les même livres que mon premier ministre (quoique…) si je n’avais la certitude qu’il n’en a jamais ouvert un seul…

***

ACHEBE, Chinua. Le monde s’effondre. Paris: Présence africaine, 1990, 254 p. ISBN 9782708702875

***

Attention, la dernière édition en français de ce roman remonte à 1972 (réimpression en 1990). Il est donc épuisé en librairie et plutôt difficile à trouver en bibliothèque.

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

Publicités

La réserve

En 1936, au coeur d’une Réserve privée des Adirondacs, un groupe d’amis se réunit pour fêter le 4 juillet. Un lieu chic. Des gens de bonne société, très Gatsby. On peut déjà se faire tout un cinéma en imaginant les hommes en tenue de soirée fumer le cigare à l’intérieur d’un chalet aux allures de château, tandis qu’une jeune fille mystérieuse et solitaire prend des poses alanguies sur une pointe rocheuse s’avançant dans les eaux sombres du lac. L’arrivée remarquée en hydravion d’un peintre bourru et excentrique, appelé sur les lieux par le propriétaire du domaine pour évaluer une série de tableaux renforce encore plus cette impression de déjà-vu.

Les témoins lumineux de mon cerveau de lecteur sont tous passés au rouge car on frôle dangereusement le roman Arlequin ici. Comment en effet ne pas anticiper que le peintre bourru et excentrique ne tombe éperdument amoureux de la jeune fille solitaire aux poses alanguies? Faisant fi des convenances, notre homme n’emmène-t-il pas la ravissante demoiselle faire un vol en biplane? Le couple ne se retrouve-t-il pas isolé de la bonne société lorsque commencent à crépiter les feux d’artifice de la fête nationale? Peut-être entendez-vous comme moi s’élever la plainte lancinante d’un ensemble d’instruments à cordes.

Sauf que… Sauf qu’au lendemain de cette scène idyllique, ça se met à déraper sérieusement. Les choses ne sont pas aussi simples qu’elles n’y paraissent et les protagonistes ont tous une part d’ombre que la suite des événements va nous dévoiler peu à peu. La mort subite de Carter Cole, le père de Vanessa, la jeune beauté, agira comme détonateur dans cette histoire à la tournure de plus en plus inquiétante.

***

BANKS, Russell. La réserve. Paris: Actes Sud, 2008, 378 p. ISBN 9782742785582

***

Ces Blogs ont également commenté le roman: Bric-à-book, Livresque sentinelle (conseille plutôt American Darling pour aborder cet auteur), Le Blog des livres 

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

Ce que je sais de Vera Candida

Il m’arrive encore parfois en lisant de retrouver intact le plaisir que j’éprouvais, enfant, à écouter mon professeur nous raconter une histoire. J’étais alors un public ébahi et docile; attentif aux moindres inflexions de la narration et je laissais, pour ainsi dire, mon imaginaire s’imprégner d’un univers qui se construisait devant moi au fil des mots. Quel bonheur.

Ce plaisir, je l’ai éprouvé de nouveau à la lecture du dernier roman de Véronique Ovaldé, particulièrement dans la première partie dont l’action se passe sur une île imaginaire d’Amérique du Sud appelée Vatapuna. Les ingrédients favorables à mon émerveillement y sont réunis: des personnages bien dessinés, certains chargés d’un passé flou et inquiétant, une intrigue au déroulement imprévisible, le tout livré avec un art de raconter qui incite à l’abandon.

On y fait la connaissance de Rose Bustamente, grand-mère maternelle de Vera Candida, pute à la retraite et pêcheuse de poissons-volants de son état. Le destin de Rose sera boulversé par l’arrivée sur l’île d’un petit mafieux dont le premier projet est de déplacer la maison de Rose parce qu’elle nuit à la vue qu’il a de la mer depuis le balcon de sa villa en construction.

Sauf exception, les hommes n’ont pas le beau rôle dans ce roman qui nous présente quatre générations successives de femmes, de Rose jusqu’à la fille de Vera Candida, Monica Rose. L’amour des enfants, cependant, transpire de partout:

L’odeur de Monica Rose faisait chavirer Vera Candida. Elle s’asseyait près de sa fille et plongeait le visage dans ses cheveux. Ils sentaient le sel et l’iode, le vent et quelque chose de plus souterrain et mammifère, comme la sueur d’un minuscule rongeur ou bien d’un petit loup. Monica Rose sentait la fourrure. Vera Candida se disait toujours, Comment ferais-je quand je serai une très vieille femme, que je n’y verrai plus, que je tenterai de me souvenir de cette odeur. Elle s’efforçait d’enregistrer comme sur des cylindres d’argile les sensations liées à sa fille…

La langue de Véronique Ovaldé est à la fois simple et recherchée. À quand remonte la dernière fois où vous avez lu d’un personnage qu’il était ‘marri’?:

Et quand ils allaient, fort marris, transmettre l’échec de leur négociations à Jéronimo, celui-ci souriait et répondait toujours, J’ai une patience d’ange.

Remarquons au passage une ponctuation créative et l’enchâssement des dialogues à même la narration, un peu à la manière de José Saramago.

Au final, un beau voyage littéraire que celui proposé par Véronique Ovaldé.

***

OVALDÉ, Véronique. Ce que je sais de Vera Candida. Paris: Éditions de l’olivier, 2009, 293 p. ISBN 9782879296791

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage

***

Ces blogs ont également commenté le roman (attention, les avis sont partagés):