Un arrière-goût de rouille

Le déclin de l’Amérique a débuté bien avant la crise financière de 2008. Isaac English en est témoin tous les jours. Le Sud de la Pennsylvanie qu’il habite, autrefois une région sidérurgique prospère, n’est plus qu’un vaste dépotoir peuplé d’usines abandonnées et de villages fantômes. Les salaires de 30$ de l’heure appartiennent depuis longtemps à la légende. Chacun fait ce qu’il peut pour survivre. Décidément, ce pays ne produit plus de richesse. La seule industrie qui semble fleurissante est celle des prisons d’État. C’est tout dire.

Isaac a eu peu de chances dans la vie. Sa mère s’est suicidée il y a 5 ans. Alors que sa soeur Lee a quitté Buell pour aller étudier à Yale, le voilà seul à s’occuper de son père malade. Au moment où débute le roman, Isaac qui en a plus qu’assez de cette vie décide d’emprunter 4000$ à son père et de partir à son tour pour la Californie. Pour économiser son pécule, il projette de dormir dans des hangars désaffectés et de voyager à l’oeil en sautant dans des trains de marchandise. L’entreprise comporte sa part de risques; il n’y a pas que des gentils sur le chemin. Heureusement qu’il y a Poe l’ex-footballeur, le baraqué, l’ami de toujours, l’ange gardien qui décide de l’accompagner quelques temps. Une bonne chose, parce que les emmerdes ne vont pas tarder à arriver et pas des petites; de celles qui forcent à accomplir des actions irréparables, du genre: tuer plutôt qu’être tué.

Avec un cadavre sur les bras, les projets d’Isaac prennent une toute autre tournure et Poe qui ne voulait qu’aider son ami se retrouve pris dans les rouages de la machine judiciaire. Harris, le chef de la police locale fera de son mieux pour l’aider bien qu’on le soupçonne de partialité du fait de l’attachement qu’il démontre pour Grace la mère du garçon.

Le roman fait varier les points de vue d’une manière polyphonique. Ainsi, chaque chapitre porte le nom de l’un des personnages: Isaac, Poe, Harris le policier, Grace la mère de Poe et ainsi de suite. À la lecture, ce qui m’a surtout frappé c’est l’écart entre la beauté et la noblesse des sentiments que met en scène le livre et l’univers glauque dans lequel les personnages évoluent. On comprend surtout le choix de la citation de Camus en exergue du roman:

(…) ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

Albert Camus

Et moi qui croyais le contraire. Me voilà bien contredit…

Un arrière-goût de rouille est le premier roman de Philipp Meyer. Pas mal pour un premier essai.

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MEYER, Philipp. Un arrière-goût de rouille. Paris: Denoël, 2010, 538 p. ISBN 9782207260845

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Ces Blogs ont également commenté le roman:  Cuneipage, Bibliosurf

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L’archipel des hérétiques

Si le fait de lire dans les transports en commun en position assise ou debout est sommes toutes assez anodin, en revanche, poursuivre cette activité en marchant du métro au travail ou inversement; fendre la foule à l’aveuglette, gravir de mémoire des marches d’escalier ou franchir des portes tournantes en terminant une phrase relève plutôt de l’opération kamikaze. C’est ce que ce livre m’a obligé à faire. Je ne saurais donc que vous en déconseiller fortement la lecture.

Pourtant, il ne s’agit pas ici d’un roman mais du récit d’une tragédie maritime écrit par un historien, spécialiste de l’Âge d’or hollandais. Il faut dire que la matière de son ouvrage est, en soi, passionnante. Le naufrage du Batavia au large des côtes australiennes au printemps de 1629 avec plus de 320 passagers et membres d’équipage à son bord fut sans doute spectaculaire. Idem du voyage improbable (mais réussi) de 3000 kilomètres qu’effectuèrent le capitaine et une poignée de marins dans un canot de fortune pour aller chercher du secours. Mais c’est surtout en raison de la folie meurtrière qui frappa les survivants de l’Archipel que l’histoire du Batavia a traversé les époques pour se rendre jusqu’à nous. Parce qu’un obscur apothicaire réussit à se hisser au rang de chef incontesté des rescapés et à installer sur les îles un climat de terreur tel qu’il lui permit d’orchestrer le massacre de plus d’une centaine d’hommes, femmes et enfants. Pourtant, Jeronimus Cornelisz était de nature plutôt frêle. Il aurait sans doute pu être maîtrisé par plus d’un survivant, matelot ou soldat. Personne ne le fit. Voilà qui donne à réfléchir sur la nature humaine.

Mike Dash s’attarde à expliquer les origines possibles du comportement meurtrier de Cornelisz. Ce faisant, il nous brosse un tableau captivant des courants hérétiques dans lesquels baignait l’Europe et particulièrement la Hollande à la fin du 16e siècle ainsi qu’au début du 17e: Antinomisme, gnosticisme, « fraternité de l’Esprit libre ». On y découvre au passage un peintre intriguant, Torrentius, jouisseur impénitent et rosicrucien avec qui Jeronimus aurait sans doute fraternisé.  Quoiqu’il en soit, les interprétations proposées par Dash demeurent peu convaincantes au regard des faits. Cornelisz semble s’être très vite adapté à l’exercice du droit de vie ou de mort. Il a utilisé ce droit parce qu’il le pouvait et que sa nature l’y incitait. Chercher une base philosophique ou mystique à ses actions semble superflu. Ça me rappelle un livre de Houellebec, je ne sais plus lequel (peut-être Plateforme), où des paumés ayant commencé à accomplir des meurtres d’enfants sous le couvert de pratiques sataniques finissent par abandonner l’excuse de ces rites bidon pour se concentrer sur l’exercice d’une violence pure et totalement gratuite. C’est d’ailleurs ce qui arrive aux meurtriers de l’Archipel. Au début, les crimes étaient perpétrés sous l’apparence de la justice puis, avec le temps, on prit de moins en moins la peine de les légitimer. Le vernis de la civilisation disparaît de manière étonnamment rapide lorsque les circonstances s’y prêtent.

Il faut lire également la description des conditions dans lesquelles s’effectuaient les longs voyages en mer à cette époque. Plus de 7 mois dans une exiguïté inhumaine; des conditions sanitaires épouvantables.

C’est la synthèse du naufrage écrite par Simon Leys (voir mon billet précédent) qui m’a mise sur la piste de cet ouvrage étonnant. Un travail érudit qui, bien que ponctué de notes infra-paginales, demeure paradoxalement abordable par le lecteur moyen. Tout un exploit.

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DASH, Mike. L’archipel des hérétiques. Paris: JC Lattès, 2002, 478 p. ISBN 2709623552

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Les naufragés du Batavia

On dit du naufrage du Batavia qu’il fut aussi célèbre en son temps que celui du Titanic au XXe siècle. Et, de fait, ces tragédies ont plusieurs points de similitude. Les deux navires, fleurons de l’industrie navale de leur époque, en étaient à leur première traversée. Dans un cas comme dans l’autre, le naufrage est attribuable à la négligence humaine ou, à tout le moins, à une appréciation erronée des faits. Mais si le drame du Titanic culmine avec son engloutissement dans les eaux glacées de l’Atlantique, pour les passagers du Batavia, le naufrage ne marque que le début d’une longue descente vers l’horreur. 

Le 28 octobre 1629 le navire quitte le port de Texel aux Pay-Bas en direction de Java en Indonésie. Avec ses 3 mats immenses, ses 30 canons, sa cargaison d’or et de florins et plus de 320 passagers et membres d’équipage, le Batavia a décidément fière allure. Un tel voyage cependant, même au 17e siècle, tient de l’exploit. Il faut compter plus de 7 mois de navigation pour atteindre la destination. Une seule relâche, au Cap de Bonne-Espérance. On estime que seul un tiers de ceux qui tentent ce genre d’aventure en reviennent. Plusieurs sont terrassés par le typhus, la dysenterie le scorbut ou bien meurent de maladies tropicales à leur arrivée quand leur navire ne sombre pas tout simplement en route, corps et bien.

Les conditions dans lesquelles s’effectue la traversée du Batavia, déjà précaires au départ, se dégradent progressivement. Au bout de 6 mois, les vivres sont pratiquement à sec. L’eau douce est croupie. Il règne partout une odeur pestilentielle et, du fait de la promiscuité, la tension devient chaque jour plus grande entre soldats, gabiers, marins et passagers. Dans la nuit du 4 juin 1629, le navire s’échoue sur un haut-fond de l’Archipel Abrolhos de Houtman à environ 80 kilomètres des côtes de l’Australie par suite d’une erreur de calcul.

Les survivants sont tout simplement abandonnés à leur sort sur l’une des îles de l’Archipel par le capitaine, le responsable de l’expédition et quelques matelots aguerris qui réquisitionnent le seul canot disponible pour partir à la recherche de secours. Il faudra plus de deux mois pour que cette aide arrive. Entre temps, les naufragés restants doivent s’organiser et croient bien faire en confiant leur salut à Jeronimus Cornelisz, un homme d’apparence affable, apothicaire de profession et assistant du maître d’expédition. Les conditions exceptionnelles dans lesquelles se trouvent les survivants révéleront vite la nature sanguinaire de Cornelisz. Aidé de quelques fidèles, il imposera sa volonté et deviendra un véritable tyran, commandant des exécutions arbitraires et faisant régner sur l’île une véritable terreur.

L’horreur ne cessera qu’avec l’arrivée des secours. Cornelisz sera pris, jugé et exécuté sur place avec ses complices. Ses exactions ont toutefois frappé l’imaginaire de l’époque. Plus récemment, certains ont vu dans cette histoire une préfiguration des horreurs concentrationnaires qui ont marqué le XXe siècle.

Dans le liminaire de sa courte plaquette de 73 pages (exception faite du récit ‘Prosper’ qui suit), Simon Leys explique comment l’histoire du Batavia l’a toujours fasciné. Pendant 18 ans, il a accumulé des renseignements, consulté des archives et fait des recherches pour préparer un livre qui ferait autorité sur ce sujet encore vierge. Seulement voilà: à force d’attendre, Leys a été pris de vitesse et le livre qu’il souhaitait tant offrir a fini par être publié par un autre. C’était couru. Bon joueur cependant, Simon Leys s’incline:

Enfin, Mike Dash vint. Avec son Batavia’s Graveyard [traduit en français sous le titre L’Archipel des hérétiques], cet auteur-ci a vraiment mis dans le mille – et il ne me reste plus rien à dire. Dash démêle les fils complexes des personnages et des événements; il les situe dans leur contexte historique, et surtout, il a accompli un prodigieux travail de détective dans les archives hollandaises de l’époque. Après avoir lu et relu cette synthèse définitive, j’ai remisé une fois pour toutes la documentation et les notes, photos et croquis que j’avais glané sur cette affaire dans les bibliothèques et sur le terrain: je n’en aurai plus jamais besoin. Et maintenant, en publiant les quelques pages qui suivent, mon seul souhait est qu’elles puissent vous inspirer de lire son livre.

Quoiqu’en dise Simon Leys, ses propres pages sont fort utiles. Elles constituent un condensé absolument fascinant de toute cette affaire. Et il est vrai qu’une fois le livre refermé on a que l’envie de poursuivre avec l’ouvrage de Mike Dash pour en savoir davantage.

LEYS, Simon. Les naufragés du Batavia. Paris: Arléa, 2003, 126 p. ISBN 9782869596238

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La tragédie du Batavia a également inspiré à Cristophe Dabitch un tryptique en bande dessinée:

L’un lit, les autres pas…

« M. Martel, ma fille et moi avons fini de lire The Life of Pi. C’est l’histoire avec les animaux que nous préférons tous les deux. C’est un livre charmant – une preuve élégante de l’existence de Dieu et du pouvoir des récits. Merci, Barack Obama. »

Qu’il est rafraîchissant de voir un politicien s’intéresser véritablement à la culture. Barack Obama nous a récemment ravi en envoyant une note de remerciement à l’écrivain Yann Martel pour son livre L’histoire de Pi dont il venait de terminer la lecture avec sa fille. On a souligné avec raison que la beauté de ce geste tenait en grande partie à sa gratuité: Yann Martel étant canadien, il ne votera donc pas aux prochaines élections américaines. De plus, on ne s’étonnera pas que cet événement ait eu un impact médiatique beaucoup plus grand de ce côté-ci de la frontière que chez nos voisins du Sud.

Ce n’est pas la première fois que le président Obama fait état de ses découvertes littéraires. Il y a près d’un an, se disant fatigué de se taper des rapports et des ‘briefing books’, il avouait trouver beaucoup de plaisir à la lecture du roman Netherland de Joseph O’Neill, cette histoire d’un hollandais amateur de criquet dans le New-York d’après le 11 septembre. Bien que je ne partage pas complètement son enthousiasme pour ce roman (voir ici), j’apprécie l’initiative qui humanise son personnage et nous donne l’impression qu’il est possible de partager les mêmes émotions que lui.

Cette attitude tranche avec celle de notre Premier ministre qui se réfugie dans un mutisme buté depuis que le même Yann Martel a résolu de lui faire parvenir un livre accompagné d’une lettre à toutes les 2 semaines et ce, tout le temps que Stephen Harper sera premier ministre du Canada. Ses suggestions de lecture sont disponibles sur le site Que lit Stephen Harper. Il y en a 76  à ce jour, superbement commentées, si bien qu’on se prend à espérer que M. Harper demeure longtemps en poste afin que nous puissions profiter de ces conseils littéraires lumineux. Bon, là je pousse un peu.

À ceux et celles qui souhaiteraient échanger notre Premier ministre avec le Président américain, je rappelle toutefois que la sensibilité littéraire n’a pas toujours été la marque de commerce de la présidence. Comme vous sans doute, je me souviens d’un Georges W. Bush obsédé par la lecture de la bible et dont le plus grand exploit littéraire a été de publiciser, bien malgré lui, le livre pour enfants The Pet Goat alors qu’il visitait une école de Floride le matin fatidique du 11 septembre 2001. Sa réaction, au moment ou l’un de ses garde du corps vient lui chuchoter à l’oreille « The nation is under attack » demeure un grand moment d’histoire. Tout un leader. Comme on dit: « Quand on se compare, on se console ».