Enfant 44

Dans la Russie stalinienne du début des années 50, un enfant est retrouvé nu, la bouche pleine de terre, sur une voie de chemin de fer près de la gare de Moscou. On charge Léo Demidov, un officier du MGB (ancêtre du KGB) d’aller faire taire les parents affolés qui parlent de meurtre: Le garçon a été victime d’un simple accident car il n’y a pas de criminalité en Union soviétique. Et Léo de leur faire lecture du rapport officiel confirmant cette thèse. Dossier classé, donc. Et malheur à qui contesterait la version officielle. Suggérer qu’un document du MGB soit erroné reviendrait à mettre en cause tout le régime.

« Méfions-nous de ceux en qui nous avons confiance ». La citation est attribuée à Staline et résume bien l’atmosphère de délire paranoïde dans laquelle baigne toute l’Union soviétique à cette époque. Léo croit en la justesse de ce système érigé sur la peur, la méfiance et la dénonciation. Il en est le bras séculier. Son assurance s’évanouit cependant le jour où, arroseur arrosé, il devient lui-même victime de la répression d’état. Sa déchéance le conduira au village de Voualsk, à 800 kilomètres à l’Est de Moscou où, intégré comme simple exécutant à la milice locale, il découvrira par hasard d’autres cadavres d’enfants abandonnés dans les mêmes conditions que la première victime.

Ce sera comme un électrochoc pour Léo et l’occasion pour lui de se lancer envers et contre tous et au risque de sa vie dans une enquête haletante et rédemptrice pour faire éclater au grand jour la vérité.

Mon conseil: Gardez ce roman comme lecture d’été ou pour des vacances au soleil. Les premiers chapitres se déroulent dans un hiver d’une telle dureté qu’il vous viendra sans doute l’envie de vous couvrir d’une petite laine, même en pleine canicule. Une écriture d’une redoutable efficacité. Ça déménage.

Les droits cinématographique du roman ont été achetés par Ridley Scott, ce qui n’est pas mal non plus.

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SMITH, Tom Rob. Enfant 44. Paris: Belfond, 2009, 398 p. ISBN 9782714444387

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À noter que le roman est également disponible en version audio:

Inyenzi ou les cafards

Commençons par ce texte mis en exergue qui donne le ton du récit:

« À tous ceux qui ont péri dans le génocide à Nyamata, à Cosma mon père, à Stéphania ma mère, à Antoine, mon frère, et ses neuf enfants, à Alexia, ma soeur, et son mari, Pierre Ntereye, et leurs enfants, à Jeanne, ma soeur cadette, et ses enfants, à Judith et Julienne, mes soeurs, et leurs enfants, à tous ceux de Nyamata qui sont nommés dans ce livre et à tous ceux, plus nombreux, qui ne le sont pas, aux rares rescapés qui ont la douleur de survivre. »

Inyenzi ou « cafard » est le terme par lequel les Hutus désignaient les Tutsis durant le génocide de 1994 au Rwanda. Scholastique Mukasonga trace de cette période un récit saisissant mais elle rappelle surtout que l’oppression de son peuple n’a pas débuté avec l’assassinat du président Juvenal Habyarimana le 6 avril 1994. Les racines du mal qui a rongé son pays remontent en effet beaucoup plus loin.

Les premiers pogromes contre les Tutsis éclatèrent à la Toussaint 1959. L’engrenage du génocide s’était mis en marche. Il ne s’arrêterait plus. Jusqu’à la solution finale, il ne s’arrêterait plus.

Si, comme moi, vous avez été intimidé par la taille du témoignage sur cette période qu’a livré le général Dallaire dans son livre J’ai serré la main du diable, l’histoire d’une famille Tutsi racontée de l’intérieur avec une touchante simplicité par Mukasonga saura certainement vous rejoindre. C’est avec beaucoup de pudeur qu’elle décrit l’enfer quotidien qui a été celui de toute sa famille dans les années qui ont précédé le massacre du printemps 94. Durant toute cette période, les parents ne songeaient qu’à protéger leurs enfants en tentant de les inscrire à l’école de sorte qu’en accédant plus tard à des postes de prestige, ils puissent sauver leur vie. Ce ne sera pas le cas pour tous. À la fin, la peur était tellement présente et forte que, paradoxalement, c’est presque avec une sorte de soulagement que la jeune fille accueille la nouvelle du massacre:

Quand j’appris les premiers massacres Tutsis qui suivirent immédiatement la mort d’Habyarimana, ce fut comme un court instant de délivrance: enfin! Désormais, nous n’avions plus à vivre dans l’attente de la mort. Elle était là. Il n’y avait plus moyen d’y échapper.  Le destin auquel étaient voués les Tutsis allait s’accomplir.

Il a fallu dix ans pour que Scholastique Mukasonga trouve le courage de retourner sur les lieux du génocide. De sa maison, il ne restait plus rien. Ses voisins d’alors, des Hutus, jurent n’avoir rien su de ce qui s’étaient passé. Ont-ils pris part aux exactions? Mukasonga ne le saura jamais et le plus troublant de cette affaire c’est que rien n’indique que la terreur ne recommencera pas un jour ou l’autre. Comment vivre en paix avec des gens qui ont souhaité notre extermination et qui n’expriment aucun remord?

Sholastique Mukasonga ne peut sans doute obtenir réparation pour les horreurs subies mais elle accomplit ici un devoir de mémoire dans un récit d’une étonnante sobriété.

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MUKASONGA, Scholastique. Inyenzi ou les cafards. Paris: Gallimard (Continents noirs), 2009, 164 p. ISBN 9782070777259

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