D’autres vies que la mienne

Dès sa parution, ce livre a été accueilli par un tel concert d’éloges, une critique si enthousiaste, si unanimement favorable qu’il m’en a paru presque suspect. J’aimais toutefois le titre de l’ouvrage qui laissait sous-entendre que l’auteur, trop souvent préoccupé par sa propre personne, avait cette fois réussi à s’extraire un peu de lui-même, à faire un pas de côté, pour s’intéresser vraiment à l’existence de ses proches. J’imaginais le récit d’une sorte d’éveil à la réalité semblable à celui que doit connaître l’enfant qui prend graduellement conscience du monde qui l’entoure. Quelque chose dans ce projet attisait ma curiosité et c’est pourquoi, malgré l’attrait sans cesse renouvelé qu’exerçaient sur moi les nouvelles parutions, ce livre demeurait dans mon écran radar ou ce que les bloggeurs appellent familièrement leur PAL (Pile à lire).

Évidemment, lorsque j’ai retrouvé l’ouvrage sur le rayon des nouveautés de ma bibliothèque de quartier, je n’ai pas hésité, curieux de vérifier si mon opinion s’accorderait au sentiment général.

Précisons d’abord qu’il s’agit d’un récit et non d’un roman. L’auteur y relate deux événements qui ont marqué sa vie récente: D’abord une catastrophe naturelle spectaculaire qu’il a vécue de l’intérieur étant en vacances au Sri Lanka au moment où un Tsunami d’une rare puissance y a fait plus de 220 000 morts le 26 décembre 2004. L’autre événement, beaucoup plus intime celui-là, est le décès de la soeur de sa compagne. Dans les deux cas, il s’agit de drames humains que l’auteur s’attache à rapporter avec, on le sent, un souci constant de précision et de justesse, jusque dans les détails.

Le devoir de mémoire qu’impose à un écrivain un cataclysme aussi immense que celui du Sri Lanka semble évident:

À un moment de ce voyage, tandis que nous fumions au bord de la route, Philippe m’a entraîné un peu à l’écart et m’a demandé: toi qui es écrivain, tu vas écrire un livre sur tout ça?

Sa question m’a pris au dépourvu, je n’y avais pas pensé. J’ai dit qu’à priori, non.

Tu devrais, a insisté Philippe. Si je savais écrire, moi, je le ferais.

Pour l’autre événement, c’est moins clair. À priori, rien de spectaculaire à raconter: Juliette était une petite magistrate de la cour civile de Vienne au Sud de Lyon qui, avec l’aide de son collègue Étienne, essayait, en administrant la justice, de faire de ce monde un monde plus juste. Hélène, la compagne de l’auteur résume ainsi l’affaire:

Le lendemain, au petit déjeuner, elle a ri, vraiment ri et m’a dit: je te trouve drôle. Tu es le seul type que je connaisse capable de penser que l’amitié de deux juges boiteux et cancéreux qui épluchent des dossiers de surendettement au tribunal d’instance de Vienne, c’est un sujet en or. En plus, ils ne couchent pas ensemble et, à la fin, elle meurt. J’ai bien résumé? C’est ça l’histoire?

J’ai confirmé: c’est ça.

En effet, ce n’est que ça. Mais c’est aussi tout ça. En s’attachant à nous raconter la vie de Juliette ainsi que celle de ses proches, Emmanuel Carrère le fait avec une rare finesse. Paradoxalement, plus il s’attarde à décrire les individus dans leur singularité, plus il rejoint quelque chose d’universel en nous. Il faut dire que l’écriture de Carrère est à la fois d’une justesse et d’une simplicité remarquables même dans l’expression de pensées complexes. On n’ose imaginer l’effort requis pour atteindre un tel dépouillement sans que le récit ne porte la moindre trace de ce labeur. Ou bien alors cette façon de s’exprimer lui vient tout naturellement et c’est encore plus admirable. Quoiqu’il en soit, le besoin esthétique est comblé ici. Que cette langue peut être belle tout de même quand elle est bien écrite!

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CARRÈRE, Emmanuel. D’autres vies que la mienne. Paris: P.O.L., 2009, 310 p. ISBN 9782846822503

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Ces Blogs ont également commenté le roman: C’est quoi ce bazar, Mes petites idées, Les petites capucines, Des goûts et des livres (n’a pas aimé. L’exception qui confirme la règle), Sur mes étagères, Lulu a lu, Mots à mots, Luocine, Chez Val, Club de lecture Zurich, Entre 23h et minuit, Les plumes d’Audrey, Enna lit, Les îles limousines, Cunéipage

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Le tigre blanc

L’Inde est décidément une planète à part; à la fois étrange et fascinante. Les rapports entre humains y sont encore largement régis par des règles dont la logique nous échappe et la hiérarchie des castes qui en résulte semble demeurer insensible à la marche du progrès. Voici pourtant l’histoire d’un fils de conducteur de rickshaw qui, à la faveur d’innombrables épreuves traversées, en viendra graduellement à formuler l’idée que les classes sociales peuvent être transgressées et qu’il est possible, pour qui accepte d’en payer le prix, de s’arracher à sa condition.

Prenant prétexte de la visite annoncée du Premier ministre chinois à Bangalore, capitale de la délocalisation technologique,  Balram, surnommé « le tigre blanc », engage avec ce dernier une correspondance à sens unique sous le prétexte de lui expliquer comment on devient entrepreneur en Inde. Sept lettres seront écrites en 7 nuits et autant de chapitres. Elles ne seront probablement pas lues, peut-être même pas envoyées.

Au fil de sa démonstration, le Tigre blanc nous apprend surtout la force du système ‘D’ et l’importance de l’instinct de survie dans un univers ou la vie humaine n’a qu’une valeur toute relative. Balram vient des ‘Ténèbres’, comme il dit. Son village, Laxmangarh, est à la botte de 4 grands propriétaires terriens surnommés ‘Le Buffle’, ‘La Cigogne’, ‘Le Sanglier’ et ‘Le Corbeau’. Balram se fera engager comme chauffeur par le fils de la Cigogne, Ashoky. Cette position lui permettra de quitter les Ténèbres pour accompagner son maître à Delhi où, malgré la soumission et la loyauté qu’il affiche, ses conditions de vie seront loin de s’améliorer. L’attitude d’Ashoky à son égard, remplie d’une bienveillance mielleuse, est semblable à celle que peut inspirer un chien. À hurler. Balram persistera tout de même à tenter de gagner la considération de son maître, jusqu’à ce qu’un événement tragique ne lui ouvre les yeux, faisant éclore le germe de la révolte.

Le destin de Balram est-il unique? Préfigure-t-il des bouleversements sociaux à venir dans ce pays en ébullition? On aimerait en savoir davantage mais ces questions dépassent le cadre du roman. L’Inde gardera son aura de mystère.

Le tigre blanc est le premier roman d’Aravind Adiga. L’ouvrage s’est mérité le Booker Prize en 2008. Comme entrée en scène dans la littérature, on a vu pire…

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AGIDA, Aravind. Le tigre blanc. Paris: 10/18, 316 p. ISBN 9782264048677

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Les plaisirs de Mimi, Luocine, Bookomaton, Musarder, La route des livres, The way we walk (blog en français malgré les apparences), IndiaBlogNoteWodka, Artyficielles. Décidément, ce roman semble avoir fait mouche auprès des bloggeurs.

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Les lieux sombres

Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais il m’arrive à l’occasion d’être poursuivi jusque dans mon sommeil par l’intrigue d’un roman dont j’ai commencé la lecture avant de m’endormir. Parfois le rêve est agréable. Parfois moins. Je vous laisse deviner ce qu’il en a été cette fois-ci.

Campons d’abord brièvement le décor. Kinnake, un petit bled reculé du Kansas. Nous sommes en 1985. Dans la nuit du 2 au 3 janvier, une mère et 2 de ses enfants sont sauvagement assassinés à leur domicile. La petite Libby Day, 7 ans, échappe miraculeusement au massacre mais elle a tout vu et c’est sur son témoignage que Ben, 15 ans, son frère aîné, sera inculpé de ces meurtres sordides.

Nous voilà 25 ans plus tard. Libby est dans la jeune trentaine. Incapable de travailler, elle ne survit que grâce aux restes de la générosité des donateurs que son histoire tragique a émus au cours des années. Mais voilà, la source va bientôt se tarir. D’autres drames ont depuis longtemps accaparé l’attention de l’opinion publique. Alors que l’avenir semble sans issue, Lyle Wirth, le représentant d’un étrange club, le groupe Day, lui propose de l’argent en échange de son aide dans la recherche de preuves permettant d’innocenter Ben Day. Il faut dire que Libby n’a jamais douté de sa version des faits et pas une seule fois elle n’a cherché à revoir son frère qui croupit en prison depuis toutes ces années. Mais elle dira pourtant ‘oui’ à cette drôle d’association.

Les chapitres du roman se succèdent en alternance comme une mécanique implacable; l’un se déroulant aujourd’hui, le suivant nous ramenant aux heures cruciales ayant précédé le crime en 1985. Les deux trames narratives vont toutefois converger à la fin et nous laisser découvrir, dans toute son horreur, ce qui s’est réellement passé durant cette nuit fatidique.

N’étant pas, par nature, un très grand amateur de littérature policière, je dois dire que j’ai été d’abord été plus attiré par l’atmosphère sulfureuse qui se dégage de ce roman que par la simple résolution de l’énigme. Car c’est à un véritable voyage au bout de la nuit que ce livre nous convie. Très angoissant. À ne pas mettre entre toutes les mains.

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FLYNN, Gillian. Les lieux sombres. Paris: Sonatine, 2010, 483 p. ISBN 9782355840357

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Les carnets de lecture de Pimprenelle, Chez Lorraine

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Des jumeaux presque parfaits

Lorsque je repense à ce roman, le premier mot qui me vient à l’esprit est: ‘savoureux’. Comment, en effet, résister au charme d’Eduard et de Borja, ces deux vrais jumeaux mais faux détectives aux méthodes pour le moins originales qui mènent à Barcelone une enquête aux rebondissements inattendus sur l’infidélité présumée de l’épouse d’un politicien catalan en vue?

On souris volontiers à l’expression de leur amateurisme et aux efforts inouïs qu’ils déploient pour donner à leur entreprise un semblant de prestige: Les invités sont reçus dans une salle vide dont les portes sensées conduire aux bureaux des deux enquêteurs donnent en fait sur un mur. On prétend être en train de repeindre. On vaporise du parfum pour faire croire à la présence d’une secrétaire inexistante. Des prodiges d’invention vous dis-je. Tous ces efforts pour soutirer un maximum d’argent au client.

Autant que possible‘, telle est notre devise, très bien choisie par Borja à l’époque (pas très gaie) où nous étions scouts. Comme il dit, elle fait référence aussi bien à notre éthique professionnelle, car nous en avons une, qu’aux honoraires, toujours quelque peu excessifs, que nous essayons d’encaisser.

L’enquête aura lieu malgré tout. Elle produira toutefois des résultats imprévus, car, du simple adultère, on passera à quelque chose de beaucoup plus grave et nos deux compères seront aspirés par le malstrom des événements dont ils ne contrôlent pas le cours.

Un pur délice de lecture. À apporter avec soi en vacances ou en voyage… à Barcelone, par exemple. Les amoureux de cette ville reconnaîtront avec plaisir des lieux sans doute visités: l’avenue Diagonal, l’Eixample, La Plaça de Catalunya et le magasin Corte Inglés. Nos compères la sillonnent de long en large dans leur Smart de service et on se plaît à s’imaginer en leur compagnie dans ce périple au coeur de la capitale catalane.

L’humour de Teresa Solana rappelle un peu celui d’Eduardo Mendoza (un autre amant fervent de Barcelone) qui a mis sa ville en scène à travers les aventures d’un inspecteur fou à lier que son psychiatre ne sort de l’asile que le temps de ‘résoudre’ (le mot est peut-être excessif) des énigmes policières complètement tordues. Si vous ne le connaissez pas déjà, je vous suggère de commencer par Le mystère de la crypte ensorcelée et Le labyrinthe aux olives. Le coiffeur de ces dames, plus récent, est un peu moins réussi.

Ce roman de Teresa Solana (son premier) m’avait échappé à la parution. C’est le groupe de discussion littéraire Lisez l’Europe! qui m’a incité à le lire. Une rencontre autour de l’ouvrage et sous le thème ‘Lisez la Catalogne’ est d’ailleurs organisée à la librairie Olivieri le 9 juin. La discussion sera animée en français par Èric Viladrich i Castellanas, responsable du programme d’Études catalanes à l’Université de Montréal.

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SOLANA, Teresa. Des jumeaux presque parfaits. Paris: Actes Sud, 2009, 342 p. ISBN 9782742782482

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Les chroniques de Mary Goodnight, Librairie Graffiti, Critiques libres

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