L’entreprise des Indes

Au soir de sa vie, Bartolomé Colomb, gouverneur déchu d’Hispaniola, raconte l’aventure prodigieuse de son illustre frère, Christophe, dont il a été à le témoin privilégié. Son récit en forme de monologue intérieur, il le destine à deux dominicains venus recueillir ses propos, cherchant par ce moyen à comprendre l’immense dérapage vers la violence et le chaos qui a résulté de oeuvre du découvreur.

Bartolomé est au centre de cette histoire qui commence à Lisbonne en 1469. Il n’a pas encore 16 ans qu’il réussit à se faire embaucher chez un cartographe. D’abord réticent, Andrea, le maître d’atelier, se laissera convaincre par les petites mains de Bartolomé qui arrivent à tracer lisiblement le nom de n’importe quel lieu sur une carte, quelque soit l’espace disponible. Il faut dire que la cartographie à cette époque de découvertes était d’une importance vitale.

…dans sa hiérarchie personnelle, maitre Andrea plaçait très haut le Cartographe, juste en dessous du Dieu créateur. Et il ne fallait pas le pousser beaucoup pour lui faire avouer des conception très hérétiques, fort dangereuses en ces temps d’Inquisition naissante: Dieu, sans l’appui des Cartographes, n’est pas pleinement Dieu. Sans les cartes, que saurait l’Homme de la Création? Et sans la connaissance par l’Homme de la Création, comment le Dieu créateur pourrait-il etre célébré? Et qu’est-ce qu’un Dieu non célébré ou mal célébré pas Ses créatures? (p. 52)

Par ailleurs, durant cette période d’exploration intense, les informations cartographiques précises étaient fort prisée des souverains. Il faut lire les trésors d’ingéniosité qu’on déploie pour transmettre au concurrent, le plus souvent l’Espagne, des cartes erronnées. La désinformation comme arme tactique ne date donc pas d’aujourd’hui. On gomme certains détails d’un relevé récent, disons un récif ou des haut-fonds. On laisse filtrer partout la rumeur qu’une nouvelle carte, la Carte des cartes vient d’être complétée et qu’elle est sous bonne garde dans l’atelier du maître. La surveillance est juste assez poreuse pour laisser l’éventuel espion faire son travail et, avec un peu de chance, conduire à sa perte un navire ennemi utilisant ce faux.

Ce siècle est également celui des recensions. Les navires accostent à Lisbonne chargés de plantes et d’animaux inconnus. Des fonctionnaires du roi sont chargés d’attribuer un nom à chacune de ces choses, sans exception. Le seul problème est que les vaisseaux arrivent plus vite et plus nombreux que les nommeurs ne peuvent en traiter la cargaison. Il s’ensuit que les chargements, bêtes et végétaux de toutes sortes se retrouvent entassés dans des entrepôts en attendant d’être officiellement désignés et dessinés. La putréfaction fait son oeuvre et bientôt les narines du souverain elles-mêmes sont chatouillées par ces remugles pestilentiels. Il  faudra augmenter la cohorte des nommeurs pour venir à bout de la tâche. Cette scène très forte où les choses n’ont pas encore de nom me rappelle, comme en écho inversé, cette autre scène, tirée du roman La route de Cormac McCarty où les choses perdent graduellement mais inexorablement leur désignation. Nous nous situons entre ces deux extrêmes, générations à peine conscientes de la précarité de leur emprise terminologique sur le monde qui les entoure.

Bien qu’au second plan, la figure de Christophe, le frère aîné, à la fois aimé et haï, demeure omniprésente. Comment pourrait-il en être autrement? Christophe n’est-il pas habité d’un rêve ou plutôt d’un désir si immense qu’il le brûle et avec lui, tous ceux qui l’approchent? Ainsi en est-il des grands rêveurs et des visionnaires. Consciemment ou non, ils assujettissent leur entourage à leur obsession car elle est toujours plus grande que celle des autres.

Aucun homme passionné ne se passionne pour une passion qui n’est pas la sienne. (p. 311)

Je ne sais pas pourquoi, mais cette histoire de passion dévorante m’a rappelé deux films: D’abord le documentaire Man on a wire où l’on voit la fascination exercée par l’équilibriste Philippe Petit sur ses proches et ses conséquences désastreuses. Puis, celle subie dans le film Tucker par le personnage de Martin Landau qui explique à l’inventeur Preston Tucker l’avertissement que lui donna sa mère lorsqu’il était enfant: « Don’t get too close to the people, disait-elle, or you’ll catch their dreams ». En réalité, elle avait dit « you’ll catch their germs » et non « their dreams ». Sans doute aurait-elle mieux fait de nettoyer les oreilles de son enfant plutôt que de lui empoisonner la vie avec ses conseils. Mais je m’égare…

Le rêve se nourrit aussi de ce qu’il trouve dans les livres et des récits merveilleux disponibles à l’époque, au nombre desquels ceux de Marco Polo dans Le devisement du monde et l’Imago Mundi de Pierre D’Ailly. Christophe enverra son frère par toute l’Europe à la recherche de ce précieux ouvrage. Et, il le lui rapportera.

Beaucoup de scènes intéressantes dans ce roman d’Éric Orsenna. Celle où Christophe confronte les mathématiciens du souverain à la cour de Lisbonne en est un bel exemple. Les voies qu’empruntent l’Histoire résultent souvent de menus détails et il eut sans doute suffi que le marin se montre un peu moins gourmand pour que ses découvertes aient été faites au nom du roi du Portugal plutôt qu’à celui d’Espagne.

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ORSENNA, Éric. L’Entreprise des Indes. Paris, Éditions Stock/Fayard, 2010, 387 p. ISBN 9782234063921

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La famille Lament

Nous sommes au milieu des années 50 en Rhodésie du Sud. Howard Lament, un jeune ingénieur plein de projets, passionné de valves, rêve de fabriquer un coeur artificiel et d’irriguer le Sahara. Son épouse, Julia, à la fois artiste et enseignante, croit en la bonne étoile de son mari. Le couple, rejetant le racisme ambiant de la société rhodésienne et convaincu que l’avenir est plus prometteur ailleurs ira s’établir, d’abord au Bahreïn, puis en Zambie, en Angleterre et finalement aux États-Unis, entraînant les enfants à sa suite.

Les enfants Lament, c’est d’abord Will, l’aîné, dont l’arrivée dans la famille est le résultat d’une rocambolesque substitution de nourrissons à l’hôpital. Deux jumeaux, Marcus et Julius naîtront également en cours de route. Ceux-là n’ont besoin de personne; ils forment une société à eux seuls. Will veille sur eux, comme sur ses parents d’ailleurs. Il est le véritable ciment de cette famille.

On constate combien il peut être difficile pour des enfants de vivre un perpétuel déracinement; d’avoir à tisser de nouveaux liens et se recréer à chaque fois un nouveau cercle d’amis. Expliquer aux autres ses origines de blanc africain est déjà en soi un casse-tête:

« Maman, puisqu’on vient d’Afrique, pourquoi on n’est pas noirs? »

Sa mère lui jeta un regard douloureux. Cette question, devinait-elle, n’était que la partie visible de l’iceberg.

« Eh bien, mon petit, la plupart de ceux qui sont originaires d’Afrique sont noirs. Mais toi, comme tu descends d’Irlandais qui ont colonisé l’Afrique au début du XXe siècle, tu es un africain blanc.

— Alors, je suis irlandais

— Eh bien, pas tout à fait. Nos ancêtres étaient venus d’Angleterre pour occuper l’Irlande du Nord. Les irlandais nous considéreraient très certainement comme des britanniques.

— Alors je suis britannique.

— Eh bien, pas tout à fait, parce que tout ça s’est passé il y a très très longtemps. Les britanniques te considéreraient comme un colon.

— Un colon?

— Oui, quelqu’un qui vient des colonies.

— Mais alors, je suis quoi, maman?

— Eh bien, tu es de Rhodésie du Sud.

Pas évident, pour un enfant, d’établir son identité dans de telles conditions. Une chatte y perdrait ses petits.

Les Lament ne sont d’ailleurs jamais vraiment nulle part chez eux; toujours en marge de leur société d’accueil. C’est ainsi qu’au New Jersey, le jour du Memorial Day, alors que chaque citoyen se fait un devoir de tapisser la devanture de sa maison de drapeaux américains, Julia décide plutôt d’afficher un Union Jack à sa porte. Disons que ce n’est pas l’idée du siècle…

On s’attache à cette tribu des Lament qui, malgré les coups durs de la vie, demeure soudée. Au fil des années et à travers ses pérégrinations, c’est toute l’histoire de l’évolution des mentalités des années 50 aux années 70 qui nous est contée: celle du féminisme naissant et de la redéfinition du partage des rôles hommes/femmes, entre autres.

Le parcours de l’auteur, George Hagen, est semblable à celui de ses personnages. Originaire du Zimbabwe, à 6 ans il émigre, d’abord en Angleterre puis, 5 ans plus tard, aux États-Unis. Il est donc vraisemblable que les sentiments éprouvés par Will dans le roman soient teintés de sa propre expérience de déraciné chronique. L’écriture de Hagen a été comparée à celle de John Irving. Et, effectivement, on croit reconnaitre une parenté spirituelle avec l’auteur américain dans cette prose à la fois humoristique et profonde. Peut-etre pas le Irving inspiré de la grande époque du Monde selon Garp ou de L’Oeuvre de Dieu, la part du diable. Disons, celui d’oeuvres mineures mais néanmoins divertissantes comme L’épopée du buveur d’eau. C’est tout de même quelque chose.

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HAGEN, George. La famille Lament. Paris: Belfond, 2005, 487 p. ISBN 9782714440600

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Ce qui m’a amené à ce livre:

La suggestion d’une bibliothécaire du réseau des Bibliothèques de Montréal

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Livresque Idées de lecture, Thracinee, Les lectures de Sophie

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