Le projet Lazarus

À l’origine de cette histoire, un fait divers:

En 1908, Lazarus Averbuch, un jeune juif des quartiers pauvres de Chicago, survivant du pogrom de Kichinev, se rend au domicile du chef de police pour une raison inconnue. Croyant avoir affaire à un anarchiste venu attenter à sa vie, le policier abat le jeune homme sur le champs, sans avoir tenté d’élucider les raisons de sa présence. Aucune parole n’a été échangée. À un siècle de distance, cet évènement aussi absurde que tragique va inspirer un autre résident de Chicago, Vladimir Brick, un écrivain bosniaque qui a eu la chance d’émigrer aux États-Unis avant le début du siège de sa ville natale, Sarajevo, dans les années 90.

Est-ce à cause de la similarité de leur parcours de vie ou, plus prosaïquement, en raison d’un besoin ponctuel de fuir la société américaine à laquelle il a de la difficulté à s’adapter, toujours est-il que Vladimir forme le projet de se rendre en Moldavie sur les traces de Lazarus pour nourrir son écriture. Il est accompagné par Rora, un ami d’enfance fanatique de la photographie.

Les chapitres décrivant le périple du duo auteur/photographe alternent avec ceux, imaginés par Vladimir, relatant les évènements ayant vraisemblablement suivi la mort de Lazarus: Le désespoir de sa sœur Olga, la traque aux anarchistes menée par des policiers et un journaliste aveuglés par la peur et l’ignorance. Cette histoire résume celles de toutes les intolérances: Celles d’hier, comme celles d’aujourd’hui.

Le récit de voyage des deux complices est un mélange complexe où la narration d’évènements vécus s’amalgame à celle de souvenirs de la vie américaine de Vladimir, aux rêves qui l’habitent, à des bribes d’histoire imaginaire de Lazarus mais aussi, et surtout, aux anecdotes savoureuses dont Rora ponctue continuellement son discours.

L’écriture d’Aleksandar Hemon (vraisemblablement aucun lien de parenté avec Louis Hémon) est d’une remarquable efficacité.

D’une journée chaude, il dira:

Il régnait une chaleur horrible: les semelles de mes chaussures collaient au trottoir; de nouvelles formes de vie se développaient sous mes aisselles. (p. 232)

De la guerre:

Au commencement, toute guerre suit une logique bien définie: les autres veulent nous tuer, nous ne voulons pas mourir. Mais, avec le temps, cela se transforme en autre chose, la guerre devient cet espace ou n’importe qui peut tuer n’importe qui n’importe quand, ou tout le monde veut la mort de tout le monde, car le seul moyen d’avoir l’assurance de rester en vie, c’est que tous les autres soient morts. (p. 245)

Une description:

(…) une gigantesque Toyota Cherokee, ou une Toyota Apache, ou une Toyota du nom d’un autre peuple exterminé, est montée sur le trottoir, ses vitres teintées toutes palpitantes d’une ‘fuck music’ convulsive. Les portières arrière se sont ouvertes à la volée et une paire de jambes en a émergé, qui se sont étirées sur toute leur longueur, depuis les hauts talons jusqu’au sommet de deux cuisses exhibées, sur lesquelles une paire de mains bijoutées a tiré une jupe très insuffisante. Quelque part au-dessus des jambes est apparue une paire de protubérances bulbeuses et siliconées, puis une tête surmontée d’un paquet de cheveux noirs, dans le style pub pour shampoing. (p. 275)

Décidément, on a affaire à un véritable auteur ici.

Chaque chapitre est précédé d’une photo. Certaines sont l’oeuvre de Velibor Bozovic, un ami de l’auteur. D’autres proviennent des archives du Chicago Daily News, entre 1904 et 1919. Aucun texte n’accompagne les photos. Or, si le lien entre les deux époques mises en scène dans le roman m’a paru nécessaire et évident, il n’en a pas été de même pour la relation entre le texte et l’image. C’est peut-être mon seul bémol.

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HEMON, Aleksandar. Le projet Lazarus. Paris, Robert Laffont, 2010, 382 p. ISBN 9782221111888. [Traduit de l’anglais (États-Unis) par Johan-Frédérik Hel Guedj]

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Dix mille guitares

Dix mille guitares et autant d’hommes, c’est ce que le roi Sébastien 1er  du Portugal perdit en un seul affrontement dans sa croisade absurde de 1578 contre Abdelmalik, le Sultan légitime du Maroc pour restaurer son protégé Moulay Mohammed sur un trône qui, de toute évidence, ne lui revenait pas. Guerre injuste donc, où Sébastien dit ‘le Désiré’ laissa la vie de même que les deux sultans, le légitime et l’usurpateur. Cet affrontement allait entrer dans la légende sous le nom de ‘La bataille des trois rois‘.

La défaite fut si cuisante qu’elle suscita d’abord l’incrédulité puis la dénégation au Portugal. Le roi était-il réellement mort sur le champ de bataille? Ce corps affreusement mutilé et reconnu par des proches comme le sien était-il vraiment celui de Sébastien? On se prit à espérer le retour improbable de ce roi flamboyant, d’autant que Philippe II d’Espagne profita cette absence pour annexer le Portugal. La croyance en son retour fut si forte qu’on lui donna un nom: le ‘sébastianisme’ et que, portés pas cette espérance, pas moins de quatre imposteurs tenteront de se faire passer pour le Désiré. Trois d’entre eux finiront au gibet. On ne rigole pas avec les affaires royales.

Pourtant, dans l’esprit du roi Sébastien, cette guerre sainte ne pouvait échouer. Harcelant son oncle Philippe d’Espagne pour qu’il lui prête main forte, demandant la bénédiction du Pape pour une entreprise que ce dernier ne lui avait pas demandée, il alla jusqu’à acquérir un rhinocéros, croyant s’investir ainsi du symbole de sa puissance guerrière. Les mauvaises langues auront tôt fait de prétendre que c’est moins de l’armure du mastodonte que de son attribut viril dont le roi aurait besoin, tant son peu de goût pour la chose et son obstination à refuser le mariage avant d’avoir complété son œuvre le rend suspect aux yeux de ses sujets. L’animal développera toutefois un attachement sincère pour son roi excentrique. Car il pense, notre rhinocéros. Réincarnation d’un brahmane hindou, c’est le véritable pivot de cette histoire. Celui que Pedro, son gardien, surnomme affectueusement ‘Bada’ sera le témoin silencieux de bien des intrigues. À la mort déclarée de Sébastien, Philippe II en héritera. Plus tard, la carcasse de l’animal fera même le voyage jusqu’en Bavière pour être offerte à l’empereur Rodolphe II de Habsbourg. Enfin, à la faveur du sac du Château de Prague, la corne, toujours pensante, se retrouvera aux mains de la reine Christine de Suède.

Au final, c’est plus d’un siècle d’Histoire et une galerie imposante de personnages que ce livre met en scène. Vous ais-je dit que j’ai un faible pour les romans historiques? J’aime particulièrement retrouver, décrites sous un nouvel éclairage, des figures dont j’ai déjà fait la connaissance au travers d’autres œuvres lues auparavant. Les descriptions s’ajoutent les unes aux autres mais, au total, l’image mentale que je me forme reste toutefois assez imprégnée par la première représentation du personnage, surtout lorsque celle-ci était remarquable. Ainsi, par exemple, mon Philippe II, le constructeur de l’Escurial, c’est d’abord celui du roman Terra Nostra de Carlos Fuentes, mon livre fétiche, celui que j’apporterais sur une île déserte et dont il faudra bien que je me décide à parler un jour. Commençons par ceci: Si, selon Stéphane Mallarmé, « Tout, au monde, existe pour aboutir à un livre » (1),  eh bien, ce livre pour moi c’est Terra Nostra. J’y reviendrai. Reprenons.

Aussi, comme en écho, la transhumance du rhinocéros d’une cour d’Europe à l’autre n’est pas sans rappeler les pérégrinations du pachyderme racontées par José Saramago dans son dernier roman, Le voyage de l’éléphant. D’ailleurs, le Charles Quint de Saramago est le père du Philippe de Catherine Clément et son Maximillien, le père de Rodolphe II. Quelle belle symétrie…

D’autres figures encore, artistiques, littéraires ou scientifiques, gravitent autour des personnages royaux: Celle du peintre Arcimboldo qui réalise le portrait végétal de Rodolphe II, celle de l’astronome Kepler, celle de Descartes enfin qui se retrouve à la cour de Christine de Suède, pour y mourir. On évoque également au passage l’œuvre de Jacques Callot qui traduisit, par une série de dessins saisissants, la folie meurtrière dans laquelle sombra l’Europe durant la guerre de 30 ans (Les Grandes Misères de la Guerre). Bref, à boire et à manger dans ce roman de Catherine Clément, ne serait-ce qu’en raison de l’intérêt qu’il suscite pour l’époque qu’il décrit.

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CLEMENT, Catherine. Dix mille guitares. Paris, Seuil, 2010, 474 p. ISBN 9782020208055.

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(1) MALLARMÉ, Stéphane, «Le livre, instrument spirituel». In Oeuvres complètes, p. 378, Paris : Gallimard

Le cuisinier

Connaissez-vous la cuisine sri-lankaise? Moi non plus. Nous aurions sans doute avantage à nous y intéresser si on en juge par les vertus aphrodisiaques que Martin Suter lui prête dans ce délicieux roman qui met en scène un virtuose des arts de la table.

Maravan est un jeune réfugié tamoul en attente de statut et employé Chez Huwyler, un restaurant Zurichois de haute gastronomie. Comme chacun le sait, le travail en cuisine est souvent régi par une discipline quasi militaire et chacun doit y accomplir sa mission en fonction de la place stricte qu’il occupe dans la hiérarchie. Pour simplifier, disons qu’à ce point de vue, Maravan est loin d’appartenir à la caste dominante. Au service de tout un chacun, il effectue pourtant avec application les tâches qu’on lui assigne.

Mais Maravan a d’autres ambitions: Utiliser le savoir-faire que lui a transmis sa grand-mère Nangay pour révolutionner la cuisine.

—(…) J’ai appris à l’époque que cuisiner, ça n’est rien d’autres que métamorphoser. Du froid en chaud, du dur en moelleux, de l’aigre en doux. C’est pour cette raison que je suis devenu cuisinier. Métamorphoser les choses me fascine.

—Vous êtes un cuisinier admirable.

—Ce que j’ai fait aujourd’hui ça n’était rien du tout. Je veux aller plus loin. Continuer à métamorphoser ce qui l’a déjà été. Rendre croustillant le dur devenu moelleux. Croustillant ou mousseux. Ou fondant. Vous comprenez? Je veux… (Il chercha les mots justes.) Je veux faire quelque chose de neuf avec ce qui est familier. Quelque chose de surprenant avec de l’attendu. (p. 227)

Pour quelqu’un qui déploie une telle vision de son art, on comprendra aisément que le milieu dans lequel évolue Maravan ne lui permet pas de s’épanouir pleinement. Son premier geste créatif sera de préparer un repas aux vertus libidinales absolument irrésistible pour Andrea, une collègue de travail. Le résultat sera tellement au dessus des espérances de Maravan qu’Andrea, une fois le premier étonnement passé, lui proposera  de s’associer pour offrir aux intéressés (et ils sont nombreux) un service de traiteur à domicile basé sur ce qu’elle appellera avec beaucoup d’à-propos le ‘Love Menu’.

Leurs activités se dérouleront sur fond de répression des Tigres de libération de l’Îlam Tamoul. Chronologiquement, la période où se situe le roman va de mars 2008 à avril 2009. Un peu plus d’un an donc d’un récit ponctué de références aux grands et petits événements de l’histoire récente: Le discours de Barak Obama à Berlin devant une marée humaine, son investiture, la grippe porcine et même la victoire du film ‘Slumdog Millionaire’ aux oscars.

Les lecteurs qui auraient la curiosité de s’essayer à la réalisation du ‘Love Menu’ en retrouveront toutes les recettes en annexe à la fin du roman. Pour vous donner une idée, on commence par des ‘Mini-chappadis à l’essence de feuilles de curry, de cannelle et d’huile de coco’ et on termine le tout avec des ‘Phallus gelés au ghee et aux asperges’ et des ‘Esquimaux au ghee de miel et de réglisse’. Effet garanti, nous dit-on. Encore faut-il se procurer certains ingrédients-clé comme des feuilles de caloupilé frais, ce qui ne semble pas une mince affaire…

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SUTER, Martin. Le cuisinier. Paris, Christian Bourgeois, 2010, 343 p. ISBN 9782267020939. (Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni)

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