Dix mille guitares

Dix mille guitares et autant d’hommes, c’est ce que le roi Sébastien 1er  du Portugal perdit en un seul affrontement dans sa croisade absurde de 1578 contre Abdelmalik, le Sultan légitime du Maroc pour restaurer son protégé Moulay Mohammed sur un trône qui, de toute évidence, ne lui revenait pas. Guerre injuste donc, où Sébastien dit ‘le Désiré’ laissa la vie de même que les deux sultans, le légitime et l’usurpateur. Cet affrontement allait entrer dans la légende sous le nom de ‘La bataille des trois rois‘.

La défaite fut si cuisante qu’elle suscita d’abord l’incrédulité puis la dénégation au Portugal. Le roi était-il réellement mort sur le champ de bataille? Ce corps affreusement mutilé et reconnu par des proches comme le sien était-il vraiment celui de Sébastien? On se prit à espérer le retour improbable de ce roi flamboyant, d’autant que Philippe II d’Espagne profita cette absence pour annexer le Portugal. La croyance en son retour fut si forte qu’on lui donna un nom: le ‘sébastianisme’ et que, portés pas cette espérance, pas moins de quatre imposteurs tenteront de se faire passer pour le Désiré. Trois d’entre eux finiront au gibet. On ne rigole pas avec les affaires royales.

Pourtant, dans l’esprit du roi Sébastien, cette guerre sainte ne pouvait échouer. Harcelant son oncle Philippe d’Espagne pour qu’il lui prête main forte, demandant la bénédiction du Pape pour une entreprise que ce dernier ne lui avait pas demandée, il alla jusqu’à acquérir un rhinocéros, croyant s’investir ainsi du symbole de sa puissance guerrière. Les mauvaises langues auront tôt fait de prétendre que c’est moins de l’armure du mastodonte que de son attribut viril dont le roi aurait besoin, tant son peu de goût pour la chose et son obstination à refuser le mariage avant d’avoir complété son œuvre le rend suspect aux yeux de ses sujets. L’animal développera toutefois un attachement sincère pour son roi excentrique. Car il pense, notre rhinocéros. Réincarnation d’un brahmane hindou, c’est le véritable pivot de cette histoire. Celui que Pedro, son gardien, surnomme affectueusement ‘Bada’ sera le témoin silencieux de bien des intrigues. À la mort déclarée de Sébastien, Philippe II en héritera. Plus tard, la carcasse de l’animal fera même le voyage jusqu’en Bavière pour être offerte à l’empereur Rodolphe II de Habsbourg. Enfin, à la faveur du sac du Château de Prague, la corne, toujours pensante, se retrouvera aux mains de la reine Christine de Suède.

Au final, c’est plus d’un siècle d’Histoire et une galerie imposante de personnages que ce livre met en scène. Vous ais-je dit que j’ai un faible pour les romans historiques? J’aime particulièrement retrouver, décrites sous un nouvel éclairage, des figures dont j’ai déjà fait la connaissance au travers d’autres œuvres lues auparavant. Les descriptions s’ajoutent les unes aux autres mais, au total, l’image mentale que je me forme reste toutefois assez imprégnée par la première représentation du personnage, surtout lorsque celle-ci était remarquable. Ainsi, par exemple, mon Philippe II, le constructeur de l’Escurial, c’est d’abord celui du roman Terra Nostra de Carlos Fuentes, mon livre fétiche, celui que j’apporterais sur une île déserte et dont il faudra bien que je me décide à parler un jour. Commençons par ceci: Si, selon Stéphane Mallarmé, « Tout, au monde, existe pour aboutir à un livre » (1),  eh bien, ce livre pour moi c’est Terra Nostra. J’y reviendrai. Reprenons.

Aussi, comme en écho, la transhumance du rhinocéros d’une cour d’Europe à l’autre n’est pas sans rappeler les pérégrinations du pachyderme racontées par José Saramago dans son dernier roman, Le voyage de l’éléphant. D’ailleurs, le Charles Quint de Saramago est le père du Philippe de Catherine Clément et son Maximillien, le père de Rodolphe II. Quelle belle symétrie…

D’autres figures encore, artistiques, littéraires ou scientifiques, gravitent autour des personnages royaux: Celle du peintre Arcimboldo qui réalise le portrait végétal de Rodolphe II, celle de l’astronome Kepler, celle de Descartes enfin qui se retrouve à la cour de Christine de Suède, pour y mourir. On évoque également au passage l’œuvre de Jacques Callot qui traduisit, par une série de dessins saisissants, la folie meurtrière dans laquelle sombra l’Europe durant la guerre de 30 ans (Les Grandes Misères de la Guerre). Bref, à boire et à manger dans ce roman de Catherine Clément, ne serait-ce qu’en raison de l’intérêt qu’il suscite pour l’époque qu’il décrit.

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CLEMENT, Catherine. Dix mille guitares. Paris, Seuil, 2010, 474 p. ISBN 9782020208055.

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Commentaires des bloggeurs: Bibliobs, Prix orange du livre, Bigmammy

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(1) MALLARMÉ, Stéphane, «Le livre, instrument spirituel». In Oeuvres complètes, p. 378, Paris : Gallimard
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