Le trait et l’arabesque

Les lectures se suivent mais ne se ressemblent pas. N’est-ce pas là cependant ce qui fait tout le charme de l’acte de lire? Un jour on se retrouve au cœur de l’Amérique profonde contemporaine, le lendemain on assiste à la naissance d’une dynastie chinoise et qui sait, le jour suivant, si nous ne serons pas propulsés dans les étoiles…

Il en est de même pour la forme du récit. Parfois, elle est très simple et linéaire, parfois fort complexe et enchevêtrée. Je viens d’en faire l’expérience avec deux lectures successives que tout oppose, tant sur le fond que sur la forme: Si l’une rappelle la beauté épurée d’un trait calligraphique, l’autre évoque au contraire les magnifiques entrelacs d’une mosaïque hispano-mauresque. Allons donc du plus complexe au plus dépouillé:

MATTHIEUSENT, Brice.  Vengeance du traducteur, Paris, P.O.L., 2009, 309 p., ISBN: 9782846823340

Imaginez la page d’un livre et sur cette page, une ligne horizontale divisant la feuille en deux parties à peu près égales. Dans la partie supérieure, rien, sinon un seul astérisque disposé aléatoirement, perdu et comme oublié dans cet espace vide. En dessous de la ligne, par contre, après un rappel de l’astérisque de la partie du haut, une prose fort animée qui occupe toute la place disponible. Cette voix, c’est celle d’un traducteur qui a décidé de mettre en valeur son propre travail au détriment du texte qu’il est censé traduire. L’ouvrage en question, publié en anglais, s’intitule ‘Translator’s Revenge’. Il met en scène un auteur français du nom d’Abel Prote dont le dernier roman ‘(N.d.T.)’ (note du traducteur) doit être traduit en anglais par un américain du nom de David Grey. Vous me suivez toujours? Non? Alors, je reprends: Ce roman, Vengeance du traducteur, raconte l’histoire d’un traducteur chargé de produire une version française d’un roman intitulé Translator’s Revenge dans lequel un écrivain français demande à un traducteur américain de traduire en anglais son roman intirulé (N.d.T). Excusez-moi un instant, je vais me chercher une aspirine.

Dire que le traducteur méprise le roman sur lequel il travaille relève de l’euphémisme. Il charcute le texte, ajoute sa touche personnelle. La curée est totale:

Après les adjectifs, les adverbes et les indications scéniques, j’ai décidé de supprimer à partir d’ici toutes les comparaisons et les métaphores. Souvent éculées quand elles ne sont pas farfelues ou incompréhensibles, elles entravent inutilement la lecture. Suite à cette nouvelle ablation, mon texte (ou plutôt le sien revu et corrigé par mes soins: le nôtre donc) gagne encore en limpidité, en puissance et en simplicité. À quoi bon rendre en français cette prose constipée quand on peut aller droit au but? (p. 39)

Dans ce roman gigogne et hallucinatoire, non seulement les scènes se répondent-elles les unes aux autres, mais il arrive que les étages narratifs s’entrechoquent. Ainsi, le traducteur du premier niveau rencontre-t-il les personnages du texte qu’il est en train de traduire. L’effet sur les protagonistes est loin d’être agréable puisque ceux-ci se trouvent confronté aux limites de leur existence de papier.

Tout ceci peut donner l’impression d’un jeu cérébral hérité de la période du ‘nouveau roman’ (de triste mémoire). Il n’en est rien. Le livre regorge d’invention et d’humour. Un exemple? Cette scène où Abel Prote, l’auteur de ‘(N.d.T.)’ écrit à son traducteur américain David Grey pour lui suggérer ce qu’il considère comme une légère adaptation de son roman:

Mon cher David,

J’espère que vous ne jugerez pas ma demande inconvenante ou loufoque. Après mûre réflexion j’aimerais vous charger d’une légère modification pour la version américaine de mon roman (N.d.T.). Je sais que vous êtes un traducteur talentueux, intelligent, plein de ressources. On me l’a dit, je l’ai moi-même constaté. Paris, qui constitue le cadre prévisible de mon roman pour le public français, ne semble pas convenir pour les lecteurs américains. Ainsi, afin d’actualiser «géographiquement» mon texte, je vous prie de remplacer la Ville-lumière par votre grosse Pomme, ou plutôt par votre hérisson cruel piqué d’aiguilles scintillantes. Il s’agit là d’une adaptation minime, dont, j’en suis sûr, vous vous acquitterez avec panache. Il suffit simplement de changer les noms de rue en respectant les distances parcourues par mes personnages, de modifier quelques descriptions d’ambiances urbaines, d’américaniser PMU, CGT, UMP, Monoprix et autres noms de grandes surfaces, d’hommes politiques, de célébrités, etc., d’adapter les recettes gastronomiques et les menus de restaurants, le jargon des chauffeurs de taxi et autres broutilles (par exemple, je sais qu’il n’y a pas de «concierges» dans votre pays. Débrouillez-vous). Vous êtes, je crois, à la hauteur de la tâche. Attention aussi au plan du métro, aux marques de voiture, aux grands événements historiques du passé proche ou lointain. Il faudra aussi, j’allais l’oublier, trouver des homologues aux journaux français, à leurs styles respectifs (avez-vous à New-York, un équivalent au Canard enchaîné?). Je reste bien entendu à votre disposition (…)

Et il termine sa lettre par ce post-scriptum:

P.S.: Surtout, n’ajoutez rien à mon texte.  Dans votre travail de traducteur, la plus grande rigueur s’impose: demeurez invisible, muet, irréprochable. Pas le moindre «en anglais dans le texte original», «jeu de mot intraduisible» (suivi de pesantes explications), «citation de Flaubert / Proust / Stendhal, etc.». Non, tous ces ajouts sont le fait des seuls cuistres. (p. 58)

Quel culot tout de même, convenons-en.

Voilà une idée originale de roman qui aurait pu se limiter à un simple exercice de style mais qui est ici brillamment menée à son terme par un auteur inspiré.

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FROMM, Pete. Avant la nuit. Paris, Gallmeister, 2010, 173 p. ISBN: 9782351780350 [Traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère]

Changement de ton maintenant. Voici un tout petit recueil de 10 nouvelles ayant pour sujet la pêche à la mouche. Ça peut sembler banal mais le sport dont il est question dans ces pages est loin d’être pris à la légère par les protagonistes que ces nouvelles mettent en scène. L’activité en question relèverait plutôt du sacré. J’aurais moi-même titré l’ouvrage comme suit: « De la pêche à la mouche considérée comme l’un des beaux-arts ».

Il y a quelque chose de contemplatif et de furieusement zen dans la façon de choisir son appât, de lancer sa ligne puis de ferrer le poisson juste au bon moment. La pêche est aussi fréquemment le plus beau lien qui relie le père au fils. Témoin, la première nouvelle où un père traverse pratiquement tous les États-Unis pour rejoindre son fils dont un divorce l’a séparé et qui ne trouve rien de mieux à faire, l’ayant retrouvé, que de l’amener explorer les coins de pêche de son nouveau coin de pays.

Dans une autre nouvelle (‘Stone’), un père se désole de ce que son fils qui l’accompagne dans ses expéditions de pêche ne touche pratiquement jamais à sa canne. L’enfant ne s’intéresse qu’à lancer des pierre et à produire le plus grand nombre de ricochets sur l’eau. Cette activité peut paraître futile mais libérer les poissons au fur et à mesure de leur prise ne l’est-il pas tout autant? L’important est bien plutôt de tendre vers la pureté dans l’accomplissement d’un seul geste, quel qu’il soit. C’est ce que reconnaît le père:

(…) la pelouse et le terrain de base-ball, tout ce qui se jouait loin de l’eau, le laissaient indifférent. (…) Mais une fois près de la rivière, tout redevenait d’une pureté absolue. Il ne le faisait pas pour moi ou pour quelqu’un d’autre. Ni même pour lui, me disais-je souvent. C’était plus comme si la rivière tirait cela de lui, comme si elle l’enveloppait autour de ses cailloux de la manière dont le courant enlace un rocher, comme du mercure, fluide et inexorable. (p. 102)

Une chose toute simple que ce recueil mais qui, paradoxalement, a su rejoindre le non-pêcheur que je suis.

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