Ouragan

Comment imaginer l’incroyable chaos qui a résulté du passage de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans? À plusieurs égards, cette tempête a atteint une dimension mythique, ne serait-ce qu’en raison de l’incompétence, pour ne pas dire de la bêtise rare avec laquelle les autorités y ont fait face. Laurent Gaudé ne s’y est pas trompé qui a choisi de situer l’intrigue de son dernier roman dans la Louisiane apocalyptique du mois d’août 2005. Une galerie de personnages variés va incarner tous les aspects de ce désastre humain aussi bien que naturel.

Il y a d’abord Josephine Linc. (pour Lincoln) Steelson, qui a la stature d’un chœur grec à elle toute seule. C’est elle qui ouvre le roman:

Moi, Josephine Linc. Steelson, négresse depuis près de cent ans, j’ai ouvert ma fenêtre ce matin, à l’heure où les autres dorment encore, j’ai humé l’air et j’ai dit: « Ça sent la chienne. » (p. 11)

La ‘chienne’ dont parle Josephine, c’est la tempête dont ses vieux os pressentent l’arrivée plus sûrement que le plus précis des baromètres.

Il y a Keanu Burns, cet ouvrier parti 6 ans plus tôt pour travailler sur une plateforme de forage au large du Texas mais qui reviendra à la Nouvelle-Orléans après qu’un accident en mer ait coûté la vie à ses camarades. Comment ne pas y voir une préfiguration de la tragédie récente de BP dans le golfe du Mexique.

Il y a également les détenus de la Parish Prison que les gardiens laisseront à leur sort, enfermés dans leur cellule alors que la tempête déferle et que le niveau de l’eau monte sans cesse. On a pourtant pensé à évacuer les chiens de la prison. C’est tout dire:

Les chiens ont été bagués. Chacun va avoir son dossier et sera tracé. Ils sont montés dans ces camions douillets avec air conditionné et sont partis en direction de Houston. On les met à l’abri. C’est une opération rondement menée. Nous les avons vus démarrer, une longue colonne de quatre véhicules spéciaux, flambant neufs, vitres teintées et enjoliveurs immaculés. Ils ont quitté la prison dans un bruit calme de moteur, et les grilles se sont refermées. Nous restons là, nous, avec la certitude qu’il n’y aura pas de camion pour nous, et les murs de nos cellules rient parce que nous sommes moins que des chiens (p. 37)

Il y a enfin un pasteur illuminé (et donc dangereux) qui croira reconnaître l’intention de Dieu dans le déchaînement des éléments.

Rien ne manque à l’accomplissement complet du désastre dans la Nouvelle Orléans, cette ‘tombe humide’ comme l’appelait la vieille tante de Josephine. Les digues qui cèdent, les alligators qui investissent la ville, la population qu’on parque sans eau, sans aucun service sanitaire dans le Superdome. On repense à l’hystérie de Céline Dion sur les ondes américaines: ‘Take a Kayake’ a-t-on également envie de crier avec elle.

J’aime bien l’écriture de Laurent Gaudé. Son roman La porte des enfers m’avait fait une très forte impression. Il faut dire que cette histoire d’un père prêt à aller jusqu’aux enfers pour arracher son fils à la mort était particulièrement touchante. Par contre, j’ai un peu moins aimé Le soleil des Scorta. Cette histoire de famille, de terre et de sang campée dans le sud de l’Italie, pourtant couronnée par le Goncourt m’a laissée plutôt froid. Affaire de goûts sans doute.

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GAUDÉ, Laurent. Ouragan. Arles, Actes Sud, 2010, 188 p. ISBN: 9782742792979

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La disparition de Paris et sa renaissance en Afrique

Voilà un étonnant petit roman. L’élément déclencheur de l’histoire nous est livré dès les premières phrases du livre:

Un mercredi soir de la mi-décembre, Boulevard Barbès, sous les arbres décorés des guirlandes électriques de Noël, une matraque a rencontré un crâne. La matraque appartenait à un policier, le crâne était celui d’une femme d’une soixantaine d’années. (…) Ce drame a fait grand bruit car la victime était la dirigeante d’un grand conglomérat africain… (p. 11)

Nous sommes à Paris. Une femme noire étrangère, en visite dans la Capitale a été molestée, vraisemblablement sans raison, par un représentant des forces de l’ordre. Et pour simplifier les chose, cette femme, dirigeante d’une multinationale aurait, dans son pays, plus de pouvoir qu’un chef d’État. Inutile de préciser que le maire prend la situation très au sérieux. Personne n’a envie de voir les banlieues s’enflammer de nouveau. On charge donc Mathias Gadara, un obscur rédacteur de discours attaché à la mairie, d’aller rencontrer la dame à l’hôpital pour tenter de s’entendre avec elle sur le meilleur moyen de réparer cette bavure.

Mathias s’attachera rapidement à la victime, Fata Okoumi, mais la mission dont on l’a chargé s’avérera plutôt délicate car, si en guise de compensation aux préjudices subis, le maire hésite entre installer une plaque commémorative sur les lieux du drame ou y ériger un monument, Fata Okoumi voit les choses d’une toute autre manière:

«Je ne peux laisser impuni le crime qui a été commis à mon encontre. On a été injuste à mon égard, alors, pourquoi ne serais-je pas injuste à mon tour?»
«Je comprends.»
«Cela ne va pas vous plaire.»
«J’ai des goûts étranges.»
Alors, avec douceur, elle a dit, «J’ai décidé de faire disparaître Paris (elle a fait un geste avec la main comme si elle soulevait un mouchoir de soie à la manière d’un magicien qui fait un tour). Vous êtes toujours aussi compréhensif?» (p. 73)

Les choses se compliqueront davantage lorsque la dame décédera de ses blessures sans avoir eu le temps de préciser sa pensée. Que faire du vœux qu’elle a exprimé? Faut-il le prendre au pied de la lettre? Les enfants Okoumi entendent bien réaliser les volontés de leur mère. À Mathias de trouver une solution qui satisfasse à la fois la mairie et la famille.

Le roman est court mais la langue est belle. Un beau plaisir à se faire.

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PAGE, Martin. La disparition de Paris et sa renaissance en Afrique. Paris, Éditions de l’Olivier, 2010, 215 p. ISBN: 9782879297033

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Lisez l’Italie…

Là, j’avoue que je suis un peu embêté. Perplexe même. Le groupe Lisez l’Europe organise, comme à chaque mois, une soirée littéraire mettant un pays à l’honneur. Cette fois-ci c’est l’Italie. La rencontre aura lieu mercredi le 13 janvier, 18h30, à l’Institut culturel italien de Montréal. Le roman qui fera l’objet de la discussion est Droit dans les yeux de Giorgio Faletti. Plus de détails sur la page Facebook de l’évènement.

J’ai donc fait mes devoirs de lecteur: J’ai emprunté le livre à la bibliothèque et je l’ai apporté avec moi en voyage. La traversée d’une couverture à l’autre s’est faite au pas de course. Le livre se lit pratiquement tout seul et c’est là malheureusement à mon humble avis sa plus grande et peut-être sa seule qualité. J’ai beau chercher, je ne trouve pas grand chose de pertinent à dire de ce roman policier au style résolument américain qui flirte avec le genre fantastique et dont l’action se passe en grande majorité à New-York. L’édition originale remonte à 2004 et la traduction française à 2006.

Je suis loin d’être un spécialiste de la littérature italienne mais il me semble qu’il aurait été possible de trouver dans le corpus récent un livre qui nous rapproche plus de la culture actuelle de ce pays. À titre d’exemple, j’ai eu le plaisir de découvrir au cours des derniers mois deux romans intéressants d’auteurs italiens: La solitude des nombres premiers de Paolo Giordano et surtout le très puissant Comme Dieu le veut de Nicollò Ammaniti. Sur ces livres, le deuxième surtout, je pourrais être intarissable.

Peut-être à une prochaine rencontre?