Le livre des nuages

En 1986, au cours d’un voyage en Europe qu’elle effectue avec sa famille, une jeune mexicaine connaît une expérience des plus troublantes. Elle a en effet la certitude d’avoir reconnu Adolf Hitler déguisé en vieille femme dans le Métro de Berlin. Que, selon l’histoire officielle, le führer se soit enlevé la vie dans son bunker en 1945, ou que, fut-il vivant, il aurait eu plus de 97 ans au moment de cette rencontre, tout cela n’altère en rien la conviction de Tatiana.

La jeune fille à l’imagination fertile reviendra à Berlin en 2002, seule cette fois, à la faveur d’une bourse d’étude obtenue pour parfaire son allemand. Elle y restera 5 ans. La capitale germanique semble convenir parfaitement à sa sensibilité. De fait, les échos du passé récent de Berlin se mêlent dans son esprit à la pulsation actuelle de la ville. Cette prédisposition intellectuelle fait donc de Tatiana la candidate rêvée pour assister un vieux savant, le professeur Weiss, à rassembler des souvenirs de l’histoire de la ville.

Les lieux adhèrent à leur passé disait-il, et parfois le présent trouve moyen de recueillir ce passé et parfois non. Au mieux une coexistence pacifique s’installe entre ces plans temporel, mais le plus souvent c’est une lutte continuelle pour la domination. (p. 41)

Tatiana transcrira des entrevues réalisées par le professeur Weiss auprès de berlinois ayant vécu le déchirement de la capitale en deux parties. Elle fera elle-même une incursion dans les zones souterraines de la ville lors d’une descente inquiétante qui la conduira dans un lieu sombre et glauque que les initiés nomment familièrement le ‘bowling de la Gestapo’. Tout cela dans une atmosphère onirique qui n’est pas sans rappeler celle que l’on retrouve dans L’ombre du vent de Carlos Ruiz Zafón (les mises en abîme en moins). La palpitation de Berlin est aussi perceptible dans le roman de Chloe Aridjis que celle de Barcelone dans l’œuvre de Zafón.

Où tout cela conduit-il le lecteur? Peut-être nulle part. Mais ce nulle part est beau. Laissons Tatiana nous décrire la pièce d’un appartement:

Je pourrais décrire la pièce de différentes manières. Je pourrais évoquer les faisceaux obliques du soleil de l’après-midi entrant par les fenêtres, ou le nombre infini de motifs sur les murs recouverts de stuc. Je pourrais mentionner la curieuse juxtaposition de meubles — un tabouret en bois, une table à trois pieds et un poêle en faïence plein de morceaux de charbon non brûlés — ou le jeu global de formes, un puzzle géant avec quelques pièces manquantes. Je pourrais évoquer  plutôt la rumeur lointaine de la rue, le silence que troublait parfois un bruit insistant de klaxon (…). (p. 133)

Et ça continue comme ça.

Chloe Aridjis aborde tout avec le même regard poétique, jusqu’aux activités solitaires de Tatiana qu’elle décrit avec, dirions-nous, beaucoup de chic, sans recourir au langage cru auquel ses contemporains nous ont, hélas, habitués.

Parfois je ne me donnais pas la peine de remplir la baignoire et prenais tout de suite la pomme de douche détachable dont le jet d’eau chaude faisait toujours merveille, et quand tout était fini le miroir de la salle de bain était trop embué pour que je puisse m’y voir, un rectangle brumeux qui suspendait sa promesse de reflet, et même si je prenais plaisir à ces moments de petite extase fugitive, il serait sûrement agréable, me disais-je, que quelqu’un d’autre s’en occupât pour une fois. (p. 162).

Le livre des nuages est le premier roman de Chloe Aridjis. Sans doute a-t-il des relents autobiographiques puisque la quatrième de couverture du livre nous indique que l’auteur, « de père mexicain et de mère américaine, a longtemps vécu en Allemagne ». Elle compterait, nous apprend-on également, l’écrivain Paul Auster au nombre de ses admirateurs. Voilà qui, à la réflexion, n’est guère surprenant, la modernité de l’œuvre de Aridjis ayant une certaine parenté avec celle du célèbre auteur new-yorkais.

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ARIDJIS. Chloe. Le livre des nuages, Mercure de France, 2009, 215 p. ISBN: 9782715229198 (traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Aoustin).

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Le dernier homme qui parlait catalan

Deux écrivains comme deux frères ennemis:

L’un, Ramon Balaguer, est le dernier occupant d’un immeuble vétuste de Barcelone qu’un entrepreneur peu scrupuleux projette de rénover pour le remettre sur le marché avec, gageons, un appréciable bénéfice. Mais voilà, Balaguer fait obstacle et s’entête à vouloir rester sur place, du moins jusqu’à ce qu’il ait terminé la première version de son nouveau roman. Rien n’y fait: ni les cajoleries, ni les menaces, ni les promesses d’argent ne semblent l’atteindre.

L’autre, Miquel Rovira, est également un romancier obsédé, tout comme Balaguer, par la réalisation de son Œuvre littéraire. Les deux hommes vont évidemment se rencontrer. On se dit qu’ils pourraient avoir bien des points en commun mais, en réalité, tout les oppose. Balaguer écrit en castillan, ce que lui reproche Rovira qui estime qu’un Catalan devrait écrire en catalan. Point à la ligne. La critique qu’il formule après avoir terminé la lecture d’un roman précédent de Balaguer est assez cinglante:

Le résultat aurait été bien meilleur si tu l’avais écrit en catalan
— En catalan? s’étonne Balaguer.
— Oui, l’idée n’était pas mauvaise. Le problème, c’est la langue. Il est écrit dans un castillan empesé et orthopédique. Un castillan pas naturel. On voit qu’il a été pensé en catalan. (p. 59)

En fait, l’avenir de la langue catalane est l’unique préoccupation de Rovira . Son projet est d’en illustrer la prévisible disparition dans un roman à thèse plus ou moins futuriste intitulé fort judicieusement ‘Le dernier homme qui parlait catalan’. Ça vous rappelle quelque chose?

Au fil des discussions entre les deux romanciers, c’est à un véritable exposé sur l’évolution des rapports entre le castillan et le catalan auquel on assiste. Le plus fascinant est qu’il suffit de remplacer les mots ‘castillan’ par ‘anglais’ et ‘catalan’ par ‘français’ pour obtenir un portrait saisissant de la situation au Québec. Sceptique? Voici quelques exemples de situations quotidiennes dont Rovira compte émailler son récit pour illustrer sa thèse:

Un cadre dans une banque, par exemple, qui envoie ses enfants dans une école privée où l’enseignement est dispensé en castillan sous prétexte qu‘ils apprendront le catalan de toute façon, et quand ils seront grands, il leur sera plus utile de maîtriser le castillan pour voyager. Un avocat qui, pour impressionner ses clients — catalans comme lui —, saupoudre sa logorrhée de castillan (…). Un père catalan marié à une femme castillane, et qui parle castillan aux enfants pour ne pas parler dans une langue avec sa femme et dans une autre avec ses enfants. (p. 68)

Un autre exemple:

Oui, il était vrai qu’à Barcelone, ville bilingue en théorie, tous les Catalans d’origine parlaient castillan quand quelqu’un s’adressait à eux dans cette langue, mais à l’inverse peu d’entre ceux qui n’avaient pas le catalan pour langue maternelle faisaient l’effort de parler catalan quand quelqu’un s’adressait à eux en catalan, même s’ils le comprenaient ou l’avaient étudié à l’école. (p. 148)

Quelle étonnante similitude, non? Pour ma part, j’ai été frappé par ce parallélisme entre la situation du français au Québec et celle du catalan en Catalogne. Avec toutefois cette différence de taille que, s’il est possible d’imaginer la disparition complète de la langue catalane à plus ou moins long terme, il n’en est pas de même pour le français, et ce, quelque soit le destin de cette langue au Québec. On peut se consoler du fait qu’il restera toujours, outre-atlantique, des francophones pour assurer la pérennité de la langue. Quoique… la fascination qu’exerce l’anglais sur les habitants de l’Hexagone a parfois quelque chose d’inquiétant. À force d’inclusion de termes anglais pour faire ‘cool’, on peut craindre que, chez certains de nos cousins, l’équilibre général de l’apport des deux langues dans le discours ne soit en train de basculer. Mais bien entendu, ceci est une autre histoire.

Le dernier homme qui parlait le catalan fera l’objet d’une discussion organisée par la section ‘Catalogne’ du groupe d’échange littéraire ‘Lisez l’Europe’. J’en profite pour relever gentiment au passage que l’expression même ‘Lisez l’Europe’ me paraît en contradiction avec la charte des droits imprescriptibles du lecteur que propose Daniel Pennac dans son essai Comme un roman. Pennac avance l’idée que le verbe ‘lire’ ne devrait jamais être conjugué à l’impératif. Remarquez, c’est juste une opinion… Je ne veux pas avoir l’air de chipoter. Bon, pour revenir à la rencontre en tant que telle, elle aura lieu le mardi 8 février 2011  à l’Université de Montréal, Bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines, salle 5120 au 3000 rue Jean-Brillant, à compter de 18h30. Plus de détails sur la page Facebook du groupe.

Une petite suggestion en terminant si vous aimez la littérature catalane je ne saurais trop vous conseiller ce très agréable roman de Teresa Solana: Des jumeaux presque parfaits. Un petit bijou de roman.

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CASAJUANA. Charles. Le dernier homme qui parlait catalan, 2009, 238 p. ISBN: 9782221113554 (traduit du catalan , évidemment, par Marianne Millon.

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