Terre des affranchis

L’intérêt premier d’un club de lecture est, me semble-t-il, de suggérer la découverte d’œuvres qui seraient autrement passées sous notre écran radar. Il est toujours étonnant de constater comment, malgré une veille somme toute assez régulière de l’actualité littéraire, certains titres proposés par ces groupes de discussion semblent sortis de nulle part, comme issus d’une génération spontanée. Peut-être, sans trop nous en apercevoir empruntons-nous toujours les mêmes sentiers lors qu’il s’agit de choisir un ouvrage. Ainsi, les livres qui appellent notre regard sur les rayons de notre bibliothèque de quartier ou chez le libraire répondraient-ils toujours aux mêmes critères inconscients et, partant, l’éclectisme dont nous croyons faire preuve ne serait-il au mieux que de façade; j’entends par là que nous serions naturellement portés à rechercher dans les nouveaux titres étalés devant nous la promesse du plaisir que nous ont procurés d’anciennes lectures. Remarquez, je parle ici de ma propre expérience et peut-être qu’au fond ce pattern ne s’applique-t-il qu’à moi. Qui sait?

Cette longue divagation m’amène a vous parler d’un livre suggéré par – vous l’aurez deviné – un groupe de discussion littéraire. « Lisez l’Europe » organise en effet une série d’événements dont le but est de promouvoir la culture européenne. Chaque nouvelle rencontre est l’occasion de mettre à l’avant-scène la littérature d’un pays différent. Le mois dernier c’était au tour de la Pologne. Ce mois-ci, c’est la France qui se retrouve sous les projecteurs. L’événement aura lieu au Goethe-institut de Montréal, le 13 avril prochain à compter de 19h. Plus de détails sur la page Facebook de la rencontre.

Quant au livre proposé, il s’agit d’un roman de Liliana Lazar, Terre des affranchis, publié aux éditions Gaïa. Je n’avais pas remarqué ce titre à sa parution. L’auteure m’est donc par conséquent inconnue puisqu’il s’agit de son premier roman et que, pour tout vous dire, la maison d’édition Gaïa elle-même ne m’est pas très familière.

Le parcours de l’auteure est assez singulier. La quatrième de couverture nous apprend en effet qu’elle est née en Moldavie roumaine, qu’elle écrit directement en français et qu’elle « a passé l’essentiel de son enfance dans la grande forêt qui borde le village de Slobozia, où son père était garde forestier ». Voilà qui est loin d’être banal. Et si, comme moi, vous estimez que les origines de Liliana Lazar constituent en elles-mêmes un excellent sujet romanesque, vous n’êtes pas loin de la réalité car l’action de Terre des affranchis se déroule dans une forêt située près d’un village nommé précisément Slobozia.

Il se dégage de ce roman une atmosphère délétère qui se rapproche de celle du conte fantastique, mais un conte pour adultes, cruel de surcroît et qui aurait été écrit par des frères Grimm de l’ère moderne. L’action débute en 1965 avec l’accession de Nicolae Ceausescu au pouvoir. L’évolution de la situation politique sert d’ailleurs de toile de fond à cette histoire sanglante qu’il vaut mieux éviter de lire avant de s’endormir.

Le jeune Victor Luca habite en marge de Slobozia, dans une maison cachée par la forêt avec sa sœur Eugenia et ses parents. Il y connaît une existence de misère. Sans cesse brutalisé par un père colérique, Victor ne trouve de répit que près d’un lac aux propriété magiques que les villageois appellent La Fosse aux lions. C’est là qu’il commettra un crime irréparable qui le forcera à se cacher des autorités durant plusieurs années. Mis au fait de sa faute, Ilie, le prêtre de Slobozia lui propose de faire œuvre utile en recopiant à la main des textes religieux interdits par le régime qui sont par la suite de redistribués sous le manteau. Confiné à résidence, Victor s’acquittera de cette tâche avec application durant des années. Mais, peut-on vivre indéfiniment en marge de la société?

Malgré sa facture naïve, ce court mais néanmoins intense roman propose une analyse sans complaisance de la société roumaine. À propos de l’après Ceausescu, on pourra ainsi lire:

La Roumanie redevint officiellement une nation chrétienne. À partir de ce moment, l’église ne manqua plus de rien. Dans ce pays en proie aux pénuries, lorsqu’il s’agissait de bâtir, l’argent ne manquait jamais, il coulait même à flots. Des plus pauvres aux plus riches, chacun versait sa dîme, le paysan comme le fonctionnaire, le milicien comme l’homme d’affaires. Tous rachetaient leur conscience avec quelques poignées de billets. Quelle était la sincérité d’un tel élan? Difficile à dire. Une boutade en vogue racontait qu’avant la Révolution, tout le monde faisait semblant d’être athée, alors que désormais tout le monde faisait semblant d’être croyant. (p.176)

Voilà où réside, à mon avis la force principale du roman: dans la lucidité de ce portrait de société qui, au fil de la lecture, apparaît comme en contrepoint de la fable moderne qui nous est contée. Subtil mélange.

Notez que l’auteure assistera à la rencontre littéraire du 13 avril prochain à laquelle je faisais référence plus haut.

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LAZAR, Liliana. Terre des affranchis. Montfort-en-Chalosse, Gaia éditions, 2009, 198 p. ISBN: 9782847201475

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Mes voyages avec Hérodote

Nous sommes en Pologne, au milieu des années 50. Staline s’est enfin décidé à passer l’arme à gauche et, avec sa disparition, l’étau de méfiance et de suspicion qui étranglait les pays de l’Est semble se relâcher un peu. Certains textes anciens dont les éditeurs hésitaient jusqu’alors à publier la traduction en polonais de peur que le régime n’y trouve des passages propres à nourrir sa vision paranoïde du monde sont alors imprimés. Ainsi en est-il des Histoires d’Hérodote qui sortent finalement des presses de l’éditeur deux ans après la mort du dictateur.

À cette époque, Ryszard Kapuscinski est un tout jeune reporter idéaliste qui rêve d’aller à l’étranger. Où exactement? Ça lui est égal, pourvu que ce soit à l’extérieur de la Pologne. Il pense modestement à la Tchécoslovaquie voisine ou à un autre pays ami. Son vœux sera exaucé au delà de ses espérances le jour où sa patronne lui annoncera qu’il est envoyé pour un reportage en … Inde! Et de lui offrir du même coup, comme compagnon de voyage, un livre qui changera sa vie: Histoires d’Hérodote.

Dire que notre homme est mal préparé à ce qui l’attend relève de l’euphémisme. Le choc culturel sera énorme. Kapuscinski, imprégné de valeurs égalitaires refuse par exemple d’utiliser les services de ‘pousse-pousses’ tirés par ses ‘frères’ humains, sans savoir qu’il les prive ainsi du maigre pécule qui leur leur permet d’assurer leur subsistance. La Chine, deuxième destination de notre reporter, s’avérera tout aussi insaisissable. Incompréhension totale. D’autres voyages suivront, en Égypte, en Éthiopie en Iran et en Algérie notamment.

Je me suis tourné vers l’Afrique pour la bonne raison que, depuis le début, l’Asie me pétrifiait. Les civilisations de l’Inde, de la Chine et de la grande steppe représentaient pour moi des géants auxquels il aurait fallu sacrifier une vie entière pour seulement les approcher, sans parler d’une étude plus approfondie. L’Afrique en revanche me semblait plus fragmentée, diversifiée, dans son immensité, elle me semblait plus miniaturisée, et par là plus facilement saisissable, accessible. (p. 107)

Partout où il va cependant, Kapuscinski ne se sépare jamais de son Hérodote, son plus fidèle ami. La lecture du maître se juxtapose souvent aux événements contemporains dont est témoin notre journaliste. Kapuscinski voue une réelle admiration à l’auteur des Histoires et réussit à nous communiquer son enthousiasme. Il s’interroge sur la méthode Hérodote en qui il voit, avec raison le précurseur du journaliste d’enquête:

Comment travaille-t-il? Qu’est-ce qui le captive? Comment s’adresse-t-il aux gens? Que leur demande-t-il? Comment écoute-t-il leurs récits? Pour moi c’est important car je traverse une période où je tente de percer le mystère de l’art du reportage. Or Hérodote représente pour moi une référence utile et précieuse. Hérodote et les hommes qu’il rencontre m’intriguent dans la mesure où le contenu de nos reportages provient essentiellement des hommes, la qualité de notre texte est tributaire de notre relation à autrui, de la nature et de la température de cette relation. Nous dépendons des hommes, et le reportage est peut-être le genre littéraire le plus collectif. (p. 183)

De fait, à force de fréquenter les textes d’Hérodote, Kapuscinski finira par trouver plus d’intérêt à se laisser bercer par les histoires de son auteur favori qu’à l’observation des événements politiques et sociaux contemporains:

J’étais plus bouleversé par la destruction d’Athènes que par le dernier coup d’État au Soudan, le naufrage de la flotte perse représentait pour moi un événement bien plus tragique que la dernière insurrection militaire au Congo. Je ne partageais plus seulement la vie du continent africain que j’étais censé couvrir en tant que correspondant d’une agence de presse, mon cœur battait au rythme de ce monde disparu des centaines d’années plus tôt, loin d’ici. (p. 228)

Je ne peux m’empêcher de remarquer qu’une affection particulière vouée à Hérodote, ce Tintin avant la lettre, semble être l’apanage des globe-trotteurs. La passion de Kapuscinski pour le « père de l’Histoire » m’a rappelé immédiatement celle d’un autre aventurier, le comte László Almásy mis en scène par Michael Ondaatje dans son très beau roman L’homme flambé*, mieux connu depuis qu’il fut porté à l’écran de brillante façon par Anthony Minghella sous le titre Le patient anglais. Dans le livre, Katharine Clifton s’intéresse à ce que son futur amoureux a de plus personnel, de plus précieux. Son livre:

N’ayant plus rien à lire, elle me me demanda des livres. Je n’avais avec moi que des cartes. « Et ce livre que vous lisez le soir? — Hérodote. Ah. Vous voulez ça? — Je ne pense pas. Si c’est personnel. — J’ai mes notes à l’intérieur. Et des collages. J’ai besoin de le garder avec moi. — C’était indiscret de ma part, veuillez m’excuser. — À mon retour, je vous le montrerai. Il est rare que je ne l’aie pas avec moi quand je voyage. (p.249)

Katharine racontera d’ailleurs à ses compagnons de voyage l’une des histoire d’Hérodote, celle du roi Candaule (pp. 250-252), le soir auprès du feu, ce qui aura pour effet de les distraire tout en préfigurant sa relation destructrice avec Almásy. Il faut revoir l’interprétation brillante qu’en donne Kristin Scott Thomas dans le film de Minghella. Choisir préférablement la version française dans laquelle, l’actrice qui se double elle-même, livre cette tirade d’une manière exquise avec son « péti-accent-anglais-qui-fait-fondre-les-hommes ». Craquant.

Bon, j’ai comme l’impression de m’être égaré en route. Quoiqu’il en soit, si je reviens à Kapuscincki, je dirais que son principal mérite est de nous communiquer la passion qu’il éprouve pour Hérodote. On a réellement envie d’en savoir plus sur l’auteur des Histoires au sortir de ce livre.

Mes voyages avec Hérodote fera l’objet d’une discussion organisée par la section ‘Pologne’ du groupe d’échange littéraire ‘Lisez l’Europe’. La rencontre aura lieu le 9 mars 2011 au Consulat général de la Pologne à Montréal, au 1500 avenue des Pins Ouest, à compter de 18h30. Plus de détails sur la page Facebook de l’événement.

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KAPUSCINSKI, Ryszard. Mes voyages avec Hérodote. Paris, Plon, 2006, 283 p. ISBN: 9782259202527 (traduit du polonais par Véronique Patte).

Pour poursuivre la découverte d’Hérodote, on consultera avec intérêt le livre En cheminant avec Hérodote, dont Kapuscinski cite d’ailleurs plusieurs extraits:

LACARRIÈRE, Jacques, En cheminant avec Hérodote. Paris, Éditions Pierre Seghers, 1981, 332 p. ISBN: 9782012788886

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* ONDAATJE, Michael, L’homme flambé. Paris, Éditions de l’olivier, 1993. 320 p. ISBN 9782879290324 (traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek