Mes voyages avec Hérodote

Nous sommes en Pologne, au milieu des années 50. Staline s’est enfin décidé à passer l’arme à gauche et, avec sa disparition, l’étau de méfiance et de suspicion qui étranglait les pays de l’Est semble se relâcher un peu. Certains textes anciens dont les éditeurs hésitaient jusqu’alors à publier la traduction en polonais de peur que le régime n’y trouve des passages propres à nourrir sa vision paranoïde du monde sont alors imprimés. Ainsi en est-il des Histoires d’Hérodote qui sortent finalement des presses de l’éditeur deux ans après la mort du dictateur.

À cette époque, Ryszard Kapuscinski est un tout jeune reporter idéaliste qui rêve d’aller à l’étranger. Où exactement? Ça lui est égal, pourvu que ce soit à l’extérieur de la Pologne. Il pense modestement à la Tchécoslovaquie voisine ou à un autre pays ami. Son vœux sera exaucé au delà de ses espérances le jour où sa patronne lui annoncera qu’il est envoyé pour un reportage en … Inde! Et de lui offrir du même coup, comme compagnon de voyage, un livre qui changera sa vie: Histoires d’Hérodote.

Dire que notre homme est mal préparé à ce qui l’attend relève de l’euphémisme. Le choc culturel sera énorme. Kapuscinski, imprégné de valeurs égalitaires refuse par exemple d’utiliser les services de ‘pousse-pousses’ tirés par ses ‘frères’ humains, sans savoir qu’il les prive ainsi du maigre pécule qui leur leur permet d’assurer leur subsistance. La Chine, deuxième destination de notre reporter, s’avérera tout aussi insaisissable. Incompréhension totale. D’autres voyages suivront, en Égypte, en Éthiopie en Iran et en Algérie notamment.

Je me suis tourné vers l’Afrique pour la bonne raison que, depuis le début, l’Asie me pétrifiait. Les civilisations de l’Inde, de la Chine et de la grande steppe représentaient pour moi des géants auxquels il aurait fallu sacrifier une vie entière pour seulement les approcher, sans parler d’une étude plus approfondie. L’Afrique en revanche me semblait plus fragmentée, diversifiée, dans son immensité, elle me semblait plus miniaturisée, et par là plus facilement saisissable, accessible. (p. 107)

Partout où il va cependant, Kapuscinski ne se sépare jamais de son Hérodote, son plus fidèle ami. La lecture du maître se juxtapose souvent aux événements contemporains dont est témoin notre journaliste. Kapuscinski voue une réelle admiration à l’auteur des Histoires et réussit à nous communiquer son enthousiasme. Il s’interroge sur la méthode Hérodote en qui il voit, avec raison le précurseur du journaliste d’enquête:

Comment travaille-t-il? Qu’est-ce qui le captive? Comment s’adresse-t-il aux gens? Que leur demande-t-il? Comment écoute-t-il leurs récits? Pour moi c’est important car je traverse une période où je tente de percer le mystère de l’art du reportage. Or Hérodote représente pour moi une référence utile et précieuse. Hérodote et les hommes qu’il rencontre m’intriguent dans la mesure où le contenu de nos reportages provient essentiellement des hommes, la qualité de notre texte est tributaire de notre relation à autrui, de la nature et de la température de cette relation. Nous dépendons des hommes, et le reportage est peut-être le genre littéraire le plus collectif. (p. 183)

De fait, à force de fréquenter les textes d’Hérodote, Kapuscinski finira par trouver plus d’intérêt à se laisser bercer par les histoires de son auteur favori qu’à l’observation des événements politiques et sociaux contemporains:

J’étais plus bouleversé par la destruction d’Athènes que par le dernier coup d’État au Soudan, le naufrage de la flotte perse représentait pour moi un événement bien plus tragique que la dernière insurrection militaire au Congo. Je ne partageais plus seulement la vie du continent africain que j’étais censé couvrir en tant que correspondant d’une agence de presse, mon cœur battait au rythme de ce monde disparu des centaines d’années plus tôt, loin d’ici. (p. 228)

Je ne peux m’empêcher de remarquer qu’une affection particulière vouée à Hérodote, ce Tintin avant la lettre, semble être l’apanage des globe-trotteurs. La passion de Kapuscinski pour le « père de l’Histoire » m’a rappelé immédiatement celle d’un autre aventurier, le comte László Almásy mis en scène par Michael Ondaatje dans son très beau roman L’homme flambé*, mieux connu depuis qu’il fut porté à l’écran de brillante façon par Anthony Minghella sous le titre Le patient anglais. Dans le livre, Katharine Clifton s’intéresse à ce que son futur amoureux a de plus personnel, de plus précieux. Son livre:

N’ayant plus rien à lire, elle me me demanda des livres. Je n’avais avec moi que des cartes. « Et ce livre que vous lisez le soir? — Hérodote. Ah. Vous voulez ça? — Je ne pense pas. Si c’est personnel. — J’ai mes notes à l’intérieur. Et des collages. J’ai besoin de le garder avec moi. — C’était indiscret de ma part, veuillez m’excuser. — À mon retour, je vous le montrerai. Il est rare que je ne l’aie pas avec moi quand je voyage. (p.249)

Katharine racontera d’ailleurs à ses compagnons de voyage l’une des histoire d’Hérodote, celle du roi Candaule (pp. 250-252), le soir auprès du feu, ce qui aura pour effet de les distraire tout en préfigurant sa relation destructrice avec Almásy. Il faut revoir l’interprétation brillante qu’en donne Kristin Scott Thomas dans le film de Minghella. Choisir préférablement la version française dans laquelle, l’actrice qui se double elle-même, livre cette tirade d’une manière exquise avec son « péti-accent-anglais-qui-fait-fondre-les-hommes ». Craquant.

Bon, j’ai comme l’impression de m’être égaré en route. Quoiqu’il en soit, si je reviens à Kapuscincki, je dirais que son principal mérite est de nous communiquer la passion qu’il éprouve pour Hérodote. On a réellement envie d’en savoir plus sur l’auteur des Histoires au sortir de ce livre.

Mes voyages avec Hérodote fera l’objet d’une discussion organisée par la section ‘Pologne’ du groupe d’échange littéraire ‘Lisez l’Europe’. La rencontre aura lieu le 9 mars 2011 au Consulat général de la Pologne à Montréal, au 1500 avenue des Pins Ouest, à compter de 18h30. Plus de détails sur la page Facebook de l’événement.

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KAPUSCINSKI, Ryszard. Mes voyages avec Hérodote. Paris, Plon, 2006, 283 p. ISBN: 9782259202527 (traduit du polonais par Véronique Patte).

Pour poursuivre la découverte d’Hérodote, on consultera avec intérêt le livre En cheminant avec Hérodote, dont Kapuscinski cite d’ailleurs plusieurs extraits:

LACARRIÈRE, Jacques, En cheminant avec Hérodote. Paris, Éditions Pierre Seghers, 1981, 332 p. ISBN: 9782012788886

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Voir la fiche du livre dans Babelio

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Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

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Commentaires des bloggeurs: Café du Web; Volovent; Tonton Daniel; Casadei; Pierrette39;

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* ONDAATJE, Michael, L’homme flambé. Paris, Éditions de l’olivier, 1993. 320 p. ISBN 9782879290324 (traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek

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