Le fils

Le fait, pour un parent, d’assister à la mort de son enfant plutôt que le contraire m’a toujours semblé une insulte suprême à l’ordre naturel de l’univers. Nous ne sommes pas programmés génétiquement pour survivre à nos descendants. Et pourtant, cette tragédie, certains n’ont d’autre choix que de la vivre.

C’est cette expérience horrible que raconte Michel Rostain dans un roman-récit touchant qui présente avec beaucoup de retenue et sans pathos, l’évènement impensable qu’a constitué la mort de son fils, fauché dans la jeune vingtaine par une méningite foudroyante, cette maladie qui ne pardonne pas. Quelques jours et c’est tout. Celui qui représentait tout son avenir, son fils unique, sa fierté, n’est plus.

La trouvaille de Michel Rostain est d’avoir écrit le roman du point du fils décédé. Est-ce là une façon de le faire revivre, ne serait-ce qu’au sens littéraire? Possible. Quoiqu’il en soit, c’est donc ce fils tant aimé, ‘Lion’, comme l’appelle affectueusement son père qui, tel un ange survolant toute la scène, racontera par le menu détail les étapes qui ont entouré son propre décès. C’est lui qui rapportera avec une précision étonnante toute les émotions par lesquelles ses parents sont passés au cours de cette période.

Et d’abord le refus, la dénégation mais aussi et surtout la culpabilité. Celle de ne pas avoir profité des derniers micro-instants de présence avec le fils mourant. En faisant défiler le film des évènements, le narrateur nous raconte cette dernière journée passée à l’extérieur à faire des courses alors qu’à la maison, la détresse s’installe de plus en plus au chevet du malade. Quoi de plus normal enfin. On agit toujours comme s’il y avait un après, comme si la vie allait continuer son cours. Mais non, pas cette fois. Rostain sait bien décrire aussi les gestes du père qui, dépassé par la fulgurance de la maladie et ne sachant que faire, s’applique à régler des détails logistiques, comme si de l’exécution parfaite de ces tâches dépendaient la guérison de l’enfant.

Papa doit me lâcher la main. Il redescend au galop garer l’auto, il vide le coffre, il range les courses dans le frigo et le congélateur. Il croit préparer mon retour de l’hôpital ce soir, avec un fils retapé, convalescent et affamé — il y croit encore. Dix minutes passées loin de moi. Trois minutes de plus à garer plus loin la voiture afin que l’ambulance puisse stopper pile devant la porte de la maison. Papa revient, il enroule à toute vitesse un tapis pour que les brancardiers ne bronchent pas dedans. La poussière le fait tousser. Il cherche un Kleenex. Une demi-minute. Il enlève toutes les chaises de l’entrée, il ouvre grand toutes les portes, il éclaire au mieux l’escalier, il déblaie deux cartons de partitions. Deux minutes. Papa prépare l’avenir, papa travaille pour après ma guérison.
Au total, un gros quart d’heure où papa n’est pas là. Papa n’est pas près de moi, il est ailleurs, comme toujours les mecs, à anticiper autre chose que le présent où je meurs. (p. 44)

Ouf! Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais je suis sensible à l’émotion qui se dégage de l’accumulation de ces détails d’apparence anodins.

Fort heureusement, le livre n’est pas tout de la même eau, sinon, je ne serais pas là pour vous en parler. Il y a même des passages assez drôles. On rigole doucement à l’évocation d’une cérémonie mortuaire ridicule à laquelle le père, la mère et Lion ont assisté quelques mois avant la mort de ce dernier et qui, à rebours, ressemble plutôt à une prémonition. Du grand guignol. Un directeur des pompes funèbres pathétique qui évoque la douleur des proches mais qui n’est pas foutu de se rappeler le nom du mort. Qui d’entre nous en âge de perdre un parent, un ami, n’a pas vécu au moins une fois dans sa vie un épisode semblable?

Il n’empêche, quand la mort frappe, les parents sont loin d’être prêts. Le corps n’est pas encore froid qu’il faut réagir et prendre toutes sortes de décisions incongrues, alors que la seule chose qui nous occupe est le vide laissé par la personne disparue:

Maintenant, il faut en venir au cercueil: la couleur (brun, noir ou blanc?), la forme, le bois (essence précieuse ou pin?), la garniture (capiton intérieur en satin ou en synthétique?), les poignées (argentées?). À eux de choisir. Et les annonces dans la presse (locale? nationale?). Et les faire-part? Et les repas, et l’hébergement des amis et les coups de téléphone, les mails? Qui s’en occupe? Veulent-ils une aide? Ils bafouillent toujours. Ils ne parviennent à penser à rien. Ils ne veulent rien. Ils disent n’importe quoi, que j’avais vingt et un ans, que… La question n’est pas du tout là pour les obsèques. Alors, ils disent qu’ils ne savent pas, que stop, qu’ils n’en peuvent plus. Désarroi. (p. 84)

Comment ne pas être touché par le parcours de ce père qui s’accroche à l’idée de la vie, désespérément, malgré la disparition de tous ses repères. Le plus bel encouragement à vivre viendra d’un proche:

Le soir même de la mort de notre fils, Daniel Michel me téléphona « Je ne sais pas si un pareil jour tu peux entendre ce que je voudrais te dire, mais j’ai vécu cette horreur il y a quelques années, ce désespoir absolu. Je veux te dire qu’on peut vivre avec ça. »
Merci Daniel de m’avoir téléphoné ainsi, merci à toutes celles et à tous ceux qui m’ont ce jour-là et par la suite transmis cette évidence: la mort fait partie de la vie, on peut vivre avec ça. (p.173)

Voilà un livre empreint d’humanité et d’intelligence. Il reste qu’on est tout de même content d’en terminer la lecture et de passer à autre chose…

Le fils a été couronné par le prix Goncourt du premier roman 2011.

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ROSTAIN, Michel. Le fils. [Paris]?, Oh! Éditions, 2011, 174 p. ISBN: 9782361070175

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