Empereurs des ténèbres

Non, ceci n’est pas d’un billet sur Ozzy Osborne, le prince auto-proclamé des ténèbres. Surfer égaré, passe donc ton chemin. Ce n’est pas en lisant ce billet que tu en apprendras davantage sur celui qui va sottement répétant « I’m the Fu**ing Prince Of Darkness ». Remarquez, je cite de mémoire. On a des lettres tout de même. Non, c’est simplement d’un roman dont il est question. Désolé.

Un très puissant ouvrage au demeurant que ce livre d’Ignacio Del Valle. Sous le prétexte d’une intrigue policière, il nous parle en fait de tout autre chose. Imaginez. Nous sommes aux portes de Leningrad, à l’hiver 1943. Les morts se comptent par centaines, par milliers. En fait, ils ne se comptent plus. On vient pourtant de retrouver le corps d’un militaire enfoncé jusqu’au tronc dans les glaces de la Slavianka. Il s’agit d’un membre de la Divizion Azul, un détachement de phalangistes espagnols que Franco, par calcul politique, a dépêché en Russie pour appuyer l’armée allemande dans sa guerre contre le communisme. Une coupure nette à la gorge du cadavre ainsi qu’une phrase gravée sans doute à l’aide d’un couteau au niveau du cou « Prend garde, Dieu te regarde » ne laisse aucun doute sur les circonstances de sa mort. C’est bien d’un assassinat qu’il s’agit.

Au cœur de cette tourmente infinie, dans le chaos total qui règne, tout le monde devrait se ficher éperdument de ce décès. Or, non. C’est plutôt le contraire qui se produit. On charge Arturo, un obscur soldat au passé trouble, de dénouer l’affaire. L’enquête se déroulera sur fond de bombardements, au travers des échanges de feu avec les partisans soviétiques, alors que le simple fait de demeurer en vie relève de l’exploit. C’est absurde mais fascinant, chargé de scènes d’une extrême densité. Un exemple parmi d’autres, ce passage où les allemands décident d’exterminer tous les résidents d’un asile psychiatrique soviétiques.

—Fuer!

L’ordre de Kheren claqua, sec, inattendu, et la mort s’abattit sur tous ces pauvres hères, comme si quelqu’un avait renversé sur eux un cercueil avec tout son contenu. La mitrailleuse dévora peu à peu la bande de cartouches avec de petits secousses convulsives, en rafales courtes mais continues, accompagnée par des fusils-mitrailleurs et des pistolets qui anéantirent tout le monde. Des centaines de douilles tintèrent sur le sol et le servant de la mitrailleuse dut changer le canon chauffé à blanc avec un gant d’amiante. Puis il continuèrent à tirer. Dans la bulle de temps qui se forma, Arturo les observa tous, Kehren, Hilde, les SS: l’indolence de leur regards (…) donnait l’impression que leur cerveau était toujours en retard sur leurs mains. Et il comprit que c’était eux, les nouveaux empereurs. Étranges pour eux-mêmes et pour le monde, n’ayant aucune notion du passé ou de l’avenir; des enfants égoïstes et solitaires jouant sous le ciel infiniment pur de la cruauté, tuant sans haine, sans raison, inaugurant ainsi pour le monde une époque implacable. L’ordre suivant de Kehren, «Halt! Halt!», se propagea d’un homme à l’autre, arrêtant progressivement les tirs, jusqu’aux dernières rafales isolées. Les allemands ne tardèrent pas à pénétrer dans ce labyrinthe de cadavres pour achever les vivants d’une balle à bout portant dans la tête. Les coups de feu résonnaient dans la voûte. (p. 325)

L’atmosphère du roman est lourde et glauque à l’image de cette période de misère absolue. Il va sans dire que l’intérêt du portrait d’époque qui se dégage de ces pages l’emporte sur celui de l’intrigue policière. On est dans un autre registre ici. La quête du soldat Arturo n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle du capitaine Willard dans Apocalypse Now: La poursuite de la vérité jumelée à une plongée dans les profondeurs de l’âme humaine. Puissant.

La quatrième de couverture nous apprend que ce roman est le 5e d’Ignacio Del Valle et le premier traduit en français. Superbe traduction d’ailleurs. On aimerait avoir accès aux quatre premiers dans la langue de Molière.

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DEL VALLE, Ignacio, Albert. Empereurs des ténèbres. Paris, Phebus, 2010, 365 p. ISBN: 9782752903990 (Traduit de l’espagnol par Elena Zayas)

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Treize mauvais quarts d’heure

J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer mon ambivalence face à la nouvelle comme genre littéraire dans un billet antérieur. Dans le cas du présent recueil, on nous propose des contes moraux. Les deux genres ne sont pas totalement étrangers et je ne vois généralement pas de difficulté à étendre au deuxième le jugement sévère que je porte sur le premier. Mais, il y a toujours des exceptions, comme on dit. En voici une…

Il s’agit d’une sélection de 13 très courts textes extraordinairement efficaces de l’écrivain catalan Albert Sánchez Piñol. Côté sujet, ça va dans tous les sens et l’auteur ne s’embarrasse aucunement de vraisemblance. On passe avec bonheur d’une histoire d’hommes venus de la Lune, à la description de la course d’un zèbre contre la mort, au sauvetage d’un naufragé dans la Baltique, à ce qui se passe dans le cerveau en un milliardième de seconde, à la chasse à l’ours blanc d’un esquimau. Décidément, l’imagination est au pouvoir. En quelques phrases rapides, le décor est planté et on comprend aisément de quoi il est question, même lorsqu’il s’agit de situations extravagantes. La chute de chaque histoire est en elle-même un petit bijou. Peut-on parler de morale? Chacun y trouvera sans doute ce qu’il souhaite y voir. Pour ma part,dans la finale, c’est souvent moins la leçon de vie qui m’inspire que la beauté du retournement auquel on assiste.

Ce livre, vous le mettez sur le coin de votre table de chevet et ça se lit tout seul. Parfait pour une période de canicule.

Fait inusité, c’est seulement en parcourant la quatrième de couverture que je me suis rappelé avoir lu un roman précédent du même auteur: Pandore au Congo. Une histoire étrange qui m’avait laissée une impression bizarre. Pour une rare fois, j’étais incapable de décider si j’avais aimé ou non ce roman. Pourtant, ça commençait bien. Voyez plutôt ces premières phrases:

Le Congo. Imaginons une superficie aussi vaste que l’Angleterre, la France et l’Espagne réunies. Imaginons maintenant toute cette superficie recouverte d’arbres de six à soixante mètres de hauteur. Et sous les arbres, rien. (p. 5)

Wow. Quel début tout de même! Ça ne vous donne pas le vertige à vous ce genre de départ canon? Moi, oui. Je serais prêt à faire des bassesses pour écrire, ne serait-ce qu’une fois, des phrases comme celles-là. Mais continuons. Que dites-vous de celle-là?

Cette histoire commença par trois enterrements et s’acheva sur un coeur brisé: le mien. (p. 7)

Comme on dit au bowling: « Encore un abat ». Malheureusement, un roman ça ne se limite pas à une succession phrases choc. Il faut bien avancer. Et c’est là que ça s’est gâté pour moi. J’aurais été prêt à suivre l’aventure de ces deux aristocrates anglais partis s’enfoncer dans la forêt congolaise à la recherche de l’or mais qui, plutôt que la fortune, y découvriront un peuple d’infra-terrestres, les Tectons. Mais, en définitive, je garde du livre une impression diffuse de longueurs et j’en viens aujourd’hui à la conclusion que, plutôt que d’un roman, cette histoire aurait du faire l’objet d’un conte qui se serait parfaitement inséré dans le recueil dont je parlais plus haut.

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SANCHEZ PINOL, Albert, Treize mauvais quarts d’heure. Paris, Actes Sud, 2010, 141 p. ISBN: 9782742790661

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SANCHEZ PINOL, Albert, Pandore au Congo. Paris, Actes Sud, 2007, 447 p. ISBN: 9782742769070

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