Je ne suis pas un serial killer

Pour les habitants du petit village de Clayton County où il ne se passe jamais rien de passionnant, deux morts dans la même semaine c’est presque du bonbon. L’adolescent John Wayne Cleaver y voit quant à lui plusieurs raisons de se réjouir. Voilà du travail en perspective pour sa mère et sa tante qui tiennent un salon funéraire. Les corps étant très abîmés, il faudra sans doute déployer beaucoup d’adresse pour les rendre présentables. Celui de Mrs Anderson pose déjà un défi. La veille dame, découverte dans sa maison trois jour après sa mort, ne dégage pas précisément une odeur de roses. Aucun doute sur les circonstances du décès toutefois. Quant à Jeb le mécanicien, il semble avoir été victime d’une boucherie: dépecé, éviscéré, ses organes ont été regroupés en tas à côté de ce qui reste du corps. Alors que tout le monde s’entend pour y voir un acte sauvage mais isolé, John demeure convaincu qu’il s’agit plutôt du premier d’une suite de crimes sanglants perpétrés par un tueur en série.

Il faut dire que notre ado s’y connaît dans ce domaine car, non seulement s’est-il fait une spécialité de choisir des psychopathes célèbres comme sujet de chacune de ses dissertations scolaires mais il est absolument persuadé d’être lui-même un serial killer en devenir. C’est pourquoi il estime être le seul en mesure de démasquer celui qu’il appelle déjà familièrement le « démon » de Clayton.

Dire que John Wayne (quel prénom tout de même) n’a pas des tonnes d’amis relève de l’euphémisme. En fait, il en cultive un seul, et encore, par simple calcul prétend-il. Le garçon qui avoue ne ressentir aucune empathie pour ses semblables s’est plutôt imposé un code de conduite dont la seule finalité est de protéger les autres contre lui-même. Ce qui ne l’empêche pas pour autant d’entendre son monstre intérieur gronder derrière la muraille mentale qu’il tente si péniblement de maintenir. Ainsi s’en ouvre-t-il à son psychiatre:

(…) C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il fallait que je change et du coup je me suis fixé des règles. La première c’était: « ne te frotte pas aux animaux. »
— »Ne les tue pas »?
— »Ne leur fais rien du tout. » Je refuse d’avoir un animal de compagnie, de caresser un chien dans la rue et même d’aller dans la maison où quelqu’un a un animal, je n’aime pas ça. J’évite toute situation qui risquerait de me conduire de nouveau à faire quelque chose de répréhensible.»
Neblin m’observa un instant.
«D’autres règles? demanda-t-il.
—Si jamais j’ai envie de blesser quelqu’un, je lui adresse un compliment. Si quelqu’un me tape vraiment sur le système jusqu’à ce que je le haïsse au point de m’imaginer en train de le tuer, je dis quelque chose de gentil et je fais un grand sourire. Ça m »oblige à remplacer les pensées négatives par des positives et en général, du coup, la personne s’en va.» (p. 34)

Lucide, le garçon constate surtout que son absence de sentiment ne lui permet pas d’être en phase avec ses semblables. Le partage des émotions constitue en effet pour lui un langage social hermétique dont il ne maîtrise aucun des codes. Lors d’une veillée funèbre en mémoire des victimes du tueur, il remarque avec justesse:

Tout le monde semblait savoir ce qui se passait et l’attitude à adopter. C’était comme regarder un vol d’oiseaux tourbillonner dans le ciel, prendre un virage puis descendre en piqué sans avoir reçu aucun ordre: ils savaient quoi faire, point, comme s’ils partageaient un même esprit. Qu’arrivait-il aux autres oiseaux, à ceux qui, ne sachant pas déchiffrer les signaux, continuaient tout droit quand le groupe virait à l’unisson? (p. 209)

Que reste-t-il à un adolescent marginalisé mais cherchant désespérément à vivre sinon que de s’investir dans une quête absolue aux allures de rite initiatique? Trouver le tueur et le neutraliser, voilà vers quoi tendront tous ses efforts désormais. La poursuite sera épique.

Avec cette allégorie du « mal d’être » propre à l’adolescence, Dan Wells nous propose ici un roman qui pourrait aussi bien convenir à un jeune public de l’âge du héros (environ 15 ans) qu’aux anciens ados que nous sommes. Une bonne partie de la tension du livre tient au fait qu’avec John Wayne Cleaver, on se retrouve constamment à la limite où le jeune homme incompris semble à deux doigts d’exploser avec les conséquences que l’on peut imaginer. Il y a malgré tout dans ces pages un côté lumineux dont, à l’autre bout du spectre, l’inquiétant roman Il faut qu’on parle de Kevin représente la part de l’ombre.

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WELLS, Dan. Je ne suis pas un serial killer. Paris: Sonatine, 2011, 270 p. ISBN 9782355840708 (traduit de l’anglais (États-Unis) par Élodie Leplat)

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Les lectures de Laure; Les chroniques d’histoire d’en lire; Rat de bibliothèque; Les bonheurs de Sophie; BookEnStock; Les polars de Marine; Le bibliophare; Le monde de Mateo;

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3 réflexions sur “Je ne suis pas un serial killer

    • J’ai lu quelque part qu’il y aurait une trilogie. Je suis curieux de voir comment l’aventure va se poursuivre.
      Salutations

      Pierre

  1. J’ai entendu parler de ce roman, et j’hésitais à le lire, mais grâce aux commentaires et aux extraits , je vais me laisser tenter.

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