Le droit de la soif

Alors qu’il assiste par désœuvrement à une présentation publique visant à amasser des fonds au profit d’une mission humanitaire, Charles Anderson, cardiologue respecté, la fin cinquantaine, décide de tout plaquer pour aller mettre sur pied un camp de réfugiés destiné aux victimes d’un tremblement de terre. Le décès récent de son épouse n’est pas étranger à cette décision. Déjà techniquement au repos, rien ne semble le retenir au pays.

Le séisme s’étant produit en haute montagne, sans doute quelque part à la frontière indo-pakistanaise (aucun nom de lieu n’est précisé), le projet de l’organisme humanitaire est d’établir un camp de transit à mi-montagne pour permettre aux sinistrés de reprendre des forces et d’obtenir des soins avant de poursuivre leur descente vers la vallée. Le médecin sera assisté dans cette tâche par Elise, une jeune scientifique allemande qui fera office d’infirmière ainsi que par Raï, un capitaine de l’armée locale dont on devine que la mission est tout autant de surveiller les occidentaux que de contribuer à la mise en place des abris.

Sur papier, l’idée est simple: On prépare les installations et on accueille les réfugiés. Bref, du gâteau. Sauf que rien n’est simple dans cette région du monde et nos volontaire en feront rapidement le dur apprentissage. L’attente est interminable. Pas le moindre sinistré à l’horizon. Pour tromper l’ennui, Anderson propose à ses collègues d’aller offrir ses services médicaux aux habitants du village voisin. Là encore, l’intention est noble mais on ne s’étonnera pas du fait que la simple présence d’occidentaux suffise à troubler l’ordre précaire qui prévaut au sein ce cette communauté: un équilibre fragile qui ne repose en fait que sur la répartition égale de la misère.

Pour finir le plat, l’intervention humanitaire se déroule en pleine zone frontalière, là où des escarmouches sont fréquentes. Imaginez maintenant de quelle façon peut être interprétée par un pays voisin l’implantation soudaine de plusieurs tentes militaires dans un secteur dont la souveraineté est contestée.

La vision de l’aide humanitaire que propose ce roman est tout sauf simpliste. Frank Huyler est lui-même médecin urgentiste à Alburquerque (Nouveau-Mexique). Son site web nous indique par ailleurs qu’il a passé plusieurs années de son enfance dans des régions reculées du globe. D’où, peut-être, l’aplomb de son propos. Voilà, par exemple, comment le général Saïd résume l’initiative de Scott Coles, l’instigateur du projet:

Assez de ces niaiseries, dit-il, comme s’il était arrivé à une décision. Je vais vous parler d’homme à homme. Scott Coles ne comprend rien. Il croit que parce qu’il achète quelques tentes et un peu de nourriture, et parce qu’il persuade un médecin américain de venir ici, il aura un camp de réfugiés et il sera un héros. Un sauveur. Il est très naïf en ce sens. De plus, c’est un mauvais organisateur. Il ne comprend rien à la logistique. Il ne comprend rien à rien. Et les gens de ces régions du Nord, il sont comme des animaux. Voilà la vérité. Vous les avez vus. Si nous envoyons des soldats là-haut, nous devons en envoyer assez. Ils nous tueraient dans nos tentes s’ils pouvaient. Vous croyez sans doute que j’exagère, mais ce n’est pas le cas. Nous ne les gouvernons pas. Et ils ne veulent pas de nous là-haut. Quand nous leur donnons de la nourriture, ils la mangent, et ne nous en tueraient pas moins s’ils pouvaient. Il y a des siècles qu’il y a des tremblements de terre dans cette région. Chaque fois c’est la même chose. Les villages sont détruits. Et puis, quelques années plus tard, tout est redevenu comme avant et rien n’a changé. Voilà ce que j’appelle mettre en perspective. (p. 482)

L’écriture de Huyler est à la fois simple et riche. Certaines scènes sont très poignantes. Il décrit aussi très finement les liens qui se tissent entre les trois principaux protagonistes durant ce qui prend de plus en plus la forme d’un huis clos. Enfin, l’atmosphère d’attente figée dans laquelle baigne ce livre n’a pas été sans me rappeler celle mise en place par Dino Buzzati dans son très beau livre Le désert des tartares. Un auteur à suivre, donc.

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HUYLER, Frank. Le droit de la soif. Paris: Actes Sud, 2010, 543 p. ISBN 9782742793334 (traduit de l’américain par Christine Leboeuf)

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Hélène M.; Cuneipage;

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Voir la fiche du livre sur Babelio

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