Le Turquetto

Une très légère anomalie aurait été décelée récemment dans la signature d’un tableau attribué jusqu’ici à Titien. Selon les experts, il y aurait en effet une différence chromatique entre le « T » initial et le reste de la signature composée par les lettres « icianus » apposée au bas de la toile L’Homme au gant. (Remarquez, en vérifiant sur une image haute résolution, j’ai eu du mal à localiser la position exacte de la signature sur cette toile, incidemment voisine de la Joconde au Louvre, alors, vous imaginez, les légères variations chromatiques…). Quoiqu’il en soit, l’analyse spectrométrique effectuée en 2001 semble confirmer cette observation:

(…) Tout porte à penser que la signature a été apposée en deux temps, par deux mains différentes, et dans deux ateliers distincts.
Du fait de la chronologie (le ‘T’ a selon toute logique été peint en premier, dans l’atelier de l’auteur), on peut émettre l’hypothèse que le tableau n’est pas de la main de Titien. (p. 12)

Fin de l’histoire? Non, ce n’est que le début. Metin Adriti, s’appuyant sur ce prétexte, nous propose une interprétation romanesque selon laquelle ce tableau serait le seul survivant de la production d’un maître inconnu: Élie, fils d’un marchand d’esclave juif, alias « Petit Rat », ou Ilias Troyanos, dit « le Turquetto ». Ce faisant, il a utilisé toute la liberté dont un écrivain peut se réclamer. D’abord, en fixant le décor. Pourquoi pas Constantinople? Carrefour bouillonnant de toutes les civilisations, l’ancienne Cité permettra en effet au jeune peintre de cotoyer les cultures musulmanes et chrétiennes. Si, de la première il apprendra à maîtriser l’art du trait décoratif, c’est vers la seconde qu’il se sentira appelé dans la mesure où il pourra y satisfaire sa passion pour la représentation de sujets, ce que n’admettent ni la religion juive, ni la musulmane.

À la mort de son père, Élie mettra le cap au Nord-Ouest et s’établira à Venise, cachant ses origines juives sous l’identité du peintre grec Ilias Troianos. Il y demeurera plus de quarante ans, d’abord à titre d’apprenti du Titien, puis à son propre compte, engageant lui-même plusieurs assistants pour réaliser ses tableaux de plus grands formats. Son projet le plus ambitieux lui sera commandé par Filippo Cuneo, maître de la confrérie de Sant’Antonio. Il s’agit d’une cène de 70 mètres carrés destinée à accroître la notoriété de son commanditaire. Le Turquetto mettra près de deux ans à la peindre mais le dévoilement public de l’œuvre créera un tel scandale qu’il lui vaudra la prison. L’art était décidément un sport extrême au temps de la Sainte inquisition.

Ses origines juives une fois établies, les toiles du maître ne seront plus bonnes que pour l’autodafé. Une seule échappera ainsi au carnage puisqu’elle sera endossée en quelque sorte par un autre artiste. D’où la supercherie dont il était question plus haut.

Avec ce roman, Metin Arditi brosse (c’est le cas de le dire) un tableau convainquant d’une période marquée par l’intolérance et le fanatisme.

***

ARDITI, Metin. Le Turquetto. Paris: Actes Sud, 2011, 280 p. ISBN 9782742799190

***

Voir la fiche du livre sur Babelio

***

Ces Blogs ont également commenté le roman: Le Blog de Bernard Lefebvre; Sola Sub Nocte (n’a pas aimé…); Le Blog de Mimi; Cherry Livres; Arts et littérature; Minou a lu; Reading in the rain; Livrogne (j’aime ce titre de blog); Croqueur de livres; Lecturissime; Un lapin dans la bibliothèque; Le présent défini;

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

La vie sexuelle des super-héros

Imaginez une version trash de l’univers propret des super-héros américains. En ce début de 21e siècle, l’atmosphère n’est plus guère à l’optimisme et la période faste des redresseurs de torts en collants semble bel et bien révolue.

Superman vit reclus comme un ermite depuis qu’il est incapable de voler. Batman, le chevalier noir narcissique, s’adonne à des pratiques d’une perversion extrême avec de trop jeunes personnes depuis qu’un meurtre crapuleux l’a providentiellement délivré de l’amour inconditionnel, mais ô combien encombrant, que lui vouait son fidèle assistant Robin. Mystique, la mutante azurine reconnue pour sa capacité à prendre l’apparence de n’importe quel être humain, est désormais à la barre d’une émission de variétés où elle s’attire d’enviables cotes d’écoute grâce à ses personnifications de Madonna, de Vladimir Poutine ou d’Arnold Schwarzenegger tandis qu’au poste concurrent, Namor, le Prince des mers aux pectoraux proéminents, anime un talk-show depuis son aquarium.

Ah, je vous le dis, rien ne va plus au royaume révéré des super-héros. Jusqu’à Red Richards (vous savez, l’homme élastique des Fantastic 4) un scientifique pourtant sérieux et renommé qui s’est entiché d’une aspirante astronaute de 40 ans sa cadette. Le pauvre Red, jadis extensible à volonté, nourrira sa passion au prix d’étirements douloureux imposés à certaines parties de son corps qui n’a manifestement plus la souplesse d’antan. Je vous épargne les détails mais j’avoue que, dans ma grande naïveté, je ne m’étais jamais arrêté à réfléchir aux avantages que pouvait retirer l’homme élastique de ce super-pouvoir sur un plan strictement sexuel. J’imagine que je devais être trop occupé à m’intéresser aux poses suggestives de Cat Woman. Mais bon, passons.

Tout ça pour dire qu’une menace sourde plane sur l’univers déliquescent de Gotham City. Il semble que la vie d’anciens justiciers masqués soit menacée par un tueur qui prend soin de transmettre à l’avance à chaque nouvelle victime une feuille de papier comportant toujours la même formule d’adieu: « Adieu cher Mister Fantastic » ou « Adieu cher Batman », etc. Qui peut bien en vouloir ainsi à des citoyens aussi honorables? Le policier Danny De Villa mène l’enquête. Son propre passé de même que celui de sa famille sont également assez ambigus merci. Il sera toutefois le ciment qui relie chacun des chapitres dédiés à un super-héros différent.

Sommes-nous ici en présence d’une allégorie de l’Amérique déclinante dont les idoles déchues ont été jetées à bas ou simplement d’un brillant exercice de style? On ne sait trop. Chacun se fera sans doute son idée. Quoi qu’il en soit, ce livre surprend par le sérieux de son propos qui contraste fortement avec l’apparente frivolité des thèmes abordés. On y découvre un véritable auteur capable de décrire des scènes d’une grande puissance. Plus étonnant encore, Marco Mancassola réussit le tour de force d’humaniser chez ses personnages les caractéristiques qui, précisément, devraient en principe les éloigner le plus de nous. Ça tient de l’exploit. Encore un auteur italien à découvrir.

***

MANCASSOLA, Marco. La vie sexuelle des super-héros. Paris: Gallimard, 2011, 545 p. ISBN 9782070128792 (traduit de l’italien par Vincent Raynaud)

***

Ces Blogs ont également commenté le roman: From the Avenue; Un coin de Blog; Evene; La cause littéraire; Lecture-écriture; Moi et moi; Passion des livres;

***

Voir la fiche du livre sur Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

Contes des trois rives

La période des fêtes s’achève et vous trouve tout alourdi? Trop de dinde? trop de tourtières? trop de réceptions? Trop de notes, comme aurait dit l’Empereur Joseph II à Mozart? Alors pourquoi pas une petite lecture rafraîchissante, minimaliste, un peu haïku, comme une cure de pamplemousse? J’ai justement là ce qu’il vous faut.

Mourad Djebel a publié l’année dernière un petit recueil de contes qui s’inscrit dans la pure tradition arabe. L’atmosphère est celle des Mille et unes nuits et l’écriture, d’un style volontairement compassé, ne manque pas de poésie. Voici comment débute le premier des quatre contes que regroupe cet ouvrage:

Et maintenant, disait la conteuse, que l’obscurité a parfaitement étendu sur nous la soie de sa voilure, rendue si légère par la magie des étoiles et de la lune, il est temps, avant que ne vienne vous cueillir la paupière du sommeil, de restituer le verbe à la nuit et la nuit au verbe. Ce soir, je vais vous conter l’histoire de Wadââ. Prénom désignant ces magnifiques petits coquillages appelés cauris et évoquant en même temps la racine du mot « adieu », qu’il soit toujours éloigné de vous tant il recèle de douleurs. (p. 19)

« Restituer le verbe à la nuit et la nuit au verbe ». On ne saurait mieux dire. Dans la courte préface du livre, Mourad Djebel explique en effet comment toute son enfance a été bercée par les histoires merveilleuses que sa mère et ses tantes lui racontaient une fois la nuit tombée, mais jamais avant. Il était hors de question, semble-t-il, que la narration ne débute avant le coucher du soleil. On comprend dès lors que l’enfant, bien loin d’être effrayé par la nuit, l’appelle de tous ses vœux.

Il y a, en condensé dans ces quatre petits contes, tout l’arsenal du merveilleux: Des sorcières, des enchantements, des djinns, des belle-mères acariâtres, des pauvres qui deviennent riches et inversement. La toile de fond est bien sûr celle du désert et des oasis, des palais somptueux comme des modestes chaumières. Tout cela semble si familier et rassurant que nous voilà instantanément propulsés au pays des Mille et une nuits de notre enfance, qui n’est jamais aussi loin qu’on se plaît à l’imaginer. Le merveilleux est inscrit dans nos gènes prétend Borgès cité par Djebel en exergue du recueil:

Les Mille et une nuits ne sont pas quelque chose qui a cessé d’exister. C’est un livre si vaste qu’il n’est pas nécessaire de l’avoir lu car il est partie intégrante de notre mémoire…

Borges, Conférences

À savourer comme une vieille bande dessinée cent fois relue. Un Tintin par exemple…

***

DJEBEL, Mourad. Contes des trois rives. Paris: Babel, 2011, 162 p. ISBN 9782742789764

***

Ce Blog a également commenté le livre: Biblioblog;

***

Voir la fiche du livre sur Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

  • Dans le réseau des Bibliothèques de Montréal (non disponible. Quelqu’un peut en suggérer l’achat?)

Ils ont tous raison

Que diriez-vous d’aller faire un tour dans la tête d’un chanteur napolitain cocaïnomane? C’est l’excursion en forme de montagne russe que nous propose Paolo Sorrentino dans ce premier roman à la prose débridée et foisonnante.

Sorrentino s’est principalement fait connaître comme réalisateur. On lui doit entre autres les films Les conséquences de l’amour (en nomination pour la Palme d’or, Festival de Cannes, 2004) et Il Divo (Prix du jury, Festival de Cannes, 2008; en nomination pour l’Oscar du meilleur film étranger, Academy Awards, 2010). Disons que, comme CV, on a vu pire… Et comme si l’étiquette de « chef de file du nouveau cinéma italien » (4e de couverture) ne lui suffisait pas, voilà que Monsieur se permet de proposer avec Ils ont tous raison un roman écrit à la mitraillette; étourdissant, exubérant mais surtout, inspiré.

Il faut dire que les idées circulent vite dans la tête du chanteur de charme Tony Pagoda. La poudre blanche y est sans doute pour quelque chose.

Moi j’ai dans la tête un parc d’attraction le dimanche après-midi à l’heure de pointe et des milliards de mômes déchaînés y foutent le bordel, sans compter les tonnes de coke sniffées en continu que je n’ai jamais réussi à éliminer. (p. 249)

Le roman débute en 1979, au moment où le chanteur livre un important concert au Radio City Hall de New-York. Toute la communauté italo-américaine s’est donnée rendez-vous pour le supporter. Le grand Sinatra lui-même s’est déplacé. À la fin du spectacle, il ira jusqu’à saluer Pagoda dans sa loge et, magnanime, laissera tomber ce conseil, comme une perle sortant de la bouche de Dieu lui-même:

« Le concert c’était good, Tony, mais rappelle-toi une chose: même sur un trône, on n’est jamais qu’un sac à merde » (p. 29)

Charmant. Rassurez-vous cependant, à quarante ans bien sonnés et à l’apogée de sa carrière, il en faut plus pour impressionner le grand Tony Pagoda. Nous suivrons donc le parcours en dents de scie — à la fois géographique et mental — de ce drôle d’énergumène, ce qui nous conduira tout autant dans le passé lointain de ses premières amours qu’aux confins de la jungle amazonienne où le chanteur ira se terrer durant près de 20 ans. Il n’en ressortira qu’à l’aube de l’an 2000, à l’initiative d’un inculte mais richissime romain qui souhaite se payer une prestation du « king » pour marquer le passage au nouveau millénaire. Ce sera l’occasion pour Pagoda d’apprécier l’évolution de la société italienne durant sa longue absence. Disons toute suite que le constat sera loin d’être positif.

Sorrentino a du souffle. Il procède souvent par accumulation d’images, de comparaisons, ce qui amplifie d’autant l’effet initial:

J’ai baisé sous l’eau avec au moins seize créatures de sexe féminin, je me suis démené dans des canots pneumatiques par une mer force six, j’ai eu des femmes entretenues, des vendeuses, des putes, des écrivaines de seconde zone, des lesbiennes, des kyrielles d’élèves en comptabilité, quelques unes au lycée classique, des armées rouges de femmes de chambre dans des hôtels, une gymnaste tchécoslovaque, quelques paysannes danoises, des mères au chômage qui ne chômaient guère, des pharmaciennes accros à la coke, des végétariennes qui mettaient mes érections à rude épreuve avec de l’encens partout dans la maison, j’ai eu les femmes de tous les autres et même une pilote d’hélicoptère particulièrement vulgaire, deux maîtresses d’école maternelle ensemble pendant la récréation et je ne vous donne qu’un seizième de mon répertoire, eh bien, malgré toute cette encyclopédie d’émotions, je n’ai été aussi impressionné, touché, assommé, démoli, excité qu’en ce moment, en entendant les paroles que vient de prononcer Rita Formisano. (p. 197)

Il pratique également avec bonheur l’art de l’hyperbole. Voici, par exemple, comment Tony Pagoda décrit les cafards de Manaus, son village d’adoption au Brésil:

Ce sont les cafards, à Manaus, qui te tolèrent. Pas l’inverse.

Industrieux comme l’abeille, véloces comme le guépard, rusés comme le renard, prudents comme la fourmi, affamés comme le vautour, avisés comme l’écureuil, et en plus ils ne dorment jamais. Jamais. Je vous jure. J’ai jamais vu un cafard dormir. Ils n’ont pas le temps, ils doivent conquérir le monde et ils ont décidé que leur expansion irréversible commencerait exactement où j’habite. (p. 290)

Enfin, je m’en voudrais de ne pas souligner ce titre honorifique décerné à l’ami Pagoda par mon institution!!!! (faudrait sans doute revoir les critères admissibilité…):

(…) me revient en mémoire, sans raison, ma prof du collège en train de me dire que mes rédactions étaient bourrées de fautes de grammaire mais moi j’étais pas d’accord, et une vague de colère vengeresse m’envahit, si elle est toujours en vie je vais aller la visiter dans sa baraque de vieille qui pue le renfermé et je lui agiterai sous le nez le diplôme de docteur honoris causa que l’université du Québec m’a décerné l’an dernier, et qui dit, noir sur blanc, que Tony Pagoda est un poète. Franchement, un poète ça peut pas faire des fautes de grammaire. (p. 40)

Je ne sais pas si on peut parler d’une renaissance de la littérature italienne comme il semble qu’on puisse le faire d’un nouveau cinéma italien mais, si c’est le cas, Paolo Sorrentino s’y est déjà taillé une place de choix avec ce premier roman. Brillant coup d’envoi.

***

SORRENTINO, Paolo. Ils ont tous raison. Paris: Albin Michel, 2011, 420 p. ISBN 9782226229793 (traduit de l’italien par Françoise Brun)

***

Ces Blogs ont également commenté le roman: Le Blog de Yv (n’a pas aimé);  L’accoudoir; En marge(s); Thierry-Guinhut-littératures; seren.dipity; Décalée par Julie; La Bayonnaise;

***

Voir la fiche du livre sur Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage: