Anagrammes renversantes

Il faut absolument que je vous parle d’une découverte extraordinaire que j’ai faite il y a quelques jours chez mon libraire. Vous savez sans doute ce qu’est une anagramme (eh oui, on dit « une » et non « un »). C’est facile, on permute les lettres d’un mot et on les utilise pour composer un autre mot. C’est ainsi que « sportif » se transforme en « profits » et que le mot « étreinte » devient « éternité ». Jusque là, rien de compliqué me direz-vous. Le procédé remonte à la nuit des temps. Pour faire court, disons que l’anagramme est à l’alphabet ce que la numérologie est aux chiffres.

Toutefois, comme pour la numérologie, une vague odeur de souffre entoure ce procédé. Les alchimistes, les kabbalistes et les magiciens lui accordaient jadis le pouvoir de révéler le sens secret des choses. À l’inverse, on nous apprend que « Galilée, quant à lui, communiquait sous forme d’anagramme certaines de ses découvertes; c’était là un moyen de s’assurer la priorité de ses observations tout en les entourant de mystère. » (p. 9).

Or, voici que deux amoureux des jeux et de la langue se sont donnés la mission de rajeunir le procédé en nous proposant de nouvelles anagrammes dans ce petit livre d’à peine 105 pages qui se lit comme un recueil de poèmes. Chaque page comporte en en-tête un mot, un syntagme, une phrase dont l’ensemble des lettres sera retourné pour composer une nouvelle proposition. Ça tient à la fois de l’acrobatie et du prodige. Certaines locutions comportent plusieurs mots et des dizaines de lettres. Ce serait déjà un exploit que de ne pas perdre une lettre dans l’aventure mais nos amis ne s’arrêtent pas là. Entre la phrase initiale et sa jumelle retournée ils insèrent un texte brillant, inspiré qui justifiera le passage d’une forme en son complément.

Ici, je sens que vous allez me demander un exemple. Très bien. Voyons si celui-ci vous convaincra:

Le marquis de Sade

Voilà un homme qui sacrifia, plutôt que ses principes ou ses goûts, les plus belles années de sa vie. «  Tuez-moi ou prenez-moi comme cela car je ne changerai pas », écrivit-il à ses censeurs, enfermé dans une tour sous dix-neuf portes de fer. Ils avaient imaginé faire merveille en le réduisant à une « abstinence atroce sur le péché de la chair ». Ils s’étaient trompés: sa tête s’était échauffée et forma des fantômes qui se mirent en marche pour ne plus s’arrêter, chefs-d’œuvre de noirceur absolue. Le marquis

démasqua le désir.

(p. 37)

On pourrait s’arrêter là que ce serait déjà assez impressionnant. Mais d’autres propositions plus complexes s’ajouteront qui frôleront carrément la démence. Comment peut-on imaginer la transmutation de la locution:

« Jeanne Antoinette Poisson, marquise de Pompadour »

en

« Ainsi attendais-je qu’on poudre et pomponne ma rose »

(p. 53)

À propos, on se demande bien à quelle rose la marquise fait allusion. Mais, ça c’est une autre histoire… Reste que le procédé relève du tour de force. Quelle méthode nos amis emploient-ils pour révéler ces perles de la langue? Aucune indication n’est donnée. Peut-être confient-ils à un programme informatique le soin de lister les permutations possibles à l’intérieur desquelles ils feront le tri, peut-être ces combinaisons sont-elles le résultat d’un travail attentif et minutieux ou, au contraire, surgissent-elles toutes seules du néant, s’imposant d’elles-mêmes à nos auteurs? On ne le saura pas.

Ce que l’on peut dire en revanche, c’est que les deux compères s’attaquent avec un égal bonheur à tous les rayons de la culture et de la connaissance. Et pour cause: L’un d’eux est pianiste et amoureux des lettres. L’autre est physicien et parle d’astronomie avec autant de passion qu’un poète de l’amour. Il nous rappellera avec brio que:

« La gravitation universelle »

est une

« Loi vitale régnant sur la vie »

(p. 11)

Le côté ludique de l’exercice n’est pas sans rappeler les travaux que le groupe OULIPO (OUvroir de LIttérature POtentielle) avait entamé il y a plusieurs décennies. Membre fondateur du groupe, Raymond Queneau avait d’ailleurs publié un livre intitulé « Cent mille milliards de poèmes ». Chaque page de l’ouvrage était découpée en languettes et sur chaque languette était imprimé un vers. On pouvait donc construire un poème à volonté en feuilletant ces languettes et en les disposant selon son gré. Ainsi, le vers 1 de la page 1 + le vers 2 de la page 25 + le vers 3 de la page 7 + le vers 4 de la page 60 donnait un quatrain inédit. Une sorte de cadavre exquis pour emporter si on veut.

Dans un registre plus prosaïque, j’avoue, à ma courte honte, que j’ai également fait le rapprochement avec la dictée de Pivot imaginée par François Pérusse. Un exemple:

« Il y aura demain cet effet sirupeux dans le ciel muni de bleu frais. »

Nous donne:

« Il y aura deux mains sur tes fesses si tu veux dans cinq minutes à peu près. »

Bon. On enchaîne.

Le livre est agrémenté de dessins de Donatien Mary. Il pèse trois fois rien. C’est l’antithèse du roman « Un monde sans fin » dont je parlais récemment. On a envie d’y revenir pour relire des passages, exactement comme un recueil de poèmes. D’ailleurs, je crois que c’est le genre de petit livre que j’apporterai en voyage, brisant ainsi l’habitude que j’avais prise il y a des années d’insérer le recueil « Alcools » d’Apollinaire dans mes valises.

Je pourrais vous parler de ce livre encore longtemps mais le mieux est probablement de vous le laisser découvrir…

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KLEIN, Étienne et PERRY-SLAKOW, Jacques. Anagrammes renversantes. Paris : Flammarion, 2011, 105 p. ISBN 9782081272217

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Un monde sans fin

J’ai connu un léger passage à vide, côté lecture, récemment. Deux ou trois romans me sont littéralement tombés des mains. Oubliés dès que refermés. Ces choses-là arrivent parfois. Aussi me suis-je dis, entre temps, pourquoi ne pas vous parler du roman monumental de Ken Follet, Un monde sans fin que je viens tout juste de terminer en version audio.

Les 1285 pages du livre représentent plus de 54 heures d’écoute. Ça paraît énorme comme ça mais je vous dirais que, paradoxalement, le temps m’a semblé très court. J’ai essentiellement écouté ce roman en m’entraînant au gym et, grâce à lui, les sessions de cardio sur tapis roulant m’ont semblé beaucoup moins ennuyeuses. J’en redemandais même, anticipant avec plaisir le moment où je pourrais enfin reprendre le fil de ce récit fascinant. Bien que ce ne soit pas ma première expérience de la sorte, l’état dans lequel me plonge l’écoute d’un roman audio m’étonne toujours un peu: Je cours, soulève des poids, m’étire dans tous les sens mais en même temps, je ne suis pas là: Je suis au 14e siècle avec Merthin le pontier, le bouillant Ralph, mère Caris la guérisseuse, Gwenda et l’imbuvable prieur Godwyn. Au final, si les bénéfices de mes efforts physiques demeurent, hélas, bien relatifs, je me suis au moins amusé et le voyage imaginaire que j’ai fait en valait la peine.

Les voix ici sont évidemment magnifiques et l’histoire bien ficelée ne laisse pas de répit. Bien que les personnages y abondent, aucun n’est laissé en plan et on ne ressent jamais l’impression d’être perdu au milieu d’une galerie de figurants dont on ne saurait plus trop qui est qui, comme il arrive parfois. Au contraire, tous les éléments ont leur utilité si bien que chaque détail semé en germe au début du livre revient éclore au moment opportun. On ne peut qu’admirer le mécanisme bien huilé de ce récit ambitieux et documenté qui se déploie comme une symphonie et où chaque personnage a sa partition à jouer.

Rassurez-vous, je ne tenterai pas de résumer cette histoire complexe. Précisons simplement que l’action se déroule à Kingsbridge, le village fictif inventé par Ken Follet pour son roman précédent, Les Piliers de la terre et que près de 200 ans ont passé depuis l’érection de la Cathédrale qui était au cœur du premier livre. Cette fois encore, les protagonistes du roman ne l’auront pas facile. Leurs projets seront constamment compromis par des intérêts contraires, quand ce ne sera pas par la peste elle-même.

C’est curieux, récemment je discutais de ce roman avec mon frère qui m’expliquait en avoir justement abandonné la lecture, excédé qu’il était d’assister page après page à une accumulation incessante d’échecs et de voir les projets des personnages systématiquement contrariés par des forces adverses. Comme si le sort s’acharnait sur eux. J’avais moi-même ressenti un agacement semblable à la lecture des Piliers de la terre il y a quelques années: Je construis les murs de ma cathédrale, tu me les démolis, je les reconstruis, tu me les redémolis et ainsi de suite… Sauf qu’ici, je n’ai vraiment pas eu cette impression. D’abord, il n’y a pas à proprement parler de redite. Ensuite, j’ai plutôt vu dans tout ceci une fascinante allégorie de la condition humaine. Ce que nous dit le livre, à mon humble avis, c’est que le sens de la vie résulte de la lutte pour la survie. Sans difficultés à vaincre, l’existence humaine n’aurait aucune finalité. C’est ce que nous démontrent, page après page, les personnages de Follet. Ou peut-être que je déconne à plein tube. Enfin, vous vous ferez une idée…

Évidemment, il faut accepter de remiser un peu sa sensibilité littéraire au vestiaire. Ainsi, il n’y a pas vraiment d’extrait du livre que j’aurais envie d’isoler et de présenter comme une perle d’écriture. Mais, pour le reste, question intrigue, c’est fort bien mené. On est dans les ligues majeures ici.

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Version audio:

FOLLET, Ken. Un monde sans fin. [La Rocque-sur-Pernes, France] : Livres audio V.D.B., c2010., 5 CD MP3, ISN 9782846948289

Version imprimée:

FOLLET, Ken. Un monde sans fin. Paris: Lafont, 2008, 1285 p. ISBN 9782221096192 (Traduit de l’anglais par Viviane Mikhalkov)

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