Les plaisirs démodés (1): Madame de Sévigné

« Viens, retrouvons toi et moi ces plaisirs démodés
Comme si sur la Terre, il n’y avait que nous… »
Charles Aznavour

Le Musée Carnavalet à Paris propose une visite pédestre intitulée « Sur les traces de Madame de Sévigné« . J’ai cru comprendre qu’il y en aurait également une dédié à Victor Hugo. Quelle heureuse idée. Moi qui suis tellement groupie, il y a longtemps que je rêvais de m’inscrire à une randonnée littéraire de ce genre. Voilà, c’est chose faite depuis cet été où, profitant de quelques jours dans la Ville Lumière, je me suis joint à un groupe ayant en commun un intérêt marqué pour la célèbre épistolière.

Deux heures de visite bien tassées, au pas de course, essentiellement dans le quartier du Marais, avec explications livrées à la mitraillette et arrêts obligés devant les principaux lieux ayant jalonné la vie de la Marquise: l’Hôtel où Madame est née, l’église où elle a été baptisée, l’endroit où fut signé le contrat de mariage entre Marie de Rabutin Chantal et le Marquis de Sévigné. Je semble ne pas avoir apprécié? Au contraire, tout cela revêtais pour moi un charme délicieusement suranné (d’où le titre de mon article).

Il serait peut-être exagéré de prétendre que Madame de Sévigné est « trendy » de nos jours. Vous dire, lors de la visite, nous étions quatre (incluant notre guide).

Comme elle semble lointaine aujourd’hui l’époque de la Marquise, celle des « précieuses », où l’on aimait à tourner plaisamment la phrase, à fleurir le compliment et à exprimer les choses même les plus crues avec des circonvolutions élégantes. En ce temps-là, un bon mot pouvait tout aussi bien vous élever dans le monde que vous tuer plus certainement qu’un coup de poignard. Dans l’une de ses innombrables lettres à sa fille, Madame de Grignan, Marie de Rabutin rapporte ainsi les paroles d’un abbé qui, s’adressant à une fiancée, veut lui faire entendre qu’il doute fortement de sa virginité:

Mademoiselle, il n’y a pas d’apparence que vous refusiez à d’autres ce que vous accorderez à M. de Ventadour.¹

Pour autant que l’on sache, la Marquise elle-même est un parangon de vertu. Après la mort de son époux, tué en duel pour les beaux yeux d’une autre femme, elle ne se remariera pas, préférant s’occuper de ses deux enfants, Françoise-Marguerite et Charles. Elle est alors dans la mi-vingtaine. Sa correspondance avec son entourage est plutôt clairsemée dans les premières années mais elle va littéralement exploser lorsque sa fille quittera Paris en 1671 pour rejoindre son époux, Monsieur de Grignan, nommé Lieutenant-gouverneur en Provence. Il est tout de même singulier que les lettres les plus passionnées de Madame de Sévigné aient été celles d’une mère adressées à sa fille. On prétend que Madame de Grignan était d’un tempérament plutôt froid. Sans doute ne répondait-elle pas à sa mère avec autant d’ardeur que n’en contenaient les messages dont elle était inondée. D’ailleurs les lettres de la fille ont été détruites, ce qui fait que la conversation paraît maintenant avoir été à sens unique. Peut-être l’était-elle un peu…

Par opposition, l’un de ses correspondant les plus fidèles et les plus prodigues est son cousin, le Comte Roger de Bussy-Rabutin. Tout un phénomène que celui-là. À la fois homme de guerre, lettré, bretteur, séducteur impénitent, il est comme le portrait inversé de la Marquise. Mais c’est qu’il sait manier la plume ce Bussy. Sa relation avec sa « belle cousine » connaîtra bien des soubresauts dont la plupart seront de son fait mais, s’il fallait choisir entre les deux, je me rangerais sans hésiter du côté de Bussy. Il y a beaucoup à conter sur cet homme singulier qui connut le pire et le meilleur, qui fut reçu à l’Académie française mais fut également emprisonné à la Bastille.

Tiens, je vous parlerai de Bussy dans un autre billet.

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Petite bibliographie sélective

Madame de SÉVIGNÉ. Correspondance. Paris : Gallimard, 2005, (3 v.) ISBN: 2070105245 (v. 1), 2070105253 (v. 2), 2070109356 (v. 3)

BRUSON, Jean-Marie [et al.]. L’Abécédaire de Madame de Sévigné et le Grand siècle. Paris : Flammarion, 1996, 119 p. ISBN: 2080124765

Les plus belles lettres manuscrites de la langue française. Paris: Laffont, 1992, 427 p. ISBN: 222107467X (contient de très belles reproductions de lettres de toutes les époques, dont une de Madame de Sévigné)

Madame de Sévigné : [catalogue de l’exposition / tenue au] Musée Carnavalet-Histoire de Paris, 15 octobre 1996-12 janvier 1997. Paris: Paris-Musées : Flammarion, 1996, 191 p. ISBN: 2879002508 (Intéressante gallerie de portraits commentés)

¹Madame de Sévigné, Lettre à madame de Grignan (#140), Paris, 27 février 1671