Les frères Sisters

Comment vous parler de cet étrange objet? Imaginez « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad (ou encore mieux, son dérivé cinématographique « Apocalypse Now« ) réécrit en forme de roman western. Évidemment la comparaison ne tient pas parfaitement la route mais j’avoue avoir été tenté à plusieurs reprises de faire le rapprochement au cours de ma lecture de ce livre pour le moins singulier.

Voyons un peu: Deux frères meurtriers sont chargés par leur patron (l’énigmatique Commodore) de se rendre à San Francisco trouer la peau d’un chercheur d’or du nom de Warm, pour des raisons qui demeurent assez nébuleuses.

Il y a d’abord Charlie, le taciturne. La gâchette facile, il ne rigole pas et s’embarrasse peu du nombre de cadavres qu’il sème derrière lui. Puis, il y a Eli, le cadet. Un cœur tendre celui-là, toujours prêt à connaître le grand amour et prodigue comme pas deux. Et surtout, il voue à son aîné un amour inconditionnel.

Le parcours de ces messieurs sera l’occasion de rencontres parfois drôles, parfois bizarres mais toujours fascinantes. Ce voyage les transformera imperceptiblement, si bien qu’à l’arrivée, les convictions qu’ils entretenaient quant à la réalisation de leur contrat ne seront plus aussi solides. Pas très loin du Capitaine Willard chassant son Colonel Kurtz.

Peut-être que je pousse le bouchon un peu loin mais c’est surtout qu’il y a quelque chose de déstabilisant dans ce livre. On est parfois au cœur d’un conte écrit par les frères Grimm. D’autres fois, c’est Don Quichotte et Sancho qui pointent le bout de leur nez. Et puis, tant qu’à y être, pourquoi pas « Bouvard et Pécuchet » pour l’accumulation linéaire des scènes tout au long du récit.

Reste des personnages attachants et un humour de situation qui nous offre des moments savoureux comme cette discussion absurde entre Eli et un garçon de taverne alors que notre ami s’est mis en tête de perdre du poids pour plaire aux dames (gardez à l’esprit que nous sommes en 1851, au beau milieu du Far-West):

« Vous n’avez pas faim ce soir, monsieur?
— Je crève de faim, lui dis-je. Mais je voudrais quelque chose de moins nourrissant que la bière, du bœuf et des patates au beurre.»
Le garçon tapota son carnet de son crayon. « Vous voulez manger, mais vous ne voulez pas être rassasié?
— Je ne veux plus avoir faim, répondis-je.
— Et quelle est la différence?
— Je veux manger mais pas des choses aussi lourdes, vous voyez?»
Il dit, « Pour moi, l’intérêt de manger, c’est de ne plus avoir faim.
— Est-ce que vous êtes en train de me dire  qu’il n’y a rien d’autre que ce qui figure sur la carte?»
Le garçon était perplexe. Il s’excusa pour aller chercher la cuisinière. Elle était débordée et contrariée d’être dérangée.
« Quel est le problème, monsieur? demanda-t-elle en s’essuyant les mains sur les manches.
— Il n’y a pas de problème. Je me demandais simplement s’il y avait des plats plus légers que ce que vous proposez sur la carte.»
La cuisinière jeta un coup d’œil au garçon, puis me regarda à nouveau. « Vous n’avez pas faim?
— On pourrait vous donner la moitié d’une portion si vous n’avez pas faim, dit le garçon.
— Je vous ai déjà dit que je suis affamé. Sauf que j’aimerais manger quelque chose de moins bourratif, vous voyez?
— Quand je mange, je veux être rassasiée, déclara la cuisinière.
— C’est l’objectif quand on mange! renchérit le garçon.
— Et quand vous avez fini, vous vous posez une main sur le ventre et vous dites, « Je n’ai plus faim. »
— Tout le monde fait ça.
— Écoutez, dis-je. Je vais prendre une demi-portion de bœuf, sans pomme de terre, et un verre de vin, Est-ce que vous avez des légumes? Des légumes verts?»
Je crus que la cuisinière allait me rire au nez. « Je crois qu’il y a des carottes dans les cages à lapin. (p. 114)

Je ne sais pas pour vous mais ce passage m’a rappelé une scène d’anthologie du film « Five Easy Pieces » de Bob Rafelson où Jack Nicholson s’essaie à commander commander une omelette. Disons qu’il fait preuve de moins de patience qu’Eli… (voir ici)

Une lecture jubilatoire et un livre inclassable couronné par de nombreux prix dont celui du Gouverneur général (finaliste au Prix Man Booker), Les frères Sisters est le 2e roman d’un jeune écrivain canadien anglais mais son premier traduit en français. Sans doute pas le dernier, si vous voulez mon avis…

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DeWITT, Patrick. Les frères Sisters. Alto, 2012, 452 p. ISBN 9782896940165 (Traduit de l’anglais par Emma et Philippe Aronson)

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Moi et toi

Pas facile la vie d’ado pour le jeune Lorenzo. Toute son énergie, il la consacre créer l’illusion de la normalité, donnant le ainsi le change aussi bien à ses camarades de classe qu’à ses parents. Et, dans ce domaine, il faut reconnaître qu’il excelle.

Lorenzo est un enfant normal, ai-je répété. petit à petit, j’ai compris comment me comporter à l’école. Je devais me tenir à l’écart, mais pas trop, sinon on me remarquait.
Je me fondais comme une sardine dans un banc de sardines. Je me mimétisais comme un insecte branche parmi les branchages secs. Et j’ai appris à contrôler ma rage. (p. 39)

Pourtant, sous la surface, le jeune homme demeure persuadé d’être différent des autres. À son âge, il devrait être entouré d’amis. C’est du moins ce que pense sa mère qui s’inquiète de l’isolement dans lequel se trouve confiné son fils. Or, voilà qu’un jour Lorenzo surprend la conversations d’une bande de jeunes qui prépare une excursion de ski d’une semaine. Feignant d’être invité à se joindre au groupe, il souhaite ainsi rassurer sa mère tout en s’offrant quelques jours de solitude. Maintenant, que faire de tout ce temps? Pourquoi ne pas s’installer au sous-sol de l’édifice familial avec ce qu’il faut de provisions et une console vidéo en attendant que la semaine soit écoulée?

Malheureusement, rien ne se déroulera comme prévu et Lorenzo, dont la quiétude ne tardera pas à être troublée par une visite inopportune, se retrouvera bien malgré lui aspiré dans le maelström d’une souffrance qui n’est pourtant pas la sienne.

Il y a chez Niccolò Ammaniti cette récurrence du thème de l’altruisme, du don de soi qui serait le fait, non pas d’êtres accomplis, en pleine possession de leurs moyens mais bien plutôt d’écorchés vifs de la vie, de mésadaptés, de marginaux. Comme si, sauvant les autres, les personnages d’Ammaniti allaient au devant de leur propre rédemption. C’était le cas dans ses romans précédents: Comme Dieu le veut et La fête du siècle.

Décidément, j’ai un très fort penchant pour cet auteur. Tout ce qu’il touche pour le moment semble se transformer en or. À preuve, la quatrième de couverture nous apprend que « Moi et toi » a été porté à l’écran par Bernardo Bertolucci. Ça n’est pas rien. Et puis, le sujet même du roman touche à une dimension importante, à savoir, le besoin qu’ont les adolescents de protéger leurs parents des malheurs qui les affligent. Cette lecture m’a rappelé un drame, malheureusement très réel, survenu il y a 3 ou 4 ans, il me semble. Une adolescente s’étant enlevée la vie avait laissé un mot à ses parents dans lequel il y avait cette phrase « Je n’en peux plus de ce masque de bonheur que je porte pour vous rassurer » (je cite de mémoire mais c’est à peu près ça). Cette phrase m’a profondément marqué. Elle représente à mes yeux la terreur la plus profonde du parent et je me suis toujours dit que si l’on parle de « droit au bonheur » comme d’un chose naturelle, allant de soi, il devrait en être de même du « droit au malheur ». Comme ça au moins, on serait assurés d’avoir toujours l’heure juste.

Bon, assez de rigolade. Revenons au roman. C’est 3 heures de lecture à tout casser et avec Ammaniti, comme d’habitude, difficile de poser le livre avant de l’avoir terminé.

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AMMANITI, Niccolò. Moi et toi. Paris: Laffont, 2012, 151 p. ISBN 9782221125830

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Sur le même sujet mais dans un tout autre registre, vous pourriez peut-être également essayer: Je ne suis pas un serial killer

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Les plaisirs démodés (2): Roger De Rabutin, comte de Bussy

Si le nom de Roger de Rabutin est parvenu jusqu’à nous, ce n’est pas uniquement en raison de sa parenté avec la Marquise de Sévigné. Le Comte est également à l’origine d’un scandale littéraire qui a ébranlé le XVIIe siècle et qui lui valut, d’abord l’embastillement, puis, un an plus tard, la conversion de cette sentence en un exil perpétuel dans ses terres de Bourgogne, autant dire au bout du monde. Quel brûlot peut bien avoir justifié une punition aussi cruelle? L’affaire mérite d’être contée.

D’abord, il faut savoir que ce militaire et coureur de jupons invétéré a toujours eu le don de se mettre les pieds dans les plats. C’est ainsi qu’en 1659, il est exilé pour une première fois en son domaine pour avoir, soi-disant, pris part à une sorte de beuverie organisée par des amis à Roissy durant la Semaine Sainte. La rumeur s’amplifie et voilà qu’en un rien de temps le bruit court que les convives auraient profité de l’occasion pour ridiculiser la foi chrétienne en baptisant des grenouilles et même un cochon. On aurait été jusqu’à servir une cuisse d’homme rôtie au repas. La faute est de taille et on peut raisonnablement se demander ce qui paraît le plus répréhensible pour les mœurs de l’époque: le fait de manger de l’humain ou celui d’avoir, ce faisant, fait « gras » durant la Semaine Sainte.

Bussy, évidemment, nie avec véhémence. D’accord il est loin d’être un dévot. La fête était bien arrosée, sans doute, mais ces accusations de cannibalisme, vraiment, c’est d’un ridicule… Quoiqu’il en soit, Bussy dérange. Il a beaucoup d’ennemis, dont le puissant cardinal Mazarin. La conséquence ne sera pas longue à venir. La voici:

Monsieur le comte de Bussy-Rabutin,

Étant mal satisfait de votre conduite, je vous fais cette lettre pour vous dire qu’aussitôt que vous l’aurez reçue vous ayez à partir de ma bonne ville de Paris et à vous acheminer incessamment en votre maison en Bourgogne et à n’en point partir que vous n’en aurez permission expresse de moi. (…)

Signé: LOUIS (1)

Le voilà donc confiné à son domaine. Et comme il n’a pas grand chose à s’occuper, Bussy trempe sa plume dans le vitriol et commence une série de portraits satiriques prenant pour cible des personnages de la cour: Madame d’Olonne, Madame et Monsieur de Chatillon de même que sa propre cousine, Madame de Sévigné. Pour couvrir le tout, il change le nom des protagonistes. L’ouvrage à clé devient ainsi « L’Histoire amoureuse des Gaules« . C’est assez bien tourné, car notre ami est, au final, un véritable écrivain. Voyez un peu le début du portait de Madame d’Olonne:

HISTOIRE D’ARDÉLISE (²)

Sous le règne de Théodose (Louis XIV) la guerre, qui durait depuis vingt ans, n’empêchait pas qu’on ne fit quelquefois l’amour. Mais, comme la cour était pleine de vieux cavaliers insensibles ou de jeunes gens nés dans le bruit des armes, et que ce métier les avait rendus brutaux, cela avait fait les dames un peu moins modestes qu’autrefois; et voyant qu’elles eussent langui dans l’oisiveté, si elles n’eussent fait les avances, ou du moins si elles avaient été cruelles, il y en avait beaucoup de pitoyables et quelques-unes d’effrontées.

Madame d’Olonne était de ces dernières. (…)

Dans ses Mémoires, Bussy assure avoir fait ces portraits uniquement pour se distraire et pour amuser sa maîtresse, Madame de Montglas à qui il en faisait la lecture. L’affaire en vient toutefois aux oreilles d’une amie, madame de La Beaume, qui demande au Comte de lui prêter le manuscrit pour, prétend-elle, le lire à son aise. Bussy, n’y voit pas à mal et confie naïvement son ouvrage à la dame qui, évidemment, s’empresse de le recopier. À partir de là, tout dérape. Bussy apprend que ses Histoires circulent dans le monde. Il s’en ouvre à Madame de La Beaume qui s’indigne. Les deux se brouillent. Et, pour ne rien arranger, il semblerait qu’une version apocryphe du manuscrit contenant des chapitres se moquant directement de la famille royale soit parvenue jusqu’au roi. Bussy proteste encore une fois de son innocence mais l’histoire finit, comme on le sait, par un exil définitif.

Maintenant, est-ce que Madame de Sévigné est heureuse de se retrouver ainsi ridiculisée? Pas tellement, non. La brouille entre les cousins durera des années et même après la réconciliation, la Marquise évoquera encore le fameux épisode du « portrait ». Les explications que Bussy lui donne pour adoucir son forfait n’ont pas l’heur de la convaincre:

Quelle niaiserie me contez-vous là? (…) Ne dites point que c’est la faute d’un autre; cela n’est point vrai. C’est la vôtre purement. C’est sur cela que je vous donnerais un beau soufflet si j’avais l’honneur d’être près de vous et que vinssiez conter ces lanternes. (3)

Malgré tout, bon sang ne saurait mentir et les deux parents demeureront liés par une affection et un respect mutuel jusqu’à la mort.

(…) souvenez-vous que je vous ai toujours aimé naturellement, et que je ne vous ai jamais haï que par accident. (4)

ou encore

Adieu, ma belle cousine; écrivions-nous souvent, et badinons toujours. Nous sommes bien meilleurs ainsi que d’autre manière.(5)

Les œuvres de Bussy-Rabutin ne sont malheureusement pas disponibles en version intégrale. Il y aurait là un beau sujet d’édition. Pourquoi n’irait-il pas rejoindre Madame de Sévigné chez La Pléiade? Je serais acheteur…

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1 BUSSY-RABUTIN, Roger de. Mémoires. Paris, Mercure de France, 2010. (page 253)

2 BUSSY-RABUTIN, Roger de. Histoire amoureuse des Gaules, suivies de La France galante : romans satiriques du XVIIIe siècle .. (tome 1). Paris, Garnier, 1930. (page 1) (Note: pour faciliter la lecture j’ai modifié la forme imparfaite du verbe avoir, de ‘avoit’ en ‘avait’, comme le font les éditions plus récentes).

3 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 28 août 1668 de Madame de Sévigné à Bussy-Rabutin)

4 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 8 mai 1669 de Madame de Sévigné à Busy-Rabutin)

5 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 15 mai 1670 de Bussy-Rabutin à Madame de Sévigné)

DES BROSSES, Daniel. Bussy-Rabutin, le flamboyant. Versailles, Via Romana, 2011, 414 p. (Excellente biographie de Bussy)