Les plaisirs démodés (2): Roger De Rabutin, comte de Bussy

Si le nom de Roger de Rabutin est parvenu jusqu’à nous, ce n’est pas uniquement en raison de sa parenté avec la Marquise de Sévigné. Le Comte est également à l’origine d’un scandale littéraire qui a ébranlé le XVIIe siècle et qui lui valut, d’abord l’embastillement, puis, un an plus tard, la conversion de cette sentence en un exil perpétuel dans ses terres de Bourgogne, autant dire au bout du monde. Quel brûlot peut bien avoir justifié une punition aussi cruelle? L’affaire mérite d’être contée.

D’abord, il faut savoir que ce militaire et coureur de jupons invétéré a toujours eu le don de se mettre les pieds dans les plats. C’est ainsi qu’en 1659, il est exilé pour une première fois en son domaine pour avoir, soi-disant, pris part à une sorte de beuverie organisée par des amis à Roissy durant la Semaine Sainte. La rumeur s’amplifie et voilà qu’en un rien de temps le bruit court que les convives auraient profité de l’occasion pour ridiculiser la foi chrétienne en baptisant des grenouilles et même un cochon. On aurait été jusqu’à servir une cuisse d’homme rôtie au repas. La faute est de taille et on peut raisonnablement se demander ce qui paraît le plus répréhensible pour les mœurs de l’époque: le fait de manger de l’humain ou celui d’avoir, ce faisant, fait « gras » durant la Semaine Sainte.

Bussy, évidemment, nie avec véhémence. D’accord il est loin d’être un dévot. La fête était bien arrosée, sans doute, mais ces accusations de cannibalisme, vraiment, c’est d’un ridicule… Quoiqu’il en soit, Bussy dérange. Il a beaucoup d’ennemis, dont le puissant cardinal Mazarin. La conséquence ne sera pas longue à venir. La voici:

Monsieur le comte de Bussy-Rabutin,

Étant mal satisfait de votre conduite, je vous fais cette lettre pour vous dire qu’aussitôt que vous l’aurez reçue vous ayez à partir de ma bonne ville de Paris et à vous acheminer incessamment en votre maison en Bourgogne et à n’en point partir que vous n’en aurez permission expresse de moi. (…)

Signé: LOUIS (1)

Le voilà donc confiné à son domaine. Et comme il n’a pas grand chose à s’occuper, Bussy trempe sa plume dans le vitriol et commence une série de portraits satiriques prenant pour cible des personnages de la cour: Madame d’Olonne, Madame et Monsieur de Chatillon de même que sa propre cousine, Madame de Sévigné. Pour couvrir le tout, il change le nom des protagonistes. L’ouvrage à clé devient ainsi « L’Histoire amoureuse des Gaules« . C’est assez bien tourné, car notre ami est, au final, un véritable écrivain. Voyez un peu le début du portait de Madame d’Olonne:

HISTOIRE D’ARDÉLISE (²)

Sous le règne de Théodose (Louis XIV) la guerre, qui durait depuis vingt ans, n’empêchait pas qu’on ne fit quelquefois l’amour. Mais, comme la cour était pleine de vieux cavaliers insensibles ou de jeunes gens nés dans le bruit des armes, et que ce métier les avait rendus brutaux, cela avait fait les dames un peu moins modestes qu’autrefois; et voyant qu’elles eussent langui dans l’oisiveté, si elles n’eussent fait les avances, ou du moins si elles avaient été cruelles, il y en avait beaucoup de pitoyables et quelques-unes d’effrontées.

Madame d’Olonne était de ces dernières. (…)

Dans ses Mémoires, Bussy assure avoir fait ces portraits uniquement pour se distraire et pour amuser sa maîtresse, Madame de Montglas à qui il en faisait la lecture. L’affaire en vient toutefois aux oreilles d’une amie, madame de La Beaume, qui demande au Comte de lui prêter le manuscrit pour, prétend-elle, le lire à son aise. Bussy, n’y voit pas à mal et confie naïvement son ouvrage à la dame qui, évidemment, s’empresse de le recopier. À partir de là, tout dérape. Bussy apprend que ses Histoires circulent dans le monde. Il s’en ouvre à Madame de La Beaume qui s’indigne. Les deux se brouillent. Et, pour ne rien arranger, il semblerait qu’une version apocryphe du manuscrit contenant des chapitres se moquant directement de la famille royale soit parvenue jusqu’au roi. Bussy proteste encore une fois de son innocence mais l’histoire finit, comme on le sait, par un exil définitif.

Maintenant, est-ce que Madame de Sévigné est heureuse de se retrouver ainsi ridiculisée? Pas tellement, non. La brouille entre les cousins durera des années et même après la réconciliation, la Marquise évoquera encore le fameux épisode du « portrait ». Les explications que Bussy lui donne pour adoucir son forfait n’ont pas l’heur de la convaincre:

Quelle niaiserie me contez-vous là? (…) Ne dites point que c’est la faute d’un autre; cela n’est point vrai. C’est la vôtre purement. C’est sur cela que je vous donnerais un beau soufflet si j’avais l’honneur d’être près de vous et que vinssiez conter ces lanternes. (3)

Malgré tout, bon sang ne saurait mentir et les deux parents demeureront liés par une affection et un respect mutuel jusqu’à la mort.

(…) souvenez-vous que je vous ai toujours aimé naturellement, et que je ne vous ai jamais haï que par accident. (4)

ou encore

Adieu, ma belle cousine; écrivions-nous souvent, et badinons toujours. Nous sommes bien meilleurs ainsi que d’autre manière.(5)

Les œuvres de Bussy-Rabutin ne sont malheureusement pas disponibles en version intégrale. Il y aurait là un beau sujet d’édition. Pourquoi n’irait-il pas rejoindre Madame de Sévigné chez La Pléiade? Je serais acheteur…

***

1 BUSSY-RABUTIN, Roger de. Mémoires. Paris, Mercure de France, 2010. (page 253)

2 BUSSY-RABUTIN, Roger de. Histoire amoureuse des Gaules, suivies de La France galante : romans satiriques du XVIIIe siècle .. (tome 1). Paris, Garnier, 1930. (page 1) (Note: pour faciliter la lecture j’ai modifié la forme imparfaite du verbe avoir, de ‘avoit’ en ‘avait’, comme le font les éditions plus récentes).

3 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 28 août 1668 de Madame de Sévigné à Bussy-Rabutin)

4 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 8 mai 1669 de Madame de Sévigné à Busy-Rabutin)

5 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 15 mai 1670 de Bussy-Rabutin à Madame de Sévigné)

DES BROSSES, Daniel. Bussy-Rabutin, le flamboyant. Versailles, Via Romana, 2011, 414 p. (Excellente biographie de Bussy)

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