Javotte

— Bon, aujourd’hui j’ai une petite question quiz pour vous. Qui peut me dire quel était le prénom des méchantes demi-sœurs de Cendrillon dans le film de Disney? Je prends les premières mains levées.

— En arrière, vous dites? « L’une s’appelait Anaximandre »? D’abord, Anaximandre c’est pas une fille, c’est un garçon et puis, le gars était un philosophe grec et il est mort il y a près de 2600 ans.

—  Comment? « Le dude, il était peut-être méchant »? Eh oui, il était peut-être méchant. On sait pas. Mais le fait d’être « méchant » ne fait pas automatiquement de nous une demi-soeur de Cendrillon. On est d’accord? Allez, taisez-vous.

— Bon, les autres, je vais vous aider un peu, sinon on sera encore là demain. La première s’appelait Anastasie. Et la deuxième, elle s’appelait? elle s’appelait JJJJJJJ?…, Jaaaaaaaa?…, Javvvvvvv?… Javotte. Et devinez quoi? le titre du livre dont nous allons parler aujourd’hui est justement « Javotte ». C’est pas merveilleux ça? Allez, collez tous une image de Transformer dans votre cahier (sauf le dude au fond) et on enchaîne.

Donc, c’est bien d’un univers de conte de fées qu’il s’agit? Pas du tout. Ce serait plutôt le contraire. La vie n’est pas tendre pour notre anti-héroïne. Son père lui est enlevé dès le début de l’histoire, victime d’un stupide accident d’auto. Sa sœur est navrante de bêtise et sa mère ne lui adresse presque plus la parole. Quant aux camardes d’école, n’en parlons pas. D’accord, il y a bien un bal à la fin de l’histoire mais l’univers que met en scène de Simon Boulerice n’a rien à voir celui avec celui qui a imprégné notre imaginaire d’enfant. Il propose plutôt une vision sans fard des affres de l’adolescence. Car Javotte n’est pas belle, du moins certainement pas comme cette sotte de Carolanne, la coqueluche de son école. Elle a de grands pieds, le cou tordu, un appareil dentaire. Bref, elle est mal dans sa peau comme on peut l’être à l’adolescence. Mais, contrairement à son entourage qui nous paraît assez fade, elle a de l’imagination à revendre notre amie. Elle sait inventer avec une facilité déconcertante des histoires rocambolesques dont elle étourdit sa sœur Anastasie.

Je désigne des endroits et j’invente.
Devant un trottoir.
« Ici, en 1979, une femme est morte. Eva Cyr, qu’elle s’appelait, Elle était pharmacienne. Elle allait porter des médicaments à une vieille dame quand une voiture l’a frappée. Elle est morte juste ici. Le conducteur était ivre. Il écoutait la chanson Perfect Day de Lou Reed, ironiquement la chanson préférée d’Eva, la pharmacienne. Au moins elle est morte en écoutant quelque chose de beau. Quand la voiture a roulé sur la tête d’Eva, ça aurait fait un craquement pareil à un flacon de pilules qui craque, sous le poids d’un pied. » (p. 34)

Javotte, c’est aussi une battante qui sait compenser les mesquineries dont elle est l’objet par des réparties acides. Il faut lire sa lettre finale à la si paaaaaaarfaite et si adulée Carolanne. Du vitriol, je vous dis. Pour éviter de vous y brûler, portez des gants de kevlar et des lunettes de soudeur. Simple précaution. Vous me remercierez.

Étonnamment, en bout de course, on ne peut faire autrement que de s’attacher au personnage de Javotte, malgré tous ses travers et sa mauvaise foi manifeste. On se prend à éprouver de la sympathie pour cette jeune fille qui en pince pour son voisin Luc, un garçon, parfait lui aussi, et évidemment beaucoup trop beau pour elle. Ses émotions sont décrites avec une remarquable précision. Admirez ce passage où Javotte, engagée par le père de son voisin apollinien pour tondre la pelouse, essaie de redémarrer la tondeuse qui a calé:

«La tondeuse ne marche plus, je pense.»
«C’est une capricieuse.»
Et je pense qu’il parle de moi. Alors je souris davantage. Il se penche, magouille avec la machine. Je vois son bras veiné, le duvet blond qui m’inspire de belles choses. Il bidule et les tendons de son bras se raidissent. Mes jambes se relâchent. Je me retiens au guidon. J’ai le loisir de détailler ses épaules. Un large bracelet de métal aux larges œillets, très viril, se coince au-dessus de son poignet, contre l’avant-bras. Je ne regarde que cette chaîne. Je clame ma défense.
«Je n’ai rien fait. Juré. »
«Je te crois, Javotte. C’est une vieille machine.»
Il a prononcé mon prénom. Jamais il ne ma parlé avec autant de douceur et d’intérêt. Je frissonne. Le bracelet de Luc tombe jusqu’à sa paume. C’est une chute érotique. Le tendon a remué, la chaîne glisse contre son avant-bras, dépasse le poignet, et barre la paume de sa main. C’est la glissade de bijou la plus sensuelle de ma courte vie. Je ne m’en remets pas. Les tendons remuent toujours, cherchent à régler le bris de la tondeuse. L’autre main pâle et large disparaît sous la machine, ressort maculée de brindilles. Du gazon fraîchement coupé sur une main forte. Luc me sourît, se redresse.
«Les hélices sont vieilles. Ça devrait marcher. »
Le bracelet qui stoppe sur sa paume demeure une œuvre d’art. Il se frotte les mains. La chaîne touche à l’herbe taillée. Il actionne la tondeuse. Le moteur se met à vrombir.
«Voilà. Je pars me changer. J’ai un match.»
Il s’éloigne, alors que je n’ai rien dit. Pas de «merci» pas de «Je suis prête à mourir pour toucher ton bracelet de métal et ta paume de main en dessous». II freine avant d’entrer dans la maison, se retourne.
«Tu diras à mon père que je nettoierai ma chambre ce soir. »
Il disparaît.
Je lui dirai ce que tu veux. (p. 44)

L’écriture de Boulerice est diablement efficace et va à l’essentiel. Les très courts chapitres donnent un rythme soutenu à l’histoire. Ça déboule sur le lecteur comme la vie sur les adolescentes. En forme de tsunami…

Dans l’ensemble, une très belle découverte, que je vous souhaite également de faire. Pour ma part, j’inscris le nom de Simon Boulerice sur ma liste d’auteurs à suivre.

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BOULERICE, Simon. Javotte. Leméac, Montréal, 2012, 182 p. ISBN 9782760933569

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Rue des voleurs

Celui qui nous a offert il y deux ans un roman fascinant mettant en scène un épisode méconnu de la vie de Michel-Ange récidive cette fois avec un livre ancré dans l’actualité la plus récente qui soit. En effet, non seulement le printemps arabe sert-il de toile de fond à cette histoire qui débute à Tanger et se termine à Barcelone mais on y trouve également une évocation de la tuerie de Toulouse qui a eu lieu en mars dernier. Sachant que le dépôt légal de Rue des voleurs date du mois d’août, on est à même d’apprécier ce qu’il y a d’exceptionnel dans cette transposition au domaine romanesque d’événements qui sont, pour ainsi dire, relatés au moment même où ils se déroulent. C’est assez rare. Pour faire mieux, il faudrait évoquer les faits avant qu’ils ne se produisent. On appellerait ça de la science-fiction…

Le personnage principal du livre, Lakhdar est un jeune Tangérois lecteur du Coran et de romans policiers. Chassé de sa famille pour avoir déshonoré sa cousine, il survit de petites rapines et obtient, grâce à son ami Bassam, un modeste emploi qui consiste à tenir un étalage de livres pour le Groupe de diffusion de la pensée coranique. Tout ce que veut Lakhdar, c’est vivre sa petite vie sans histoire à lire ses policiers de gare et à reluquer les jambes des touristes.

Son patron, le Cheick Nouredine, de même que Bassam semblent avoir des projets plus ambitieux mais également plus secrets. Ainsi, cet attentat à la bombe récent dans un café marrakchi, ne serait-il pas de leur fait? Et pourquoi ont-ils donc disparu tous les deux depuis l’événement, le laissant seul avec son comptoir de livres pieux?

Comme plusieurs, Lakhdar rêve de l’Europe. Un amour de passage, Judit, lui servira de phare dans la nuit. Il s’accrochera à son souvenir de la jolie Barcelonaise et s’efforcera d’aller la rejoindre. Seulement voilà, l’Espagne et, avec elle l’Europe entière, est également au bord du désastre. Lakhdar sera tout au long du livre notre témoin d’un monde qui court à sa perte.

Mathias Énard nous offre encore une fois ici un roman intense porté par la prose énergique dont il a fait sa marque. Certaines pages sont d’une grande puissance. On sent qu’il faut les lire comme elles ont sans doute été écrites, dans l’urgence. Un exemple:

J’ai eu faim, j’ai bouffé des fruits pourris que les maraîchers laissaient aux mendiants, j’ai dû me battre pour des pommes mâchées, puis des oranges moisies, balancer des torgnoles à des tarés en tout genre, des unijambistes, des mongoliens, une horde de crève-la-faim qui rôdaient comme moi autour du marché ; j’ai eu froid, j’ai passé des nuits trempé à l’automne, quand les orages s’abattaient sur la ville chassant les gueux sous les arcades, dans les recoins de la Médina, dans les immeubles en construction où l’on devait corrompre le gardien pour qu’il vous laisse rester au sec ;  à l’hiver, je suis parti vers le sud, sans rien y trouver d’autre que des flics qui ont fini par me rouer de coups dans un commissariat de Casablanca pour m’encourager à rentrer chez mes parents ; j’ai dégoté un camion pour Tanger, un brave type qui m’a filé la moitié de son casse-dalle et une beigne parce que je refusais de lui servir de fille et lorsque je suis passé voir Bassam, lorsque j’ai osé remettre les pieds dans le quartier, j’avais perdu Dieu sait combien de kilos, mes vêtements étaient en loque, je n’avais plus lu un livre depuis des mois et je venais d’avoir dix-huit ans. (p. 17)

Voyez ce que je veux dire par « urgence »? On ne peut pas lire ce genre de phrase lentement. On est entraîné comme par un courant trop fort. J’adore.

Et dire que je lui avait prédit le Goncourt. Au moment où j’écris ces lignes, Rue des voleurs ne fait déjà plus partie de la liste restreinte des quatre finalistes au prestigieux prix. Dommage.

En passant, l’atmosphère du livre m’a fait penser au très poignant film Biutiful avec Javier Bardem qui présente un Barcelone tout sauf touristique. À voir ou à revoir.

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ÉNARD, Mathias. Rue des voleurs.  Arles: Actes Sud, [Montréal]: Leméac, 2012, 252 p. ISBN 9782330012670

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