Madame de Staal – Mémoires

20150118_140018_800_3Les mémoires de Madame de Staal-Delaunay, écrits dans un style simple et sans affectation, sont un parfait exemple de concision littéraire. La manière exquise qu’a la baronne de tourner les phrases n’est sans doute pas étrangère à la solide éducation dont elle bénéficia dans sa jeunesse.

Sa mère, sans ressource à la mort de son conjoint, s’étant réfugiée avec elle au couvent, la petite y fût pratiquement élevée par les abbesses, qui l’adoraient. Ce n’est que plus tard, lorsqu’il fallut quitter le nid confortable où elle régnait sans partage pour affronter le monde extérieur, qu’elle réalisa véritablement la précarité de sa condition.

Ainsi débutent d’ailleurs ses mémoires:

Je ne me flatte pas que les événements de ma vie méritent jamais l’attention de personne; et si je me donne la peine de les écrire, ce n’est que pour m’amuser par le souvenir des choses qui m’ont intéressée.

 

Il m’est arrivé tout le contraire de ce qu’on voit dans les romans, où l’héroïne, élevée comme une simple bergère, se trouve une illustre princesse. J’ai été traitée dans mon enfance en personne de distinction; et par la suite je découvris que je n’étais rien, et que rien dans le monde ne m’appartenait. Mon âme n’ayant pas pris d’abord le pli que devait lui donner la mauvaise fortune, a toujours résisté à l’abaissement et à la sujétion où je me suis trouvée: c’est là l’origine du malheur de ma vie. (p. 65)

Quelle amorce mes amis. On l’appréciera sans doute davantage en la relisant lentement à haute voix pour bien en savourer le génie et la rythmique.

***

Voici en gros son histoire: Entrée tôt au service de la duchesse de La Ferté, puis de la duchesse du Maine, Rose Delaunay s’approcha par ce moyen d’un univers de fêtes et de splendeurs auquel elle aspirait tout en ne pouvant l’atteindre. Son esprit valait sans doute mieux que celui de la première de ces dames qui la traînait, tel un chien savant, de salon en salon:

«Voilà, dit-elle, madame, cette personne dont je vous ai entretenue, qui a un si grand esprit, qui sait tant de choses. Allons, mademoiselle, parlez. Madame, vous allez voir comment elle parle.» (p. 99)

La duchesse du Maine, de son côté, menait grand train et organisait des fêtes somptueuses à son château de Sceaux où tout ce que la cour comportait de gens de qualité aimait à se retrouver. La jeune Delaunay y trouva une place et écrivit même pour la duchesse des divertissements et des musiques dont elle supervisa l’exécution. Une telle existence semblait taillée sur mesure pour elle, n’eut été de cette conspiration dite de Callemare autour de la régence du jeune Louis XV à laquelle prit part (ou plutôt que fomenta) la duchesse du Maine et qui valut à tout son monde, incluant Rose Delaunay un séjour imprévu à la Bastille.

L’épisode, qui aurait pu s’avérer fort désagréable pour la jeune femme, s’en est trouvé au contraire singulièrement adouci du fait de la prévenance exercée à son égard par son gardien, un lieutenant de roi sans doute troublé par la présence en ces lieux d’une femme de qualité.

Ce lieutenant de roi, nommé M. de Maisonrouge, tout nouvellement dans cette place, ci-devant major de cavalerie, n’avait jamais vu que son régiment. C’était un bon et franc militaire, plein de vertus naturelles, qu’un peu de rusticité accompagnaient et ne défiguraient pas. (p. 166)

Et encore:

C’est le seul homme dont j’ai crue être véritablement aimée, quoiqu’il me soit arrivé, comme à toute femme, d’en trouver plusieurs qui m’avaient marqué des sentiments. Celui-ci ne me disait pas un mot des siens, et je crois m’en être aperçue longtemps avant lui. Il était tellement occupé de moi qu’il ne parlait d’autre chose: j’étais l’unique sujet de son entretien avec tous les prisonniers à qui il rendait visite; il croyait bonnement que c’était eux qui ne faisaient que lui parler de moi. Il revenait me voir, tout ravi de l’estime prétendue que je leur avait inspirée. (p. 175)

Là, vous allez sans doute rouler des yeux au ciel comme moi car, plutôt que de s’attacher à cueillir les fruits de cette affection manifeste, Rose utilise le capital de sympathie dont elle jouit auprès du lieutenant pour transmettre des lettres et faire avancer une idylle avec un autre prisonnier, le chevalier de Menil. Non mais quelle étourdie. D’autant plus que ce chevalier nous paraît immédiatement antipathique. On sait déjà qu’il va oublier la belle dès qu’il aura posé le pied hors de la Bastille. On a le goût de crier à Rose de laisser tomber ce faux-cul de chevalier et de prendre le lieutenant mais, bon, ça ne sert à rien de s’énerver maintenant. Surtout que ces événements se sont déroulés il y a près de 300 ans…

Bref, je ne brûlerai sans doute pas de punch en révélant que Rose Delaunay sortira finalement de la Bastille, laissant son lieutenant éploré derrière elle et qu’elle ira rejoindre sa maîtresse, la duchesse du Maine qui, pour la récompenser de sa loyauté, la mariera à un baron vieillissant, faisant d’elle désormais la baronne de Staal. Fin de l’histoire.

Malgré quelques passages d’un intérêt moindre, les mémoires de madame de Staal demeurent un témoignage fascinant sur cette tranche d’histoire.

L’intégralité de l’oeuvre est disponible dans la compilation de mémorialistes proposée par la collection Bouquins:

De Launey, Marguerite-Jeanne Cordier, baronne de Staal. Mémoires de Madame de Staal par elle-même. Dans La fabrique de l’intime: Mémoires et journaux de femmes du XVIIIe siècle (p. 59-251). Paris: Robert Laffont (collection Bouquins), 2013

***

Quelques notes sur l’exemplaire de ma collection:

3 volumes, in-18, 12,5 cm, imprimé à Londres, 1787, tranches dorées, dorures au dos et sur les plats. Pages de garde en papier marbré. Coins légèrement émoussés. Quelques mouillures, sans gravité. Collationné complet (t1: 255 p., t2: 288 p., t3: 244 p.). ExLibris du Baron de Mackau (Vimer 1893) au dos de la page de garde dans les 3 volumes.

 

 

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