Mémoires du comte de Forbin (1656-1733)

forbinQuelle vie singulière que celle de ce corsaire du Roi Soleil! Permettez que je vous la raconte un peu.

Entré tôt dans la marine et ayant déjà, très jeune, pris part à de nombreuses campagnes, Claude Forbin a du tempérament. Courageux et hardi face à l’ennemi, il peut également se montrer fier et querelleur hors du champs de bataille, reprenant à son compte, dirait-on, la règle de vie de Cyrano: « Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers ! » (Acte II, Scène VIII). Quoique, de vers, l’ami Forbin n’en écrira sans doute pas un seul, mais bon…

Toujours est-il qu’en 1677, pour une peccadille, le voilà  qui croise le fer avec un chevalier aussi étourdi que lui. L’altercation tourne au tragique lorsque, après quelques passes d’armes, l’épée de Forbin reste coincée dans la gorge de l’insolent. La blessure ne pardonnera pas. Décidément, on meurt beaucoup au royaume des mousquetaires. Dans son ouvrage Croiser le fer¹, Pascal Brioist évalue à un sur sept le nombre de duels à cette époque où l’un des protagonistes trouve la mort.  Les survirants ne sont pas pour autant tirés d’affaire car les combats sont interdits et punissables de mort par décapitation. Charmant.

Voilà donc notre ami dans de beaux draps qui obtient pourtant sa grâce, se rend à Brest et s’enrôle à nouveau dans la marine en usant d’un subterfuge par lequel il prend littéralement la place de l’un de ses frères malade.

Nous étions tous les deux du même âge et de la même taille; on ne prit pas garde au troc, et je fus reçu à sa place sans difficulté (p.46)

Suivront d’autres campagnes aux îles d’Amérique, sur les côtes de Colombie et du Venezuela puis retour en Méditerranée en 1682 pour participer au bombardement d’Alger d’où il rapporte le témoignage de boucheries sans nom.

Les nouvelles bombes qu’on jetait incessamment irritèrent tellement ces barbares que, pour se venger, il se saisirent du consul français, le mirent dans un de leurs mortiers et le tirèrent au lieu de boulet. Leur cruauté n’en demeura pas là: ils traitèrent de même plusieurs esclaves français qu’ils attachaient à la bouche de leurs canons, en sorte que les membres de ces pauvres chrétiens étaient portés tous les jours jusque sur nos bords, présentant ainsi un spectacle d’inhumanité… (p. 52)

Preuve, s’il en fallait, que notre siècle n’a pas le monopole de l’horreur…

Les missions guerrières se seraient sans doute succédé ainsi pour Forbin, avec peut-être même une certaine monotonie dans l’atrocité si, en 1684, n’était arrivée à la cour de Louis XIV une ambassade envoyée par Sa Majesté le Roi de Siam (oui, à l’époque, on dit « de » et non « du » Siam). L’affaire est loin d’être banale car, disons-le toute suite, au XVIIe siècle, le pays qui compose l’actuelle Thaïlande est aussi éloigné de la France que la Lune l’est de nous aujourd’hui. Le voyage est faisable, certes, mais risqué. Bref, ce n’est pas tout à fait la porte d’à côté. Pour vous en convaincre, jetez un coup d’œil sur cet autre billet qui porte sur une expédition semblable, celle du Batavia.

La délégation, composée principalement de deux mandarins siamois, est accompagnée par un jésuite des missions orientales qui fera office d’interprète. Que veulent ces gens?

Dans les différentes conférences qu’ils eurent avec les ministres, ils firent entendre, conformément à leurs instructions que le roi leur maître protégeait depuis longtemps les chrétiens; qu’il entendait parler volontiers de leur religion; qu’il n’était pas éloigné lui-même de l’embrasser; qu’il lavait donné ordre à ses ambassadeurs d’en parler avec Sa Majesté: et ils ajoutèrent enfin que leur maître, dans  les dispositions où il était, se ferait infailliblement chrétien, si le roi le lui proposait par une ambassade. (p.77)

C’est un peu louche, non? Évidemment, le très pieux Louis tombera dans le panneau et s’empressera de composer sa propre ambassade commandée par le chevalier de Chaumont à laquelle se joindront Forbin ainsi que six pères jésuites et une suite nombreuse de jeunes gentilshommes. L’expédition comptera également dans ses rangs l’abbé de Choisy, celui-là même qui passa plus de la moitié de sa vie habillé en femme et nous laissa de nombreux ouvrages dont un journal de son voyage au Siam. Quelle équipée mes amis.

forbinArrivée à destination, il ne faudra pas longtemps au perspicace Forbin pour se rendre compte que toute cette mission n’est qu’un gigantesque canular orchestré par l’homme fort du régime de Siam, un grec nommé Constantin Phaulkon qui cherche, en attirant ainsi les français en Orient, à faire contrepoids aux hollandais qui tiennent toute la région sous leur joug. Constantin est un arriviste qui, à force d’intrigues et de ruses s’est élevé aux plus hautes fonction de l’administration siamoise. Son aventure est d’ailleurs racontée dans la trilogie romanesque Le faucon du Siam².

À peine arrivé, Forbin, loin d’être impressionné par le pays hôte, ne songe qu’à repartir. À sa décharge, il faut reconnaître que le faste de la cour de Siam n’a rien à voir avec celui du royaume de France. Et puis, on perd son temps ici à espérer du monarque une conversion à la religion chrétienne qui ne viendra manifestement pas. Forbin semble définitivement être le plus lucide des siens, ce qui ne passe pas inaperçu aux yeux de Phaulkon. Ce dernier, inquiet du rapport négatif que le chevalier pourrait faire à son roi quant à la valeur de cette expédition, insiste pour garder Forbin auprès de lui alors que le reste de l’ambassade plie bagage et entreprend son voyage de retour. Le chevalier demeurera ainsi près de 3 ans contre son gré à la cour de Siam. Élevé au rang de généralissime de Bangkok par le souverain, il sera néanmoins la cible de tentatives d’assassinat de la part de Phaulkon. L’empoisonnement ne réussit pas? Qu’à cela ne tienne, on envoie Forbin en mission-suicide mâter une bande de guerriers Macassars, des fous furieux capables de se battre à un contre mille, ne réclamant aucun quartier et n’en faisant aucun.

Un de ces six enragés vint sur moi, le cric à la main: je lui plongeai ma lance dans l’estomac. Le Macassar, comme s’il eut été insensible, venait toujours en avant à travers le fer que je lui tenais enfoncé dans le corps, et faisait des efforts incroyables afin de parvenir jusqu’à moi pour me percer: il l’aurait fait immanquablement, si la garde, qui était vers le défaut de la lame, ne lui en eut ôté le moyen. Tout ce que j’eus de mieux à faire fut de reculer, en lui tenant toujours la lance dans l’estomac, sans oser jamais redoubler le coup. Enfin, je fus secouru par d’autres lanciers, qui achevèrent de le tuer. (p. 139)

Après bien des aventures, Forbin finira par réussir à quitter la cour de Siam et retourner en France en 1688 où il fera un rapport assez cinglant de la situation au Roi.

Sa Majesté me fit l’honneur de me questionner beaucoup sur le royaume de Siam: elle me demanda d’abord si le pays était riche. «Sire, lui répondis-je, le royaume de Siam ne produit rien, et ne consomme rien. —C’est beaucoup dire en peu de mots, répliqua le roi.» (p. 187)

On sent là une réponse méditée depuis longtemps et qui fit sans doute le plus grand bien à Forbin lorsqu’il put enfin la livrer.

Élevé au rang de lieutenant, puis de capitaine de vaisseau du Roi, Forbin accumulera par la suite les missions périlleuses, attaquant de nombreux vaisseaux, étant fait prisonnier lui-même et s’évadant en sciant à l’aide d’une lime les barreaux de la fenêtre de sa prison. On croirait à un scénario de film d’aventure.

Il ressort de tout cela l’impression d’une vie guidée par le sens de l’honneur, l’image d’un homme fait pour la mer, ne montrant aucune hésitation quant aux actions à prendre face au danger mais plutôt gauche sur la terre ferme car peu adapté aux mesquineries et aux intrigues de la cour. Baudelaire aurait pu lui dédier son Albatros et proposer ainsi que le marin est…

(…) semblable au prince des nuée
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Et les femmes dans tout ça? Très peu à la vérité. Mis à part une certaine demoiselle de peu de vertu qui, à vrai dire, lui fit bien des misères, feignant même la grossesse pour l’obliger au mariage.

L’oisiveté où je vivais à Toulon, ainsi que je viens de le dire m’avait donné occasion de voir quelquefois une demoiselle connue par bien des galanteries qui, à la vérité, ne la déshonoraient pas encore à un certain point, mais qui, sans lui faire de tort, suffisaient pour la faire regarder comme n’étant pas incapable d’une faiblesse. (p. 296)

Autrement, il y a bien cette jeune femme, une beauté fulgurante qui croisa brièvement son chemin:

Parmi les prisonniers que nous fîmes, il se trouva une jeune femme d’environ dix-huit ans, c’était une des plus belles personnes  que j’aie vue dans ma vie (…)

Un moment après, quelques matelots vinrent m’avertir que cette femme avait dans sa coiffure des perles et des pierreries de grand prix, qui lui avaient été confiées par des Juifs qui étaient embarqués avec elle. Ils ajoutèrent que je ne devais pas négliger cet avis; qu’il y avait à faire une capture considérable, et qu’ils s’étonnaient que je n’eusse pas déjà donné des ordres convenables à ce sujet. À ces mots, les regardant avec quelque sorte d’indignation: «Si elle a des pierreries considérables dans sa coiffure, leur dis-je, c’est sa bonne fortune ou la bonne fortune de ceux qui les lui ont confiées. Quant à moi, apprenez, marauds, qu’un homme de ma sorte est incapable des hardiesses que vous me proposez. » (p. 261)

Yes! Voilà qui est parlé. J’ai toujours rêvé de traiter quelqu’un de maraud. Pour moi, Forbin c’est ça: de la grandeur d’âme avant toute chose.

Soit dit en passant, ses mémoires sont non seulement digestibles, ils m’ont paru d’une certaine manière beaucoup plus intéressants que le roman historique d’Axel Aylwen, Le faucon du Siam, dont je parlais plus tôt. Il faut dire que Forbin, ne faisant pas les choses à moitié a confié la rédaction de ses mémoires à un véritable auteur, un certain Reboulet. La qualité même du texte le rendit longtemps suspect aux yeux des lecteurs:

Il n’est guère contestable que cette méfiance est imputable à la qualité littéraire du texte, trop «poli», si l’on peut dire, pour être honnête. (p. 501)

Quoiqu’il en soit, le portrait qui nous est livré ici est celui d’un digne représentant du grand siècle. Respect!

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FORBIN, Claude de. Mémoires du Comte de Forbin. Paris, Mercure de France, 1993, 570 p. ISBN: 9782715218222

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Voir la fiche du livre sur Babelio

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(¹) BRIOIST, P., Drévillon, H., & Serna, P. (2002). Croiser le fer: Violence et culture de l’épée dans la France moderne (XVIe – XVIIIe siècle). Seyssel: Champ Vallon. (p. 279)

(²) AYLWEN, Axel. Le faucon du Siam. Montréal, Libre Expression, c1996, 640 p. ISBN: 2891117379

 

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