Poésie du gérondif

poesiedugerondifPour souligner la publication de mon 100e billet, j’ai pensé m’éloigner un peu de la formule habituelle consistant à proposer le compte-rendu critique d’un roman pour vous parler d’un livre assez inusité dont je dois l’heureuse découverte à ma plus récente visite chez Olivieri. Avez-vous déjà remarqué comment, certains jours, les livres se jettent pratiquement dans nos bras dès le moment où on pose le pied à l’intérieur d’une librairie? Il faut dire que les meilleurs commerçants (donc les plus rusés) ont le génie de disposer les livres selon un ordre qui, pour notre plus grand malheur, correspond à notre sensibilité. L’invitation à la dépense est alors irrésistible. Je devrais peut-être laisser ma carte de crédit à la maison. Ou bien alors, j’ai entendu dire que les joueurs compulsifs peuvent eux-mêmes demander à être inscrits sur la liste des exclus du casino. Existe-t-il une telle liste chez mon libraire? Et si oui, devrait-il retenir les services d’un gorille tatoué aux biceps surdimensionnés qui surveillerait l’entrée des clients d’un œil glauque, me jetant sans pitié à la rue si j’essayais malgré tout de passer outre à l’interdiction dont je serais frappé? Souhaitons que non…

Bon, fini de déconner. Heureuse découverte vous disais-je au début? Inusitée surtout puisqu’il s’agit d’un livre dont le sujet est la grammaire! Quoi? « la grammaire » ? Oui, oui, je vous assure. Pas uniquement celle du français, remarquez mais celles de toutes langues existantes ou ayant existé (y compris le sumérien). Le sujet vous paraît aride et sans intérêt? Attendez un peu et donnez la chance au coureur. Il s’agit ici d’un livre d’exception écrit par un collectionneur de grammaires, un fou de linguistique doublé d’un vulgarisateur hors pair et qui, au surplus, a le sens de l’humour et de l’anecdote, ce qui n’est pas pour nuire dans les circonstances, convenons-en. Tenez, laissons toutefois ce drôle de zigoto se raconter un peu, ça vous donnera une meilleure idée:

Historien de formation, gros consommateur de littérature et de bandes dessinées depuis mon adolescence j’ai, sur la quarantaine, traversé une drôle de crise: durant près de cinq ans, je ne suis arrivé pratiquement à lire que des livres de linguistique. Aujourd’hui, le gros de l’orage est passé mais je persiste à consommer nettement plus de grammaires de langues rares et lointaines que de romans. Je n’apprends pas ces langues: à part l’espagnol, l’anglais et deux mots d’allemand, je ne sais passablement que l’estonien, et je me suis récemment mis au basque car c’est de loin la langue la plus exotique d’Europe. Mais je collectionne les ouvrages de linguistiques — J’en possède à ce jour très exactement 1186, concernant 878 langues (…). Je les dévore comme d’autres dévorent des romans policiers (…). (p. 8)

J’en entends déjà soupirer: « Mais qu’est-ce qu’un grammairien fanatisé peut avoir d’intéressant à nous dire sur les langues? » Plein de choses croyez-moi. À commencer par des anecdotes sur les ethnologues et les linguistes eux-mêmes. Comme le précise l’auteur:

Une grammaire ne comporte pas que des renseignements sur une langue et les locuteurs, mais également sur le linguiste: en sciences humaines, la personnalité de l’auteur, sa subjectivité ne s’effacent jamais totalement derrière son travail, et c’est heureux — on tombe même à l’occasion sur de gros bavards qui ont bien du mal à réfréner leur envie de se mettre en scène. (p. 27)

On apprend ainsi plein de détails savoureux sur un grand nombre de langues exotiques dont  les noms mêmes nous sont pour la plupart inconnus. Et pour cause: elles sont habituellement le fait d’une poignée de locuteurs dont le nombre va généralement diminuant, soumises le plus souvent à une sorte d’attraction universelle qui, dans un avenir plus ou moins lointain, concentrera inévitablement les échanges entre humains autour de trois ou quatre langues majeures, au rang desquelles, sans surprise, on devrait logiquement retrouver l’anglais, l’espagnol et le mandarin. D’où la frénésie avec laquelle certains linguistes de choc s’efforcent, non sans risque parfois, à récupérer le témoignage de langues en déclin ou dont le destin est, pour ainsi dire, scellé. Parfois, l’entreprise relève de la l’opération kamikaze. Minaudier mentionne ainsi cette tribu de l’île de North Sentinel dans l’archipel des Andaman (vous irez voir sur Google map).

Du fait de l’agressivité de ses 50 à 200 habitants, mais surtout de son absence totale d’intérêt stratégique comme de ressources naturelles, elle abrite la dernière ethnie, sans doute, avec laquelle le reste du monde n’a jamais établi le moindre contact. Dans les années 1970, des crétins en mal de crapahut jouaient à débarquer sur les plages et à se faire tirer dessus à coups de flèches, mais les Sentinelais s’étant révélés de bons tireurs (ils ont encore massacré deux braconniers en 2006), les autorités ont interdit ce genre de « sport » et protègent désormais l’île de toute intrusion, car un choc microbien pourrait être fatal à sa population. À mon grand dam, la parution d’une grammaire sentinelaise n’est donc pas pour demain. (p.29)

Personnellement, au sortir de ma lecture, j’ai formulé cette règle: Si un jour un ethnologue et un linguiste viennent sonner à votre porte, c’est que votre langue est foutue…

Quoi d’autre pour vous mettre l’eau à la bouche? Des extravagances sans doute. Minaudier nous en propose un beau florilège:

Quelle est la déclinaison la plus riche? la famille finno-ougrienne a longtemps tenu la corde avec les 24 cas du komi, mais celle du Caucase du Nord-Est l’a ridiculisée avec les 60 cas du bezhta, qui semblent difficilement dépassables. La conjugaison la plus surabondante? Certains verbes basques comme eman («donner») et begiratu («regarder/surveiller») ont un peu plus de 800 formes différentes (…). (p. 77)

Un exemple de mot parmi les plus longs de la planète:

(…) ‘Tuktusiuqatiqarumalauqpuq’, qui veut dire en inuit: «Il désira avoir un compagnon de chasse au caribou». (p. 84)

Évidemment, toutes ces informations ne relèveraient sans doute que du cabinet des curiosité (au mieux) ou du musée des horreurs (au pire), si les propos de l’auteur ne visaient qu’à présenter des records du monde. Ils ont fort heureusement beaucoup plus de profondeur et démontrent une réelle réflexion sur la dynamique des langue et celle, par ricochet, de l’esprit humain. Quelques coups de gueule à la clé parfois:

L’inépuisable variété des manières de mettre le réel en mots renvoie à leur profonde inexistence intellectuelle tous les cornichon persuadés que la seule manière digne d’intérêt de penser et d’exprimer le monde est celle en vigueur dans leur village natal, et ignorant ou méprisant tout ce qu’ils ne distinguent pas du haut de leur clocher (…). (p. 65)

Est-ce que j’ai l’air d’avoir été conquis? En effet. Tout m’a paru digne d’intérêt dans ce livre. Jusqu’aux notes infrapaginales qui débordaient de renseignements passionnants, s’étendant parfois jusqu’à couvrir pratiquement toute la page. Incidemment, ça m’a rappelé cet autre livre (un roman cette fois) dont j’ai déjà parlé et dans lequel le traducteur d’un ouvrage investit pratiquement toute les pages du livre qu’il traduit, ne laissant qu’un tout petit espace au texte principal. Dans ce cas-ci, les notes sont le fait de l’auteur lui-même, donc pas de souci.

Vous avez envie d’essayer mais ne savez pas si ça convient comme livre de détente? Pourquoi pas. Je l’ai apporté en voyage et je m’y suis retrouvé à chaque moment libre comme dans le meilleur des romans policiers (enfin, c’est pour faire image et pour reprendre la comparaison de l’auteur lui-même; personnellement, je ne suis pas très amateur d’intrigues policières).

Allez, un petit effort. Vous me remercierez plus tard.

Ah oui, une mise en garde pour terminer. Il ne s’agit pas d’un ouvrage universitaire. L’auteur ne cesse de répéter qu’il n’est pas un véritable linguiste. Qu’à cela ne tienne, c’est un réel amoureux des langues et sa passion est fortement communicative.

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MINAUDIER, Jean-Pierre. Poésie du gérondif. [Paris], Le tripode, 2014, 157 p.  ISBN 9782370550163

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Ces Blogs ont également commenté le livre: Luocine; À sauts et gambades; Oreille tendue; Le cercle des bouquineuses compulsives anonymes; Littéraventures; Les buveurs d’encre; Paper blog; Les vendangeurs littéraires; La licorne d’Hannibal; Le blog de chatdunet; Lectures plus; (on voit bien que la sortie de l’ouvrage n’est pas passée inaperçue)

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Voir la fiche du livre sur Babelio

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