J’ai peur de perdre ma douceur

Histoire vécue…

Je marche tranquillement dans le Vieux-Québec quand j’aperçois, en remontant la Côte de la Fabrique, deux ou trois personnes qui interpellent les passants depuis l’entrée grillagée de la Basilique Notre-Dame de Québec. Signe distinctif: une réplique de panneau d’arrêt octogonal rouge passée au bras gauche en guise de brassard. Je m’approche, intrigué par cette mise en scène et plutôt confiant de ne pas tomber dans les filets de disciples de Jésus, d’adeptes de la scientologie, ou pire, de jeunes et déterminés représentants de la Croix-Rouge, ce qui revient un peu au même, non?

Bref, je demande à l’une des signalisations humaines de m’indiquer de quoi il en retourne. Elle m’apprend qu’il s’agit d’un événement organisé par des poètes pour souligner la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur. Du coup, elle m’offre de me réciter à haute voix l’un de ses poèmes (gratuitement, je précise). J’ai le choix entre un genre « tendresse » ou « rock-and-roll ». J’y vais pour la tendresse.

Hélas, je ne saurais vous rendre ce poème. Tout s’est passé en un instant. Je me souviens qu’il y avait plein de mots, que ça coulait bien et que la dame lisait admirablement. Je dis merci et je pars, prenant soin toutefois de noter le nom de la poétesse:  Sylvie Nicolas.

Mais la musique des mots continue à tourner dans ma tête et, au bout d’une heure environ, n’y tenant plus, je décide d’interrompre ma promenade et de remonter depuis le quartier Saint-Roch jusqu’à chez Pantoute pour me procurer l’ouvrage d’où le poème est tiré. La librairie est vaste et je ne la fréquente que lorsque je viens à Québec, c’est à dire pas très souvent. Plutôt que de m’égarer sans fin entre les rayons de psychologie populaire ou de cuisine et de finir, comme d’habitude, dans la section des jeunes, je me résigne à demander de l’aide.

Moi (au comptoir-caisse, à la libraire qui vient de terminer une vente, d’une voix timide, celle du client d’un vieux vidéoclub cherchant la section « porno »): « Ça serait pour une information… »

La Libraire (criant presque): « OUI? »

Moi (chuchotant encore plus bas): « Est-ce que vous pourriez m’indiquer où se trouve la section de poésie québécoise? »

La libraire (encore plus fort): « LA POÉSIE QUÉBÉCOISE? MAIS C’EST DON BEN L’FUN ÇA. VENEZ AVEC MOI »

Moi: « Mon dieu, vous êtes enthousiaste, vous… »

Et de me conduire, tambour battant vers ladite section. Les rayons semblent bien garnis, mais déception, aucun recueil de Sylvie Nicolas ne s’y trouve. Je compulse distraitement quelques ouvrages et, dans ma gaucherie habituelle, j’en fais tomber un aux pieds de la libraire. Je le range sagement à sa place et je m’apprête à retourner avec elle vers la sortie lorsqu’elle mentionne:

« En passant, le livre que vous avez fait tomber, c’est moi qui l’ai écrit ».

Hein? Quoi? Il n’y a pas de hasard. La poésie conduit à la poésie. Je retourne, m’empare d’un exemplaire que je m’empresse de faire dédicacer par l’auteure (après l’avoir acheté évidemment).

Ma libraire précise que son ouvrage n’a été tiré qu’à 112 exemplaires. J’ai le numéro 73. Elle ajoute que c’est un « fanzine »! C’est quoi un « fanzine »? Vous le savez, vous? Moi, je ne le savais pas. Je viens de chercher sur Wikipedia et je retiens ceci « publié sous l’égide du ‘Do it yourself' ». Et, effectivement, on n’est pas dans les circuits traditionnels de l’édition ici, mais cette forme de distribution artisanale a quelque chose de touchant, d’intime. Imaginez un monde sans ISBN…

Quelques mots sur le petit livre rempli d’illustrations et de pensées très « personnelles », justement. Quoique… L’idée à l’origine du livre est très simple: abasourdie par les résultats de l’élection américaine et l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, l’auteure, cherchant sans doute un peu de réconfort, décide de dresser une liste de choses douces. Ça donne: « une doudou encore chaude de la sécheuse qu’on frotte sur son nez pour sentir l’odeur de bounce », « manger un toast au beurre de pinottes avec un café > extra bananes en rondelles sur la toast! », « Le charme des mots désuets > diachylon >> Animalcule >>> Découvrir que ça existe », et ainsi de suite. Il y a des grands bouts qui demeurent très personnels. On a parfois l’impression de participer à une fête où on ne connaît personne. Mais, bon, je salue le geste. Moi-même je garde un souvenir horrifié de ces élections. Je me rappelle m’être réveillé le lendemain avec la certitude d’avoir fait un cauchemar alors que non, c’était la réalité.

Quant au nom de l’auteure, « Personne », je crois qu’il est en hommage à Homère. Faisant étalage de mon âge avancé plutôt que de la profondeur de ma culture, spontanément, j’ai plutôt demandé si ce choix était motivé par une affection particulière pour les westerns spaghettis en général et par le film « Mon nom est Personne » avec Therence Hill et Bud Spencer en particulier… Heu, non…

Ah oui, en terminant, la quatrième de couverture comporte cette mention: « tant il y a de choses en ce monde qui m’emplissent de rage ». Faites le lien avec celle de la page couverture et vous aurez le titre complet. Ma réponse, qui en vaut d’autres, est celle-ci: il faut croire à la beauté.

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