Mon frère

Je suis tombé sur ce livre presque par hasard. « Sérendipité » comme on dit parfois dans un calque simpliste de l’anglais. Chercher une chose et en trouver une autre, la seconde s’avérant finalement si intéressante qu’elle nous en fait oublier l’objet initial de notre recherche. La preuve, je ne souviens plus du chemin qui m’a conduit à ce livre de Daniel Pennac.

Je ne l’avais pas acheté à sa parution. Pourtant, j’étais un public tout désigné pour cet ouvrage. Bien sûr, j’ai un frère aîné moi aussi, et puis j’aime bien Pennac. Comme tant d’autres à l’époque, je me rappelle avoir littéralement dévoré les premiers titres de la saga rocambolesque des Malaussène: Au bonheur des ogres, La fée Carabine, La petite marchande de prose. Au passage, j’ai bien sûr applaudi à la brillante défense des droits imprescriptibles du lecteur qu’il a proposée dans l’essai Comme un roman. Mais sans raison, je me suis arrêté après Monsieur Malaussène.

Au fil du temps je suis passé à autre chose, oubliant quelque peu cet auteur, comme on pourrait le faire d’un ami d’enfance dont le tourbillon de la vie nous aurait progressivement éloignés. Pourtant, les vrais amis demeurent, comme les frères d’ailleurs. Et c’est justement l’objet de cette charmante, mais courte plaquette dans laquelle Pennac rend hommage à son frère aîné Bernard, décédé en 2007 des suites d’une chirurgie qui a mal tourné. Pour l’auteur, l’absence crée un vide où la place d’un proche disparu se taille en creux. De celle qui nous pousse, par réflexe, à téléphoner à une personne dont on devrait pourtant se rappeler qu’elle ne pourra jamais plus nous répondre. Lorsque la vérité s’impose à nous dans un éclair douloureux de lucidité, on repose son portable avec un soupir de déception.

Le grand frère de Pennac semble avoir été un être très discret, énigmatique même, vivant sa vie comme en marge du monde, au contraire de l’auteur qui était constamment en représentation. Un grand chagrin d’amour de jeunesse l’aurait peut-être marqué à tout jamais. On ne le saura pas. En revanche, ce qu’on sait c’est que chacune des paroles du frère aîné que rapporte Pennac est empreinte de tristesse et de détachement. Comme celles de Bartelby, le personnage principal d’une pièce de théâtre que Pennac a tirée d’une nouvelle d’Herman Melville et dont il insère des passages tout au long de son livre. C’est Bernard, le frère aimé, qui l’aurait mis en contact avec cette nouvelle étonnante et moderne (dont j’aurais beaucoup à dire, mais ça n’est pas le propos). Pennac a adapté et représenté lui-même ce texte sur scène partout en France, à Paris et en province, dans une version de plus en plus dépouillée qui, semble-t-il, ressemblait plus, à la fin, à une simple lecture qu’à une pièce de théâtre. N’empêche, on venait le voir, lui, l’auteur célèbre qui revendiquait pour tous les droits les plus fondamentaux du lecteur, y compris le premier, celui de ne pas lire.

On s’attendrit d’apprendre ce que Pennac à a dire du public venu assister à ses lectures. Il y a quelque chose de touchant chez cet auteur qui ne semble capable de voir que le bon côté de choses:

« En province […], je jouais à vingt et une heures, les spectateurs avaient dîné, ils venaient en famille. La digestion parfois endormait les plus âgés. Je prenais garde à ne pas les réveiller tout en veillant à ne pas endormir les autres. Il y a de la confiance à s’endormir au théâtre. Ce n’est pas un signe d’intérêt passionné pour le texte, certes, mais c’est placer notre sommeil sous la protection d’une voix. Un délice de régression dont j’abuse moi-même souvent. » (p. 23)

Du frère, il se souviendra de petites choses du passé: les parties d’échecs interminables, l’attitude protectrice de l’aîné, la manière dont le petit devait s’adresser au plus grand pour avoir sa pitance:

« Ô grand Bernard, frère magnifique et vénéré, consentirais-tu, du haut de ton immense bonté, à laisser tomber ton regard sur le misérable vermisseau affamé qui se prosterne à tes augustes pieds et daignerais-tu lui préparer un de ces somptueux goûters dont tu as seul le secret, pour anéantir la faim atroce qui le tenaille? » (p. 34)

Que j’aime cette formule. Mais je croyais être original en en imposant une semblable à mes enfants pour enrober leurs demandes: « mon beau petit papa d’amour, toi que j’aime tant et qui es si gentil pour moi, pourrais-tu bla-bla-bla… ». J’en conclus que la dynamique profonde des familles repose sur des bases universelles.

Mais revenons à Bernard. Son mystère semble s’être épaissi avec les années et l’éloignement. Un mariage, de toute évidence malheureux, achèvera de l’éteindre tout à fait avant son heure. Pas d’amour donc, mais Pennac demeure persuadé que l’épouse a gardé au fond d’elle-même un souvenir heureux de son frère, bien qu’il ne lui ait jamais entendu dire quoi que ce soir de positif de son vivant.

J’ai donc arrêté la voiture devant le cimetière. Nous nous sommes rendus sur la tombe et là j’ai demandé à l’épouse de me dire quelque chose de gentil sur mon frère. J’ai précisé, n’importe quoi, une douceur, un bon moment, un détail qui t’émeuve, quelque chose qui te fasse plaisir. Rien qu’une fois, s’il te plaît. Elle s’est tue, d’abord. Elle réfléchissait. Elle plissait son front bombé. Dieu que cette fille avait été jolie! Nos vies étaient presque passées mais le souvenir vivace de la beauté régnait encore sur ce visage crispé par la réflexion. Elle plissait le front. Elle réfléchissait avec beaucoup de sérieux. Elle fouillait en son couple. Un beau souvenir allait surgir, pêché peut-être dans les profondeurs de leur jeunesse. J’étais attentif comme au-dessus d’un cadeau qu’on ouvre. Front plissé, sourcils froncés, bouche contractée, elle dit enfin:

— Je ne l’ai jamais trompé. » (p. 125)

S’il est naturel qu’une grande part de la vie adulte d’un frère échappe à notre compréhension, en revanche une chose est certaine, c’est que la complicité des premières années vécues ensemble crée une solide terre d’asile, un refuge pour les coups les plus durs de la vie. Quelques mots suffisent pour nous y replonger. Bienheureux ceux qui ont un frère (ou une soeur).

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PENNAC, Daniel. Mon frère. Paris, Gallimard, 2018, 129 p.  ISBN 9782072786303

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