Programme double

Je viens de terminer deux excellents romans. Une sorte de programme double littéraire, si on veut. Le premier ouvrage m’a attiré parce que le bandeau de couverture mentionnait qu’il avait fait partie à la fois des finalistes au Booker Prize et des coups de coeur littéraires de Barack Obama en 2018. C’est tout de même pas mal, non? On a vu pire.

— Comment? Vous me demandez si le deuxième titre est tiré des meilleures lectures de Donald Trump? Eh bien, figurez-vous que je n’ai malheureusement pas réussi à mettre la main sur une telle liste. Quelqu’un de plus informé que moi pourra sans doute éclairer ma lanterne, mais en attendant que cette improbable recension me soit présentée, j’aurais quelques lectures à suggérer au 45e président, à commencer par celle-ci: Republic of Lies: American Conspiracy Theorists and Their Surprizing Raise to Power de Anna Merlan (Macmillan, 2019). Troublant.

Mais je m’égare. Revenons à notre excellent duo de romans. Les deux ont une toile de fond similaire: l’esclavage dans les plantations de canne à sucre au début du XIXe siècle.

Washington Black n’est qu’un enfant lorsque son premier maître meurt. Le remplaçant de ce dernier est encore plus cruel. Il a toutefois un frère excentrique, Titch, qui a justement besoin d’une personne dotée d’un petit gabarit pour l’aider à mettre au point une machine volante, un ballon dirigeable. D’abord initié à la lecture et à l’écriture par l’inventeur pour consigner ses expériences, le jeune esclave se découvre rapidement un talent inné pour le dessin. Une aubaine pour Titch. Des évènements imprévus forceront cependant les deux compères à quitter l’île à bord de leur dirigeable. Commencera alors, pour le jeune Washington, une longue odyssée qui le conduira aux confins du monde. Malgré la violence du sujet, il y a comme une atmosphère d’aventure qui imprègne ce livre et on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec Jules Vernes. Le ballon, sans doute…

Le deuxième roman débute comme un bon polar. Frannie Langton, une esclave métisse, est accusée d’avoir assassiné son maître et sa maîtresse, deux membres de l’aristocratie anglaise du XIXe siècle. Frannie doit revenir au début de son histoire personnelle pour expliquer l’origine du drame: à cette île de Jamaïque où elle a été élevée, où elle a souffert, et dont elle a été arrachée par son premier maître; à Londres où elle a été abandonnée pour servir une famille huppée; à ce M. Benham qu’elle déteste presque autant que son ancien maître; à madame Benham, enfin, pour qui elle développera une passion dévorante. Tous les ingrédients d’une catastrophe sont donc réunis.

La force de ce livre tient autant à la beauté de l’écriture qu’au caractère incisif du propos. Car, comme dans le roman précédent, si les maîtres sont décrits comme les brutes qu’ils sont, les antiesclavagistes n’ont pas non plus de quoi pavoiser. On leur reproche essentiellement de s’intéresser davantage aux débats d’idées qu’aux personnes qui souffrent.

Comment se fait-il que tous les blancs désirent soit nous apprivoiser, soit nous sauver? Ce que personne ne veut admettre c’est que les abolitionnistes ont le même appétit pour la misère, simplement ils ne souhaitent pas en faire la même chose. Et ils ont beau dire que tous les hommes sont frères, la plupart d’entre eux me regardent comme si j’avais deux têtes. (p. 170)

Quant à la finesse de l’écriture, il est assez rare de lire une description qui nous rende le désir aussi palpable, simplement par l’ajout de petits détails. Cette main, par exemple, qui semble dotée d’une vie propre et qui irait d’elle-même toucher l’autre si on la laissait faire:

Je dus refermer ma main dans ma jupe pour me retenir de la tendre vers elle. « Je suis une idiote qui désire ce que vous ne pouvez me donner.

— Et qu’est-ce que tu désires ? »

Vivre ensemble dans la petite maison en pierre. Nous assoir dehors main dans la main, sentir la chaleur sur notre visage et marcher ensemble au bord de la mer, enlacées. Veiller l’une sur l’autre, dans la santé comme dans la maladie.

Mais ces mots séchèrent en moi, fleurs entre les pages d’un livre. (p. 225)

Vraiment, un roman brillant dont on ne peut sortir qu’avec le spleen du lecteur. Lorsque le livre est trop bon, il m’arrive de temps en temps d’être incapable d’en débuter un autre immédiatement. Je dois laisser le silence s’installer. C’est comme après avoir regardé le Soleil en face (ce que je ne recommande pas). Il faut un peu de temps avant que les objets qui nous entourent soient à nouveau perceptibles. Mais, heureusement, ça finit toujours par arriver.

***

EDUGYAN, Edu. Washington Black. Paris, Liana Levi, 2019, 419 p. ISBN 9791034901371

COLLINS, Sara. Les confessions de Frannie Langton. Paris, Belfond, 2019, 395 p. ISBN 9782714479846

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