Dans le grand cercle du monde

dans_le_gand_cercle_du_mondeJe ne sais pas ce qu’il en est pour vous mais quand je vais au cinéma, il m’arrive d’oublier un film dès l’instant où je pose le pied hors de la salle. Le lendemain, je serai même embêté d’en résumer l’intrigue. Parfois c’est l’inverse. Les images ou l’atmosphère d’un film peuvent m’habiter durant des mois, voire des années. Et non je ne vous parlerai pas ici de 2001: L’odyssée de l’espace (que, soit dit en passant, j’ai vu en version « Cinérama » à l’Impérial à sa sortie en 1968). Fermons la parenthèse et n’insistez pas; déjà que c’est loin de me rajeunir…

Non, je fais ce détour pour avancer que les livres me font exactement le même effet. Plusieurs, peut-être une majorité, retournent au néant sitôt la dernière page tournée. D’autres, en revanche, creusent un sillon plus ou moins profond, plus ou moins permanent, dans ma mémoire.

Dans certains cas, il m’est assez facile de déterminer à l’avance le potentiel de survie d’un titre. Dès les premières lignes de La route de Cormac McCarty, je savais que ce  roman me hanterais longtemps. À l’inverse, de temps à autres, un ouvrage que je voyais naturellement retourner à l’oubli s’accroche et continue à m’habiter.

Ce qui m’amène à vous parler du roman de Joseph Boyden. Pas que l’écriture en soit remarquable. Côté intrigue, ce serait même un peu longuet. Éditeur, j’aurais sûrement conseillé de resserrer un peu. Mais voilà, je ne le suis pas (éditeur). Et, donc, le roman est ce qu’il est, avec ses défauts mais également ses indiscutables qualités. D’abord celle d’une description saisissante du quotidien au sein des tribus amérindiennes à l’époque de la colonie française. Dieu que la vie y était rude.

Le roman débute sur une échauffourée meurtrière: des guerriers hurons wendats massacrant un groupe de Haudenosaunees (iroquois) et repartant à leur campement avec une seule captive: une jeune fille dont ils ont égorgé les parents. Oiseau, le chef de la bande l’adoptera. Comme c’est sympathique. Un prêtre est également de l’expédition. On dit un « corbeau » en référence à sa soutane noire.

La vie au campement nous est décrite par le point de vue croisé de ces trois principaux protagonistes. Une existence dure et frugale où la crainte d’une attaque d’un clan adverse est constamment présente. Et, dans ce cas, malheur à celui qui tombe vivant aux mains de l’ennemi. On s’amuse à le « caresser » des jours durant avant de lui permettre enfin de mourir. Normalement, je fuis plutôt ce genre de description. Ça n’est pas du tout, mais alors là pas du tout ma tasse de thé. Pourtant cette fois-ci j’ai été comme tétanisé, incapable d’arrêter ma lecture malgré l’accumulation de scènes d’une violence inouïe, parce qu’il fallait absolument que je connaisse la suite de l’histoire. Vous dire, j’en ai fait des cauchemars. Ça me rappelle un peu le malaise que j’ai ressenti à lecture du roman de Jean Teulé: Moi, François Villon. Très fort également.

Le livre de Boyden fait aussi vaguement écho à une autre œuvre qui portait également sur cette période historique, le roman Robe Noire de Brian Moore. Ce dernier avait fait sensation à l’époque et avait même été porté au cinéma, avec un succès relatif il faut dire, par Bruce Beresford. J’avais préféré le roman.

Quant à celui-ci, vous êtes prévenus. Cœurs sensibles, s’abstenir…

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BOYDEN, Joseph. Dans le grand cercle du monde.  Paris: Albin Michel, 2014, 598 p. [Traduit de l’anglais (Canada) par Michel Lederer]. ISBN 9782221140451

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Livre et compagnie; The cannibal lecteur; Les chroniques acides de Lord Arsenik; Lettres Express; Au café littéraire de Céline; Clara et les mots; La petite marchande de prose;

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Passez au Salon

Rapide virée au Salon du livre de Montréal hier. Belle cuvée cette année.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais il y a des jours où tout nous ennuie alors qu’à d’autres, chaque livre qui tombe entre nos mains nous semble intéressant, où chaque jaquette, chaque première page lue nous interpelle et où, bref, on voudrait tout acheter. Ma journée d’hier était exactement de ce type… pour mon plus grand malheur. Ma fierté est d’avoir réussi à résister au chant de la plupart des sirènes littéraires. Mais j’ai tout de même succombé… un peu.

Bilan: D’abord 3 livres jeunesse que j’ai choisi avec amour comme si c’était pour mes propres filles, bien qu’elles seraient plutôt en âge de m’en donner (des enfants je veux dire). Je vous entends déjà me demander, alors pourquoi donc  ces achats? Pour la promotion de la lecture auprès des jeunes, cause qui me tient particulièrement à cœur et qui est portée par un projet tout simple mais très pertinent appelé « La lecture en cadeau« . Les livres récoltés par la Fondation pour l’alphabétisation sont offerts à des enfants provenant de milieux défavorisés qui n’ont généralement pas la chance d’être en contact avec des livres ni, à plus forte raison, d’en posséder. Plus de détails ici: http://www.fondationalphabetisation.org

Alors, j’ai craqué pour 2 petits livres d’éveil pour les plus jeunes (pas nécessairement des nouveautés):

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et puis, un livre pour plus vieux (que j’aurais bien aimé me voir offrir, enfant)

9782070616404FSQuoi d’autre?

Bien, je me suis laissé tenter, salon littéraire oblige, par un recueil d’anecdotes recueillies auprès d’auteurs ayant vécu le supplice des séances de signature et intitulé fort justement: « Passez au Salon ».

passezJ’ai toujours été intrigué par ce rituel auquel doivent s’astreindre les auteurs et qui consiste à dédicacer leur ouvrage tout en échangeant des banalités avec leurs lecteurs. Certains semblent s’en tirer à merveille, y prenant manifestement plaisir alors que d’autres souffrent de toute évidence le martyr. Et que dire de cet écrivain anonyme qui demeure désespérément seul à sa table alors qu’une file s’étire à perte de vue pour son voisin célèbre. Ce peut être l’occasion d’une leçon d’humilité. C’est, entre autres, ce qui se dégage des 150 anecdotes recueillie par Isabelle Massé et Hugo Lafontaine auprès d’une soixantaine d’auteurs ayant déjà pratiqué ce sport extrême. Mais la nature humaine étant heureusement imprévisible, on ne sait jamais ce qui va jaillir de ces sessions de speed-dating littéraire. D’où quelques perles récoltées au fil de des années par cette brochette d’auteurs et qui nous sont rapportées ici pour notre plus grand bonheur. Voyez par exemple celle-ci, proposée par Claudia Larochelle:

Par pitié

India Desjardins, c’est la coqueluche des salons du livre. Une superstar! Le plaisir d’être à ses côtés en séances de dédicaces à Gatineau, en 2014, pour le recueil de nouvelles Miroirs, fut donc immense. On ne comptait plus le nombre de visiteurs… pour elle! J’étais davantage spectatrice que romancière jusqu’à ce qu’une fille de douze ans me tende son livre:

— Je vais aussi vous demander votre signature parce que vous faites un peu pitié. (p. 80)

Ouch! Ça fait mal… Et celle-ci, mignonne, relatée par l’auteur pour enfants Gilles Tibo:

Multiplicité

Un petit garçon arrive à ma table, voit une pile de livres qui comprend six exemplaires d’un tome de Noémie.

— Hein, tu as écrit six fois le même livre? (p. 85)

Ça va dans tous les sens mais c’est fort opportunément regroupé par thématiques. Et ça se lit, comme des poèmes, dans l’ordre comme dans le désordre.

 

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MAUBILLE, Jean. Il fait comment le caméléon? Paris, L’école des loisirs, 2013, [28 p.] ISBN 9782211210898

YONEZU, Yusuke. Qui se cache sous les fruits. Zurich, Minedition, 2011, [16 p.] ISBN 9782354131401

DELAFAUSSE, Claude. Le dinosaure. Paris, Gallimard jeunesse, 2008, [35 p.] ISBN 9782070616404

MASSÉ, Isabelle et FONTAINE, Hugo. Passez au salon: 150 anecdotes de salons du livre. Montréal: Québec-Amérique, 2014, 261 p. ISBN 9782764428016

 

 

 

 

L’éclair silencieux du Catatumbo

eclair_silencieux_du_catatumboIl existe des lieux dont le nom à lui seul est une invitation au voyage. J’écris « Zanzibar » et me voilà propulsé dans un autre monde. Oulan-Bator, Katmandou, Bangkok, Jakarta sont déjà surchargés d’exotisme avant même de les avoir situés sur une carte. Mais les mots résonnent sans doute diversement pour chacun. Tout aussi bien, leur puissance évocatrice évolue-t-elle dans le temps. Dans ma jeunesse, au son de Bagdad, une ribambelle de génies à la lampe, de vendeurs de tapis magiques, de caravaniers et de sultanes aux dessous vaporeux se bousculait dans mon esprit. Ça n’est plus le cas aujourd’hui. Les actualités se sont chargées de me rappeler à l’ordre… Et voilà Tombouctou qui subit un sort semblable.

Tout ça pour vous dire que Maracaibo, autre lieu de mon florilège géographique intérieur, vient tout juste de passer à la trappe de la candeur grâce aux bons soins de Daniel Forh qui nous offre ici un roman ma foi assez corrosif sur cette ‘perle’ de l’Amérique du Sud. Honnêtement, je serais surpris que l’office du tourisme vénézuélien ait commandité l’ouvrage.

Par dépit amoureux, un jeune français, lecteur de Proust, accepte un poste d’enseignant dans une école de Maracaibo. Le choc culturel sera plutôt intense pour notre ami. Avec cette chaleur qui l’accable, la marmaille dont il peine à garder le contrôle en classe, les vols de motos à répétition dont il est victime, les blattes aux proportions antédiluviennes qui envahissent son appartement, on se demande avec lui ce qu’il est allé faire dans cette galère:

Troisième jour. J’ai pris une feuille et j’ai essayé d’établir une liste des raisons que j’avais de ne pas retourner d’où je venais. J’avais appris à faire ça en centre d’orientation. La ville était moche, pour dire les choses simplement, et vide des promesses véhiculées par l’exotisme de son patronyme, une grosse agglomération déglinguée et sans mystère, établie dans un four solaire, toute en angles droits. Les senteurs de poisson grillé, d’alcool, les palmes bercées par les alizés au bord des plages, les frégates dans le ciel, tout ça semblait avoir disparu, si ça avait seulement existé ». (p. 40)

Ça n’est pas exactement le coup de foudre, disons. Pourtant, malgré les épreuves qui s’accumulent et les situations loufoques auxquelles notre héros est confronté, on sent se développer en lui une forme d’attachement pour ce milieu apparemment hostile qu’il décrit avec la douce ironie du voyageur désabusé. C’est aussi un observateur à la culture cinématographique impressionnante qui ne manque aucune occasion de faire le lien entre une situation vécue et une scène tirée d’un film. Lorsqu’on partage les mêmes références culturelles, c’est très efficace comme procédé. L’image surgit immédiatement. Tiens, essayons celle-ci

Elle portait un tailleur rose pâle et un chignon d’hôtesse de l’air, une silhouette extrêmement contrôlée, un peu américaine, Tippi Hedren dans Les Oiseaux. (p. 224)

Il manie également avec brio l’art de l’exagération. D’un homme à la pilosité généreuse il dira:

(…) s’il n’avait pas eu l’intelligence de se raser la barbe, il aurait probablement couru le risque d’être emmené à la fourrière ou abattu sur place. (p. 42)

Certaines scènes font sourire. On ne peut que sympathiser avec l’enseignant inexpérimenté confronté à une horde d’élèves de maternelle:

Pédagogue, conteur et dompteur sont à mon avis les trois qualités requises pour ce type de public. Tout le monde ne sait pas ce qu’est un enfant de cinq ans, surtout de sexe mâle. Ça se tord sur sa chaise, ça lance quelque chose sur quelqu’un, ça tape des pieds, ça parle tout seul, ça tripote sa voisine, avale sa recharge de stylo, lève le doigt sans qu’on sache si c’est parce qu’il a une question, une réponse, ou envie d’aller à la toilette, ça n’arrête pas. Le distraire de lui-même et de ses pulsions n’est pas une mince affaire.

Cette heure-là est une plongée dans ce qu’il y a de plus archaïque, de plus mystérieux dans l’âme humaine, l’enfance. Quand on se penche sérieusement sur le sujet, il devient rapidement difficile de concevoir qu’un enfant et un adulte puissent être la même personne à des âges différents. Peut-être découvrira-t-on un jour, qu’en réalité, une substitution s’opère dans le sommeil ou quand on est aux toilettes, entre dix et quatorze ans selon les individus, et que le jeune est remplacé par l’adulte, d’un coup. Les enfants qu’on oublie de remplacer et qui grandissent deviennent des serial killers. C’est ma théorie. Dès lors qu’on imagine Hannibal Lecter, Jason ou Jigsaw comme des enfants de cinq ans, on trouve leur comportement parfaitement normal. (p 72)

Cette vision hyperbolique du monde s’applique à tout ce que nous décrit le narrateur et sa manière de faire n’est pas sans me rappeler, comme par un écho lointain, celle de René Belletto dans l’Enfer* (prix Femina 1986), par ailleurs très bon roman également, qui partage de plus avec celui-ci la particularité de faire évoluer les personnages dans une atmosphère étouffante et caniculaire.

Ce qu’il y a de bien avec les livres, c’est qu’ils nous permettent de voyager par procuration, à peu de frais, tout en nous épargnant parfois de subir ce décalage désagréable entre le pays imaginaire et le pays réel.

Et, vous, y a-t-il également des lieux dont le nom suffit à exciter le voyageur qui sommeille en vous?

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FOHR, Daniel. L’éclair silencieux du Catatumbo.  Paris: Robert Laffont, 2014, 426 p. ISBN 9782221140451

*BELLETTO, René. L’Enfer. Paris: P.O.L., 1985, 393 p. ISBN 2867440521

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La quête

laqueteQuel livre apporter avec soi pour les vacances? Humm… choix déchirant. Tiens, pourquoi pas celui-ci, qui m’a fait renouer avec le plaisir des lectures d’ados: 926 pages d’une aventure haletante qui ne laisse aucun répit. Ça déménage!

 

On est à la fin du 12e siècle. Walter, un jeune seigneur normand ayant participé à la bataille de Manzikert est retenu prisonnier en Anatolie par les turcs seljoukides. Pour sa libération, à défaut de la rançon astronomique qu’il a fixée, l’émir Souleyman, grand amateur de fauconnerie et de chasse, se contenterait de deux couples de gerfauts « aussi blancs que le sein d’une vierge ou que la neige en hiver ». Ben tiens… un chausson avec ça? Car il faut savoir que les volatiles de cette espèce sont extrêmement rares et que « les spécimens les plus clairs et donc les plus précieux vivent à l’extrême nord de la Terre, en Hyperborée, sur les îles d’Islande et du Groenland ».

Qu’à cela ne tienne, cette mission périlleuse, un petit groupe d’improbables aventuriers va l’accepter. Il y a d’abord Hero, le jeune érudit sicilien porteur de la requête de l’émir, Vallon, le guerrier franc rongé par les remords, Raul, l’arbalétrier soûlard, Wayland, le fauconnier toujours flanqué de son molosse et puis, Sith une jeune fille des marais rencontrée en route.

Ensemble ils affronteront de multiples dangers et devront composer tour à tour avec la férocité des troupes normandes lancées à leur poursuite, la barbarie de guerriers vikings, la cruauté sans nom de tribus laponnes, et celle des nomades seldjoukides. Leur périple les mènera du Groenland à la  Russie, passant par Novgorod, traversant Smolensk et Kiev pour arriver enfin à Constantinople porte de l’Anatolie, leur destination finale. Si chacun accomplit ce périple pour des raisons qui lui sont propres (parfois secrètes), en revanche, l’accumulation des épreuves traversées agit comme un ciment sur le groupe. Même la mort ne semble pouvoir les séparer et tous partagent cette certitude de se retrouver quoi qu’il arrive et, comme ils aiment à le répéter: « ici ou dans l’au-delà ».

Évidemment, c’est une brique un peu lourde pour une lecture de métro. D’où ma suggestion de le garder au frais pour les vacances. Le mélange est très heureux avec une chaise longue, une serviette de plage ou un hamac.

Ah oui, et si vous ne tenez pas à développer vos biceps en tournant les pages de ce pavé costaud, sachez qu’il est disponible en version électronique.

Allez, bon été!

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LYNDON, Robert. La quête [traduit de l’anglais (États-Unis) par Élodie Leplat].  Paris: Sonatine, 2013, 926 p. ISBN 9782355841989

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Un gros pavé, deux petites plaquettes…

J’ai connu un assez long passage à vide récemment. Beaucoup de livres commencés et abandonnés en cours de route. J’attendais la révélation, qui ne venait pas. La barre était trop haute sans doute. Quoi faire quand ce genre de malheur nous frappe? Retourner à ses classique.

annakarenineJ’en ai donc profité pour me plonger dans Anna Karénine, que je n’avais pas encore lu. Le pavé est costaud, bien sûr, mais l’écriture de Tolstoï demeure étonnamment moderne et, si certains passages plus didactiques m’ont parus assez ennuyeux, le livre regorge tout de même de scènes d’une grande intensité.

Étrangement, par la suite, j’ai mis la main sur une nouvelle de Haruki Murakami, Sommeil, publiée originalement dans le recueil L’éléphant s’évapore et, cette fois-ci, éditée séparément sous forme de livre illustré. Ceux qui ont pratiqué Murakami connaissent son goût pour l’étrange. Voir sa trilogie 1Q84 qui décrit un univers légèrement décalé par rapport au nôtre. Ainsi, par exemple, le « Q » de 1Q84, serait simplement le chiffre « 9 » inversé. Dans le monde parallèle que dépeignent ces 3 livres, l’année où se situe l’intrigue n’est donc pas 1984 mais bien 1Q84. Bizarre.

Bon, ce n’est pas de cette trilogie dont je voulais vous parler mais plutôt de cette nouvelle, Sommeil, qui raconte comment la vie ennuyeuse d’une mère de famille sans histoire bascule le jour où elle perd complètement le sommeil.sommeil-murakami Épouse au foyer et mère d’un jeune garçon, cette femme, dont la vie diurne paraît réglée comme une horloge suisse, retrouve ainsi une forme de liberté dès la nuit, lorsque son dentiste de mari et son fils s’endorment comme des souches. Et c’est ici que ça devient intéressant: Quelle est la première chose que fait cette femme pour savourer sa liberté récemment acquise? Elle relit Anna Karénine, se rappelant les passages qui l’avaient marquée lors de sa première lecture. C’est ainsi qu’elle se remémore cette scène extraordinaire de la course de chevaux qui m’a également impressionné, ou encore la première rencontre de Vronski et d’Anna à la gare, lorsqu’un seul regard échangé suffit pour les perdre à jamais.

Anna, comme la ménagère de Murakami, a choisi de vivre intensément plutôt que de se laisser engourdir par le ronronnement lénifiant du quotidien. Dans un cas comme dans l’autre, ce choix ne sera pas sans conséquence.

Layout 1Et puis, parlant de livres illustrés, il y a cette étrange petite plaquette de Andrew Kaufmann, Minuscule, qui semble être passée largement sous le radar de la critique littéraire à sa sortie.

Au moins aussi étrange que peut l’être Murakami. L’histoire commence par un vol de banque plutôt inusité. Le cambrioleur s’en prend en effet aux clients de la ligne d’attente et leur demande de lui remettre, non pas de l’argent, mais l’objet qui est le plus précieux à leurs yeux. L’un donnera sa montre, l’autre une photo froissée. Une autre enfin, remettra sa calculatrice de poche. Une fois son larcin accompli, le voleur s’évanouira avec ce maigre butin après avoir déclaré aux clients médusés qu’il s’est ainsi emparé non seulement des objets qui leur tiennent le plus à cœur mais, en plus, de 51% de leur âme.

Par la suite, chacune de ces personnes sera l’objet de phénomènes insolites se rapportant, de près ou de loin, à l’agression dont elle a été victime. L’une se mettra à rapetisser, l’autre sera poursuivie par un lion, une troisième trouvera Dieu. Étrange, vous dites? Voyez plutôt:

Le jeudi 22 février, le lendemain du cambriolage, alors qu’elle cherchait la télécommande sous le sofa, Jennifer Layone trouva Dieu. Il ressemblait exactement à ce qu’elle imaginait —longue barbe blanche, tunique, sandales, tout le bazar. En revanche, il était vraiment sale (il y avait pas mal de poussière sous le divan). Puisqu’elle devait faire du lavage de toute façon, Jennifer l’emporta avec elle à la buanderie. Elle le mit dans une laveuse. Comme elle risquait de manquer de pièces de vingt-cinq cents, elle le lava avec une brassée de jeans. Elle avait dû oublier de vérifier le contenu des poches, puisque Dieu ressortit couvert de miettes de mouchoir. Il était visiblement déçu. Il refusait de regarder Jennifer dans les yeux et quitta la buanderie sans dire au revoir. En fin de compte, elle ne se sentait pas plus proche de Dieu qu’elle ne l’avait été avant le cambriolage. (p. 39)

Le récit suit un parcours hallucinatoire mais retombe sur ses pieds avec élégance. Essayez-le. Au pire, vous n’y perdrez qu’une heure ou deux.

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TOLSTOI, Léon. Anna Karenine. Gallimard, Paris, 1952, 858 p. ISBN 9782070392520

MURAKAMI, Haruki. Sommeil. Belfond, Paris, 2010, 78 p. ISBN 9782714448200

KAUFMAN, Andrew. Minuscule. Alto, Québec, 2012, 123 p. ISBN 9782896940677

Une étrange histoire d’amour

uneEtrangeHistoireDamourLorsqu’elle présentait au public une pièce pour quatre mains à l’occasion du concert de fin d’année de ses élèves, la professeure de piano de ma fille aimait bien rappeler cette anecdote voulant que Johannes Brahms ait écrit plusieurs de ses œuvres en prenant soin de faire en sorte que les mains des musiciens aient à se croiser, ce qui lui permettait d’effleurer les poignets de Clara Schumann dont il était secrètement amoureux, lorsqu’il les interprétait avec elle.

Comparez maintenant cet exemple d’amour purement romantique avec les coutumes de notre époque marquée par Occupation double, le « sex on first date », le « speed dating » et autres pratiques édifiantes de la même eau et vous serez en mesure d’apprécier l’écart qui sépare notre univers de celui du 19e siècle. Je ne suis pas certain qu’on puisse parler d’évolution ici et, franchement, dans ce domaine, je préfère me ranger du côté des dinosaures.

Tout ce préambule pour vous parler de cet intéressant petit roman de Luigi Guarnieri ayant précisément pour sujet la passion dévorante et coupable que Johannes Brahms a nourri pour la femme de Robert Schumann depuis du premier où il l’a rencontrée et jusqu’à son dernier souffle.

« Clara ! Viens tout de suite, dépêche-toi ! Attendez ! Ma femme doit écouter cette sonate ! Clara ! Veux-tu bien descendre? Clara ! » L’instant d’après, tu es entrée dans la pièce, ma tendre amie, et ma vie a changé à jamais. (p. 30)

Tout le livre prend en fait la forme d’une longue lettre que le musicien adresse à l’amour de sa vie mais qu’il n’enverra pas puisque Clara vient de mourir.

Mercredi 27 mai 1896
Matin

Ma Clara bien aimée,
Je t’écris cette longue lettre de Vienne, de retour de tes funérailles. Tu m’excuseras si je t’écris même aujourd’hui, même si tu n’es plus là, même si, malheureusement, tu m’as quitté pour toujours. (p. 11)

Qu’importe la mort, l’écriture de cette missive sera l’occasion pour le compositeur de dévider le fil de sa vie, refaisant le parcours qui l’a conduit jusqu’à la brillante concertiste, évoquant l’amitié de Robert Schumann, la longue maladie mentale de ce dernier, l’expression de l’affection naissante entre les deux amoureux, les tensions également.

Oui, je continue d’écrire, et, enfin libéré de la peur de te blesser, je te parlerai de l’amitié mais aussi de la rancœur. De l’affection, mais aussi de la haine, des joies et des douleurs, des incompréhensions, des hypocrisies, des mesquineries, des tristesses. Je te parlerai de tout ce que, durant des années, nous n’avons pas eu le courage de nous dire, et des nombreuses choses que tu ignores. Je t’écrirai et j’écrirai à moi-même, et j’espère seulement que, si un jour nous nous rencontrons à nouveau, dans un lieu où le temps n’existe pas, tu m’étreindras comme tu l’as fait tant de fois, que tu auras pitié de moi et de nous et de toute la vie que nous n’avons jamais vécue et que, à la fin, peut-être tu me pardonneras. (p. 13)

On ressort de cette lecture avec l’intime conviction que les œuvres musicales de ces compositeurs qui ont traversé les siècles, si grandes soient-elles, sont d’abord le fait d’êtres de chair et de sang qui, comme nous autres pauvres humains ont vécu, souffert et aimé.

Je vous conseillerais bien d’écouter quelques danses hongroises de Brahms lors de votre lecture mais ça n’est pas ce que j’ai fait moi-même. Le disque qui tourne en boucle sur ma platine ces temps-ci est plutôt une œuvre pour chœur et orchestre de Haendel:

HAENDEL, George Frideric. Ode for the birthday of Queen Anne (HWV 74). Arles : Harmonia Mundi, 2009. No de catalogue: HMC 902041

Aucun rapport avec ce roman mais, Dieu que c’est beau! Que voulez-vous je suis haendelien… À signaler la présence de la soprano québécoise Hélène Guillemette (que je ne connaissais pas).

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GUARNIERI, Luigi. Une étrange histoire d’amour. Actes Sud, Montréal, 2012, 219 p. ISBN 9782330009021 (traduit de l’italien par Eve Duca en collaboration avec Marguerite Pozzoli)

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Le syndrome de la vis

syndromedelavis

À chaque année, lorsque je visite le Salon du livre de Montréal, j’en ressors le plus souvent étourdi mais les mains vides. Trop de choix tue le choix, j’imagine. Cette fois, j’ai eu plus de bonheur. Non seulement y ai-je acheté deux livres mais en plus, deux romans d’auteurs québécois, chose rare dans mon cas. J’avoue, à ma courte honte, lire peu de romans d’ici.

Le premier, Javotte, était déjà dans ma liste d’attente. Le sujet du livre en lui-même (un conte de fées inversé) et quelques critiques plutôt élogieuses lues récemment avaient éveillé mon intérêt. Belle rencontre.

Quant au deuxième, il est le résultat d’un pur hasard. Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur, Marie-Renée Lavoie. Le rabat de la quatrième de couverture m’apprends que son roman précédent, le premier, La petite et le vieux a connu « un vif succès, autant critique que populaire ». Il a notamment remporté le « combat des livres 2012 » organisé par la radio de Radio-Canada.

Pas besoin d’être devin pour prédire un destin semblable à la nouvelle proposition de Marie-Renée Lavoie, Le syndrome de la vis, qui décrit le mal de vivre d’une enseignante de niveau collégial.

Car oui, Josée est au bout du rouleau. Elle peine à éviter le naufrage complet auquel sa vie semble la destiner. Ne vient-elle pas justement de sauter à pieds joints sur le cellulaire d’un étudiant dont l’attitude l’excédait?

— Ça faisait plusieurs fois qu’il se levait. Je ne sais pas combien de fois, ni pourquoi. Je pensais qu’il allait aux toilettes. Ça me déconcentrait totalement, je perdais le fil de ce que je disais, pis j’arrivais pas à me retrouver. Y me tombait tellement sur les nerfs, je l’aurais écorché vif. Y s’est encore levé. Quand y est passé à côté de moi, je l’ai arrêté pour lui demander où y s’en allait encore. Ma main tremblait.
(…)
— Y m’a regardée avec un sourire, très calmement, du genre « de quoi je me mêle». Ça devait s’entendre dans le son de ma voix que j’étais sur le bord de péter au frette. Son cellulaire a vibré, y l’a sorti, l’a levé à la hauteur de ses yeux, juste entre nous deux, comme une claque dans’face, pis y a lu le message… Ça l’a fait rire. Le message, ou moi, je sais pas. Peu importe. J’ai attrapé le cellulaire, je l’ai mis par terre pis je me suis mise à sauter dessus comme une folle. Comme une maudite folle… Je me suis arrêtée quand le cellulaire a été réduit en poudre. Ça faisait même plus crunch quand je pilais dessus. (p. 24)

Et puis Josée dort si peu que la moindre période de sommeil continu arrachée à l’insomnie est pour elle comme une victoire. Un petit deux heures par-ci par-là et c’est déjà ça de gagné. Par ailleurs,  la conversation suivie qu’elle entretient avec le fantôme de son père décédé a de quoi inquiéter. Mais sa détresse se semble toutefois pas émouvoir outre mesure Philippe, l’amoureux en titre, dont l’attitude est plus près de l’exaspération de la compassion. Au lit, par exemple:

— T’as-tu fini de bouger? Tu peux pas juste essayer de te coucher pis de dormir, comme tout le monde?
— Je fais juste ça, essayer. T’as aucune idée à quel point j’essaie.
— Concentre-toi sur ta respiration, essaie de la ralentir le plus possible. Pense à rien. Pis dors. Me semble que c’est pas compliqué!
— Non, c’est tellement pas compliqué, en fait, que c’est exactement ce que je fais. Mais ça me donne des fourmis d’essayer de ne pas bouger.
— Ben essaye pas de pas bouger, fais juste pas penser à ça. Pense à rien. Couche-toi pis remets ça à demain.
— On est demain.
— Fuck! Fais juste dormir. Regarde, moi je me couche, je ferme mes yeux, je ralentis ma respiration, pis je dors. C’est tout. Je pense à rien. Je me dis: «Voilà, je me couche, pis je dors.» Pis, ça marche. Je dors. Regarde!
— Voilà?
— Ben oui, voilà.
— Dans ta tête, tu dis «Voilà, je me couche»?
— Arrête de penser, couche-toi, bouge pas, respire pas fort, pis DORT! CRISSE! (p. 37)

Bon, j’en vois déjà hausser les sourcils. Non, ne niez pas. Je sais exactement ce que vous pensez: « Mon Dieu que ça doit être sombre. La vie est déjà assez pénible comme ça. Pas la peine d’en rajouter. Et patati et patata ». Eh bien non justement, ça n’est pas déprimant du tout comme lecture. Au contraire. Le regard que pose Marie-Renée Lavoie sur le monde, s’il se démarque par son étonnante acuité, n’est pas pour autant dénué d’humour. La scène du rendez-vous chez le médecin où une Josée au bord du désespoir se fait conseiller des infusions de tisane comme remède à son insomnie chronique est surréaliste mais en même temps, tellement vraisemblable. Il faut voir aussi comment en un simple paragraphe, l’auteur arrive à exprimer  l’essentiel de l’enfance. Voici par exemple comment Josée décrit ses quatre neveux:

Quatre personnalités, quatre univers difficilement conciliables. Je n’ai essayé qu’une seule fois de les faire asseoir ensemble pour jouer au Monopoly. Regrettable débordement d’enthousiasme de ma part. Le petit pleurait parce qu’il ne savait pas compter et voulait les cartes de trains, William chialait parce que j’avais amené la version de l’Ancien Temps avec des piastres en papier au lieu des cartes de crédit électroniques, Romain faisait une moue de dégoût quand il tombait sur des terrains «couleur de fif» qu’il ne voulait pas acheter — sans pouvoir m’expliquer ce qu’est un «fif» — et Xavier avait décidé de quitter la table après dix minutes en lançant à la ronde que c’était un maudit jeu de «fucking capitalistes à ‘marde». Même s’il venait de remporter quinze dollars à un concours de beauté. (p. 97).

Voyez ce que je veux dire? Au final, paradoxalement, c’est très réjouissant comme lecture. Une belle découverte.

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LAVOIE, Marie-Renée. Le syndrome de la vis. XYZ Éditeur, Montréal, 2012, 211 p. ISBN 9782892617054

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Javotte

— Bon, aujourd’hui j’ai une petite question quiz pour vous. Qui peut me dire quel était le prénom des méchantes demi-sœurs de Cendrillon dans le film de Disney? Je prends les premières mains levées.

— En arrière, vous dites? « L’une s’appelait Anaximandre »? D’abord, Anaximandre c’est pas une fille, c’est un garçon et puis, le gars était un philosophe grec et il est mort il y a près de 2600 ans.

—  Comment? « Le dude, il était peut-être méchant »? Eh oui, il était peut-être méchant. On sait pas. Mais le fait d’être « méchant » ne fait pas automatiquement de nous une demi-soeur de Cendrillon. On est d’accord? Allez, taisez-vous.

— Bon, les autres, je vais vous aider un peu, sinon on sera encore là demain. La première s’appelait Anastasie. Et la deuxième, elle s’appelait? elle s’appelait JJJJJJJ?…, Jaaaaaaaa?…, Javvvvvvv?… Javotte. Et devinez quoi? le titre du livre dont nous allons parler aujourd’hui est justement « Javotte ». C’est pas merveilleux ça? Allez, collez tous une image de Transformer dans votre cahier (sauf le dude au fond) et on enchaîne.

Donc, c’est bien d’un univers de conte de fées qu’il s’agit? Pas du tout. Ce serait plutôt le contraire. La vie n’est pas tendre pour notre anti-héroïne. Son père lui est enlevé dès le début de l’histoire, victime d’un stupide accident d’auto. Sa sœur est navrante de bêtise et sa mère ne lui adresse presque plus la parole. Quant aux camardes d’école, n’en parlons pas. D’accord, il y a bien un bal à la fin de l’histoire mais l’univers que met en scène de Simon Boulerice n’a rien à voir celui avec celui qui a imprégné notre imaginaire d’enfant. Il propose plutôt une vision sans fard des affres de l’adolescence. Car Javotte n’est pas belle, du moins certainement pas comme cette sotte de Carolanne, la coqueluche de son école. Elle a de grands pieds, le cou tordu, un appareil dentaire. Bref, elle est mal dans sa peau comme on peut l’être à l’adolescence. Mais, contrairement à son entourage qui nous paraît assez fade, elle a de l’imagination à revendre notre amie. Elle sait inventer avec une facilité déconcertante des histoires rocambolesques dont elle étourdit sa sœur Anastasie.

Je désigne des endroits et j’invente.
Devant un trottoir.
« Ici, en 1979, une femme est morte. Eva Cyr, qu’elle s’appelait, Elle était pharmacienne. Elle allait porter des médicaments à une vieille dame quand une voiture l’a frappée. Elle est morte juste ici. Le conducteur était ivre. Il écoutait la chanson Perfect Day de Lou Reed, ironiquement la chanson préférée d’Eva, la pharmacienne. Au moins elle est morte en écoutant quelque chose de beau. Quand la voiture a roulé sur la tête d’Eva, ça aurait fait un craquement pareil à un flacon de pilules qui craque, sous le poids d’un pied. » (p. 34)

Javotte, c’est aussi une battante qui sait compenser les mesquineries dont elle est l’objet par des réparties acides. Il faut lire sa lettre finale à la si paaaaaaarfaite et si adulée Carolanne. Du vitriol, je vous dis. Pour éviter de vous y brûler, portez des gants de kevlar et des lunettes de soudeur. Simple précaution. Vous me remercierez.

Étonnamment, en bout de course, on ne peut faire autrement que de s’attacher au personnage de Javotte, malgré tous ses travers et sa mauvaise foi manifeste. On se prend à éprouver de la sympathie pour cette jeune fille qui en pince pour son voisin Luc, un garçon, parfait lui aussi, et évidemment beaucoup trop beau pour elle. Ses émotions sont décrites avec une remarquable précision. Admirez ce passage où Javotte, engagée par le père de son voisin apollinien pour tondre la pelouse, essaie de redémarrer la tondeuse qui a calé:

«La tondeuse ne marche plus, je pense.»
«C’est une capricieuse.»
Et je pense qu’il parle de moi. Alors je souris davantage. Il se penche, magouille avec la machine. Je vois son bras veiné, le duvet blond qui m’inspire de belles choses. Il bidule et les tendons de son bras se raidissent. Mes jambes se relâchent. Je me retiens au guidon. J’ai le loisir de détailler ses épaules. Un large bracelet de métal aux larges œillets, très viril, se coince au-dessus de son poignet, contre l’avant-bras. Je ne regarde que cette chaîne. Je clame ma défense.
«Je n’ai rien fait. Juré. »
«Je te crois, Javotte. C’est une vieille machine.»
Il a prononcé mon prénom. Jamais il ne ma parlé avec autant de douceur et d’intérêt. Je frissonne. Le bracelet de Luc tombe jusqu’à sa paume. C’est une chute érotique. Le tendon a remué, la chaîne glisse contre son avant-bras, dépasse le poignet, et barre la paume de sa main. C’est la glissade de bijou la plus sensuelle de ma courte vie. Je ne m’en remets pas. Les tendons remuent toujours, cherchent à régler le bris de la tondeuse. L’autre main pâle et large disparaît sous la machine, ressort maculée de brindilles. Du gazon fraîchement coupé sur une main forte. Luc me sourît, se redresse.
«Les hélices sont vieilles. Ça devrait marcher. »
Le bracelet qui stoppe sur sa paume demeure une œuvre d’art. Il se frotte les mains. La chaîne touche à l’herbe taillée. Il actionne la tondeuse. Le moteur se met à vrombir.
«Voilà. Je pars me changer. J’ai un match.»
Il s’éloigne, alors que je n’ai rien dit. Pas de «merci» pas de «Je suis prête à mourir pour toucher ton bracelet de métal et ta paume de main en dessous». II freine avant d’entrer dans la maison, se retourne.
«Tu diras à mon père que je nettoierai ma chambre ce soir. »
Il disparaît.
Je lui dirai ce que tu veux. (p. 44)

L’écriture de Boulerice est diablement efficace et va à l’essentiel. Les très courts chapitres donnent un rythme soutenu à l’histoire. Ça déboule sur le lecteur comme la vie sur les adolescentes. En forme de tsunami…

Dans l’ensemble, une très belle découverte, que je vous souhaite également de faire. Pour ma part, j’inscris le nom de Simon Boulerice sur ma liste d’auteurs à suivre.

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BOULERICE, Simon. Javotte. Leméac, Montréal, 2012, 182 p. ISBN 9782760933569

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Clavier bien tempéré; Les lectures de Prospéryne; La bible urbaine; Livresquement boulimique; Regards littéraires;

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Rue des voleurs

Celui qui nous a offert il y deux ans un roman fascinant mettant en scène un épisode méconnu de la vie de Michel-Ange récidive cette fois avec un livre ancré dans l’actualité la plus récente qui soit. En effet, non seulement le printemps arabe sert-il de toile de fond à cette histoire qui débute à Tanger et se termine à Barcelone mais on y trouve également une évocation de la tuerie de Toulouse qui a eu lieu en mars dernier. Sachant que le dépôt légal de Rue des voleurs date du mois d’août, on est à même d’apprécier ce qu’il y a d’exceptionnel dans cette transposition au domaine romanesque d’événements qui sont, pour ainsi dire, relatés au moment même où ils se déroulent. C’est assez rare. Pour faire mieux, il faudrait évoquer les faits avant qu’ils ne se produisent. On appellerait ça de la science-fiction…

Le personnage principal du livre, Lakhdar est un jeune Tangérois lecteur du Coran et de romans policiers. Chassé de sa famille pour avoir déshonoré sa cousine, il survit de petites rapines et obtient, grâce à son ami Bassam, un modeste emploi qui consiste à tenir un étalage de livres pour le Groupe de diffusion de la pensée coranique. Tout ce que veut Lakhdar, c’est vivre sa petite vie sans histoire à lire ses policiers de gare et à reluquer les jambes des touristes.

Son patron, le Cheick Nouredine, de même que Bassam semblent avoir des projets plus ambitieux mais également plus secrets. Ainsi, cet attentat à la bombe récent dans un café marrakchi, ne serait-il pas de leur fait? Et pourquoi ont-ils donc disparu tous les deux depuis l’événement, le laissant seul avec son comptoir de livres pieux?

Comme plusieurs, Lakhdar rêve de l’Europe. Un amour de passage, Judit, lui servira de phare dans la nuit. Il s’accrochera à son souvenir de la jolie Barcelonaise et s’efforcera d’aller la rejoindre. Seulement voilà, l’Espagne et, avec elle l’Europe entière, est également au bord du désastre. Lakhdar sera tout au long du livre notre témoin d’un monde qui court à sa perte.

Mathias Énard nous offre encore une fois ici un roman intense porté par la prose énergique dont il a fait sa marque. Certaines pages sont d’une grande puissance. On sent qu’il faut les lire comme elles ont sans doute été écrites, dans l’urgence. Un exemple:

J’ai eu faim, j’ai bouffé des fruits pourris que les maraîchers laissaient aux mendiants, j’ai dû me battre pour des pommes mâchées, puis des oranges moisies, balancer des torgnoles à des tarés en tout genre, des unijambistes, des mongoliens, une horde de crève-la-faim qui rôdaient comme moi autour du marché ; j’ai eu froid, j’ai passé des nuits trempé à l’automne, quand les orages s’abattaient sur la ville chassant les gueux sous les arcades, dans les recoins de la Médina, dans les immeubles en construction où l’on devait corrompre le gardien pour qu’il vous laisse rester au sec ;  à l’hiver, je suis parti vers le sud, sans rien y trouver d’autre que des flics qui ont fini par me rouer de coups dans un commissariat de Casablanca pour m’encourager à rentrer chez mes parents ; j’ai dégoté un camion pour Tanger, un brave type qui m’a filé la moitié de son casse-dalle et une beigne parce que je refusais de lui servir de fille et lorsque je suis passé voir Bassam, lorsque j’ai osé remettre les pieds dans le quartier, j’avais perdu Dieu sait combien de kilos, mes vêtements étaient en loque, je n’avais plus lu un livre depuis des mois et je venais d’avoir dix-huit ans. (p. 17)

Voyez ce que je veux dire par « urgence »? On ne peut pas lire ce genre de phrase lentement. On est entraîné comme par un courant trop fort. J’adore.

Et dire que je lui avait prédit le Goncourt. Au moment où j’écris ces lignes, Rue des voleurs ne fait déjà plus partie de la liste restreinte des quatre finalistes au prestigieux prix. Dommage.

En passant, l’atmosphère du livre m’a fait penser au très poignant film Biutiful avec Javier Bardem qui présente un Barcelone tout sauf touristique. À voir ou à revoir.

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ÉNARD, Mathias. Rue des voleurs.  Arles: Actes Sud, [Montréal]: Leméac, 2012, 252 p. ISBN 9782330012670

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Les frères Sisters

Comment vous parler de cet étrange objet? Imaginez « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad (ou encore mieux, son dérivé cinématographique « Apocalypse Now« ) réécrit en forme de roman western. Évidemment la comparaison ne tient pas parfaitement la route mais j’avoue avoir été tenté à plusieurs reprises de faire le rapprochement au cours de ma lecture de ce livre pour le moins singulier.

Voyons un peu: Deux frères meurtriers sont chargés par leur patron (l’énigmatique Commodore) de se rendre à San Francisco trouer la peau d’un chercheur d’or du nom de Warm, pour des raisons qui demeurent assez nébuleuses.

Il y a d’abord Charlie, le taciturne. La gâchette facile, il ne rigole pas et s’embarrasse peu du nombre de cadavres qu’il sème derrière lui. Puis, il y a Eli, le cadet. Un cœur tendre celui-là, toujours prêt à connaître le grand amour et prodigue comme pas deux. Et surtout, il voue à son aîné un amour inconditionnel.

Le parcours de ces messieurs sera l’occasion de rencontres parfois drôles, parfois bizarres mais toujours fascinantes. Ce voyage les transformera imperceptiblement, si bien qu’à l’arrivée, les convictions qu’ils entretenaient quant à la réalisation de leur contrat ne seront plus aussi solides. Pas très loin du Capitaine Willard chassant son Colonel Kurtz.

Peut-être que je pousse le bouchon un peu loin mais c’est surtout qu’il y a quelque chose de déstabilisant dans ce livre. On est parfois au cœur d’un conte écrit par les frères Grimm. D’autres fois, c’est Don Quichotte et Sancho qui pointent le bout de leur nez. Et puis, tant qu’à y être, pourquoi pas « Bouvard et Pécuchet » pour l’accumulation linéaire des scènes tout au long du récit.

Reste des personnages attachants et un humour de situation qui nous offre des moments savoureux comme cette discussion absurde entre Eli et un garçon de taverne alors que notre ami s’est mis en tête de perdre du poids pour plaire aux dames (gardez à l’esprit que nous sommes en 1851, au beau milieu du Far-West):

« Vous n’avez pas faim ce soir, monsieur?
— Je crève de faim, lui dis-je. Mais je voudrais quelque chose de moins nourrissant que la bière, du bœuf et des patates au beurre.»
Le garçon tapota son carnet de son crayon. « Vous voulez manger, mais vous ne voulez pas être rassasié?
— Je ne veux plus avoir faim, répondis-je.
— Et quelle est la différence?
— Je veux manger mais pas des choses aussi lourdes, vous voyez?»
Il dit, « Pour moi, l’intérêt de manger, c’est de ne plus avoir faim.
— Est-ce que vous êtes en train de me dire  qu’il n’y a rien d’autre que ce qui figure sur la carte?»
Le garçon était perplexe. Il s’excusa pour aller chercher la cuisinière. Elle était débordée et contrariée d’être dérangée.
« Quel est le problème, monsieur? demanda-t-elle en s’essuyant les mains sur les manches.
— Il n’y a pas de problème. Je me demandais simplement s’il y avait des plats plus légers que ce que vous proposez sur la carte.»
La cuisinière jeta un coup d’œil au garçon, puis me regarda à nouveau. « Vous n’avez pas faim?
— On pourrait vous donner la moitié d’une portion si vous n’avez pas faim, dit le garçon.
— Je vous ai déjà dit que je suis affamé. Sauf que j’aimerais manger quelque chose de moins bourratif, vous voyez?
— Quand je mange, je veux être rassasiée, déclara la cuisinière.
— C’est l’objectif quand on mange! renchérit le garçon.
— Et quand vous avez fini, vous vous posez une main sur le ventre et vous dites, « Je n’ai plus faim. »
— Tout le monde fait ça.
— Écoutez, dis-je. Je vais prendre une demi-portion de bœuf, sans pomme de terre, et un verre de vin, Est-ce que vous avez des légumes? Des légumes verts?»
Je crus que la cuisinière allait me rire au nez. « Je crois qu’il y a des carottes dans les cages à lapin. (p. 114)

Je ne sais pas pour vous mais ce passage m’a rappelé une scène d’anthologie du film « Five Easy Pieces » de Bob Rafelson où Jack Nicholson s’essaie à commander commander une omelette. Disons qu’il fait preuve de moins de patience qu’Eli… (voir ici)

Une lecture jubilatoire et un livre inclassable couronné par de nombreux prix dont celui du Gouverneur général (finaliste au Prix Man Booker), Les frères Sisters est le 2e roman d’un jeune écrivain canadien anglais mais son premier traduit en français. Sans doute pas le dernier, si vous voulez mon avis…

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DeWITT, Patrick. Les frères Sisters. Alto, 2012, 452 p. ISBN 9782896940165 (Traduit de l’anglais par Emma et Philippe Aronson)

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