Lisez l’Italie…

Là, j’avoue que je suis un peu embêté. Perplexe même. Le groupe Lisez l’Europe organise, comme à chaque mois, une soirée littéraire mettant un pays à l’honneur. Cette fois-ci c’est l’Italie. La rencontre aura lieu mercredi le 13 janvier, 18h30, à l’Institut culturel italien de Montréal. Le roman qui fera l’objet de la discussion est Droit dans les yeux de Giorgio Faletti. Plus de détails sur la page Facebook de l’évènement.

J’ai donc fait mes devoirs de lecteur: J’ai emprunté le livre à la bibliothèque et je l’ai apporté avec moi en voyage. La traversée d’une couverture à l’autre s’est faite au pas de course. Le livre se lit pratiquement tout seul et c’est là malheureusement à mon humble avis sa plus grande et peut-être sa seule qualité. J’ai beau chercher, je ne trouve pas grand chose de pertinent à dire de ce roman policier au style résolument américain qui flirte avec le genre fantastique et dont l’action se passe en grande majorité à New-York. L’édition originale remonte à 2004 et la traduction française à 2006.

Je suis loin d’être un spécialiste de la littérature italienne mais il me semble qu’il aurait été possible de trouver dans le corpus récent un livre qui nous rapproche plus de la culture actuelle de ce pays. À titre d’exemple, j’ai eu le plaisir de découvrir au cours des derniers mois deux romans intéressants d’auteurs italiens: La solitude des nombres premiers de Paolo Giordano et surtout le très puissant Comme Dieu le veut de Nicollò Ammaniti. Sur ces livres, le deuxième surtout, je pourrais être intarissable.

Peut-être à une prochaine rencontre?

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Exergues

J’ai toujours été fasciné par les exergues (ou épigraphes)¹, ces fragments de citations que l’auteur épingle sur l’une des pages liminaires de son roman et dont il attend en général qu’elles éclairent l’ensemble de l’œuvre qui va suivre. Parfois le rapport saute aux yeux. Ainsi, on ne s’étonnera pas que le plus récent roman d’Éric Orsenna, L’entreprise des Indes, qui mets en scène Bartholomé Colomb (le frère de l’autre), s’ouvre sur une citation de l’illustre découvreur:

Alberto Manguel, dans Une histoire de la lecture, pousse le concept de l’adéquation parfaite entre l’exergue et l’œuvre à son extrême limite, en reprenant les mots exacts du titre dans l’une de ses citations:

Idem de Céline dans Voyage au bout de la nuit:

Lorsque John Irving, pose en épigraphe les deux premières pierres de son roman L’Oeuvre de Dieu, la part du Diable, il définit en quelque sorte le territoire qu’il entend occuper:

Et pour les petits malins qui estiment que la 2e citation d’Irving n’est qu’un leurre fabriqué de toutes pièces par l’auteur, je précise que le Dr Boldt a publié en 1906 un article sur la chirurgie des ovaires dans le ‘Journal of American Medical Association’. Le doute persiste? googlelez-le…

Parfois, la citation, tirée d’un fait divers dont s’est inspiré le romancier est judicieusement disposée en exergue pour renforcer, chez le lecteur, le sentiment de confiance en la véracité de l’histoire, même si le seul lien qui existe entre un évènement réel et sa transposition romanesque se limite souvent à ces quelques mots. Les minutes de la Société de géographie que cite Michael Ondatje dans L’Homme flambé (Le Patient anglais) ont toutes les apparences de la vérité:

Parfois l’accumulation de citations, loin d’éclairer le sens de l’œuvre, nous embrouille davantage. Sa fonction se limite alors à nous rassurer quant à l’étendue de l’érudition de l’auteur.

(Carlos Fuentes dans Terra Nostra)

Parfois encore, l’exergue parait avoir été simplement été posé là pour la seule raison qu’il fait joli, dans un geste qui tient plus de la préoccupation esthétique que de la volonté de produire du sens. L’effet ressenti peut alors relever tant de la renommée de l’auteur cité:

(Josée Carlos Somoza dans La théorie des cordes)

(Paolo Giordano dans La solitude des nombres premiers):

que de l’étonnement provoqué par la citation elle-même:

(Daniel Pennac dans La petite marchande de prose)

Il y a aussi la citation philosophique dont la profondeur est dissimulée sous l’apparence de la simplicité:

(Hubert Aquin dans Neige noire)

(José Saramago dans Le voyage de l’éléphant)

La citation latine peut également être du plus bel effet, surtout lorsqu’elle n’est pas traduite et qu’elle ne peut plus guère être entendue que par une élite qui s’amenuise. Ainsi de la maxime (vraisemblablement apocryphe) qui apparait en exergue des Mémoires de Casanova et qui n’est ni traduite ni attribuée:

Apparemment, ici la négligence de l’auteur à citer ses sources repose sur le fait qu’il prête au lecteur la culture nécessaire pour, non seulement comprendre d’emblée le sens du texte, mais également en déterminer aisément la paternité.

Pour ma part, j’ai toujours rêvé d’inscrire la citation suivante en exergue du roman que je n’écrirai sans doute jamais:

Quelqu’un peut me dire (sans l’aide d’un moteur de recherche) la provenance de cette citation? Allez, on ne triche pas…

***

Voir également sur ce sujet le site Épigraphes de Gilles G. Jobin qui recense près de 4000 épigraphes provenant de 1125 œuvres.

***

(1) Personnellement, je préfère le terme ‘exergue’ au terme ‘épigraphe’ qui me semble moins usité et que je ne peux m’empêcher d’associer mentalement à d’autres mots (comme ‘épine’ ou ‘épitaphe’) dont le sens négatif me rebute. Cependant, selon le portail lexicographique du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicographiques (CTRL) citant Colin, cet emploi serait erroné:

Rem. L’emploi fig., non attesté par Ac., est condamné par certains lexicographes qui recommandent l’emploi d’épigraphe. Ainsi Colin 1971 : ,,Cet emploi, que les plus récents dict. « (Rob., Lar.) semblent autoriser, n’est pas à recommander. C’est une confusion avec épigraphe, qui désigne une « citation placée en tête d’un chapitre, d’un livre, sur le fronton d’un temple, etc.« 

Cette opinion est également partagée par Grevisse (Le Bon usage, 10e édition, 1975, 156-8), qui mentionne:

(…) Exergue s’emploie assez souvent, de nos jours, pour désigner une inscription, une courte sentence, une citation mise en tête d’un livre, d’un chapitre,  d’un ouvrage: le mot prend ainsi, par abus, le sens d’épigraphe (…)

En passant, je ne saurais trop vous recommander l’usage du portail du CTRL (http://www.cnrtl.fr/definition/). C’est une mine extraordinaire d’informations sur la langue française.

(2) « c’est ne connaître rien que ne pas se connaître soi-même » (http://fr.wikiquote.org/wiki/Giacomo_Casanova#cite_ref-0)

L’un lit, les autres pas…

« M. Martel, ma fille et moi avons fini de lire The Life of Pi. C’est l’histoire avec les animaux que nous préférons tous les deux. C’est un livre charmant – une preuve élégante de l’existence de Dieu et du pouvoir des récits. Merci, Barack Obama. »

Qu’il est rafraîchissant de voir un politicien s’intéresser véritablement à la culture. Barack Obama nous a récemment ravi en envoyant une note de remerciement à l’écrivain Yann Martel pour son livre L’histoire de Pi dont il venait de terminer la lecture avec sa fille. On a souligné avec raison que la beauté de ce geste tenait en grande partie à sa gratuité: Yann Martel étant canadien, il ne votera donc pas aux prochaines élections américaines. De plus, on ne s’étonnera pas que cet événement ait eu un impact médiatique beaucoup plus grand de ce côté-ci de la frontière que chez nos voisins du Sud.

Ce n’est pas la première fois que le président Obama fait état de ses découvertes littéraires. Il y a près d’un an, se disant fatigué de se taper des rapports et des ‘briefing books’, il avouait trouver beaucoup de plaisir à la lecture du roman Netherland de Joseph O’Neill, cette histoire d’un hollandais amateur de criquet dans le New-York d’après le 11 septembre. Bien que je ne partage pas complètement son enthousiasme pour ce roman (voir ici), j’apprécie l’initiative qui humanise son personnage et nous donne l’impression qu’il est possible de partager les mêmes émotions que lui.

Cette attitude tranche avec celle de notre Premier ministre qui se réfugie dans un mutisme buté depuis que le même Yann Martel a résolu de lui faire parvenir un livre accompagné d’une lettre à toutes les 2 semaines et ce, tout le temps que Stephen Harper sera premier ministre du Canada. Ses suggestions de lecture sont disponibles sur le site Que lit Stephen Harper. Il y en a 76  à ce jour, superbement commentées, si bien qu’on se prend à espérer que M. Harper demeure longtemps en poste afin que nous puissions profiter de ces conseils littéraires lumineux. Bon, là je pousse un peu.

À ceux et celles qui souhaiteraient échanger notre Premier ministre avec le Président américain, je rappelle toutefois que la sensibilité littéraire n’a pas toujours été la marque de commerce de la présidence. Comme vous sans doute, je me souviens d’un Georges W. Bush obsédé par la lecture de la bible et dont le plus grand exploit littéraire a été de publiciser, bien malgré lui, le livre pour enfants The Pet Goat alors qu’il visitait une école de Floride le matin fatidique du 11 septembre 2001. Sa réaction, au moment ou l’un de ses garde du corps vient lui chuchoter à l’oreille « The nation is under attack » demeure un grand moment d’histoire. Tout un leader. Comme on dit: « Quand on se compare, on se console ».

Les premiers mots

piledelivresLes premiers mots d’un livre ont un pouvoir étrange et fascinant: celui d’inciter le lecteur à poursuivre l’aventure ou, au contraire, à l’abandonner en réprimant un soupir d’ennui. Certains vous accompagnent toute la vie alors que d’autres retournent à l’oubli, sitôt consommés. 

Au fil du temps et sans trop y penser, j’ai constitué ma petite réserve personnelle de premières phrases dont plusieurs résonnent encore dans ma mémoire depuis ma lointaine adolescence. Imprimées, dirait-on, de manière indélébile, elles remontent de temps à autre à la conscience. Un rien suffit à les ranimer. Qu’on évoque le titre d’un ouvrage aimé et voilà que les mots qui en composent le début se mettent à danser dans ma tête.  

J’assimile ce phénomène à celui qui nous porte à fredonner un air connu sans pouvoir s’arrêter; avec cette nuance que le caractère obsessionnel d’un fragment musical n’est pas nécessairement lié à l’appréciation esthétique de celui qui en est, disons, « victime ». Si je fredonne Et si tu n’existais pas… de Joe Dassin une journée durant, ce n’est pas nécessairement parce que je craque pour cette chanson. Alors que les phrases qui s’impriment dans la mémoire le font précisément en raison de leur beauté ou de leur puissance propre.

Mon Panthéon, à cet égard, demeure assez prévisible, du moins au début. Quoi de plus normal. Tout le monde passe par les mêmes sentiers. Ça se personnalise par la suite. On part de l’antiquité évidemment:

« Chante, déesse, la colère d’Achille, le fils de Pélée; détestable colère qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d’âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel – pour l’achèvement du dessein de Zeus. » HOMÈRE. L’Illiade

« Je chante les combats et ce héros qui, le premier, des rivages de Troie, s’en vint, banni du sort, en Italie, aux côtes de Lavinium… » VIRGILE. L’Énéïde

***

Chez les classiques:

« Sur le milieu du chemin de la vie je me trouvai dans une forêt sombre: Le droit chemin se perdait, égaré. » DANTE, La divine comédie

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi. » ROUSSEAU, Les confessions.

***

Plus près de nous, au siècle dernier:

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » (…) » PROUST. Du côté de chez Swann

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » CAMUS. L’étranger.

***

Chez les contemporains, ça se complique. Pourquoi certaines phrases ont-elles frappé mon imaginaire plutôt que d’autres? Je ne sais pas. En voici quelques exemples:

« Incroyable, le premier animal qui rêva d’un autre animal. Monstrueux le premier vertébré qui réussit à se dresser sur deux pattes, semant la terreur parmi les bêtes qui rampaient encore normalement, avec une joyeuse et naturelle proximité, dans la fange de la Création » FUENTES, Carlos. Terra Nostra.

« ABANDONNE TOUT ESPOIR, TOI QUI PENETRE ICI peut-on lire, barbouillé en lettres de sang au flanc de la Chemical Bank (…) » ELLIS, Bret Easton. American Psycho

« Quand il s’éveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main toucher l’enfant qui dormait à son côté » McCARTY, Cormac. La route

Bon. ici je triche un peu, car les phrases qui suivent ne sont pas exactement les premières, mais bien les 3e et 4e du livre. Admirez cependant l’économie de moyens avec laquelle l’auteur plante le décor historique de son roman:

« On était en 1861. Flaubert écrivait Salambô, l’écrairage électrique n’était encore qu’une hypothèse et Abraham Lincoln, de l’autre côté de l’Océan, livrait une guerre dont il ne verrait pas la fin » BARICCO, Alessandro. Soie

Dans le genre ‘départ-canon’, (pour l’efficacité d’un best-seller):

« Le vent le harcelait. Il en ressentait les morsures profondes sur tout le corps. S’ils ne touchaient pas terre dans les trois jours, il savait très bien qu’ils mourraient tous. » CLAVELL, James. Shogun: Le roman des samouraïs

 Et pour le ‘oumpf’:

« Il m’a fallu du temps et presque le tour du monde pour apprendre ce que je sais de l’amour et du destin, et des choix que nous faisons, mais le coeur de tout cela m’a été révélé en un instant, alors que j’étais enchaîné à un mur et torturé. »

Allez, c’est trop bon, on continue encore un peu:

« Je me suis rendu compte, d’une certaine façon, à travers les hurlements de mon esprit, qu’en dépit de ma vulnérabilité, de mes blessures et de mes chaînes, j’étais libre: libre de haĩr les hommes qui me torturaient, ou de leur pardonner. Ça n’a pas l’air d’être grand chose, je sais. Mais quand la chaîne se tend et entaille la chaîr, quand c’est tout ce que vous avez, cette liberté est un univers entier de possibles. Et le choix que vous faites entre la haine et le pardon peut devenir l’histoire de votre vie. » ROBERTS, Gregory David. Shantaram

Pourquoi ces phrases et non pas d’autres se sont-elles imprimées dans ma mémoire? Aucune idée.

Maintenant, une phrase initiale forte est-elle la garantie d’un grand roman? Pas nécessairement. Je me souviens d’une phrase de Jean-Marie Laclavetine, dont le livre (que je n’ai pas lu) En douceur n’a pas fait beaucoup de bruit, en dépit des efforts déployés par Daniel Pennac, son collègue et ami, pour en faire la promotion: « D’un tempérament doux, Vincent Artus n’avait jamais tué que sa femme ». 

À l’inverse, plusieurs chefs d’oeuvre absolus ont des débuts plutôt modestes dont on ne garde pas de souvenir particulier. Quelques exemples:

« Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace » GARCIA-MARQUEZ, Gabriel. Cent ans de solitude

« Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade » CÉLINE, Louis-Ferdinand. Voyage au bout de la nuit

J’imagine que chacun a sa propre liste de débuts marquants. Qu’en est-il de la vôtre?

J’aime les titres

Je l’avoue, parfois le titre d’un livre agit sur moi comme un aimant, surtout s’il contient plusieurs mots. Bien sûr, le nombre seul ne suffit pas à garantir mon adhésion mais j’ai remarqué que, souvent, les titres qui me plaisent sont plus longs que la moyenne. Si les termes d’un titre sont bien agencés, si l’ensemble est évocateur, s’il s’en dégage une certaine poésie, comme d’un vers tiré d’un poème, je suis déjà un peu gagné. J’ai envie d’aimer le livre qu’il représente. Un titre, c’est une promesse. Certains livres la tiennent, d’autre moins…

J’imagine le cauchemard de l’auteur (et souvent de l’éditeur) au moment de choisir le titre d’un ouvrage à paraître. Il faut ramener l’oeuvre à sa plus simple expression; faire en sorte que le texte tout entier puisse entrer dans ces quelques mots choisis tout en gardant à l’esprit l’aspect promotionnel de l’exercice et les contraintes de la mise en marché.

Quelques exemples de titres qui ont attiré mon attention sur le livre:

Cette attirance pour les beaux titres me vaut aussi parfois des surprises moins heureuses. Témoin, ce roman complètement déjanté dont le titre m’a envoûté comme le chant d’une sirène et sur lequel je suis venu m’échouer, tel un marin sur son récif: Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.

Par ailleurs, la longueur seule n’est pas un gage absolu de réussite à ce point de vue: Les fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire, ouvrage au demeurant plutôt original, est assez mal servi par ce titre (de traduction) sans aucune imagination.

Enfin, malgré la présence d’un titre d’une qualité exceptionnelle, une expérience malheureuse précédente me préviendra parfois contre la tentation de me lancer dans la lecture du dernier livre d’un auteur. C’est le cas de celui-ci:  Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute. Non mais quel titre tout de même, vous en conviendrez.

Peut-être avez-vous, vous aussi, vos titres aimants?