Contes des trois rives

La période des fêtes s’achève et vous trouve tout alourdi? Trop de dinde? trop de tourtières? trop de réceptions? Trop de notes, comme aurait dit l’Empereur Joseph II à Mozart? Alors pourquoi pas une petite lecture rafraîchissante, minimaliste, un peu haïku, comme une cure de pamplemousse? J’ai justement là ce qu’il vous faut.

Mourad Djebel a publié l’année dernière un petit recueil de contes qui s’inscrit dans la pure tradition arabe. L’atmosphère est celle des Mille et unes nuits et l’écriture, d’un style volontairement compassé, ne manque pas de poésie. Voici comment débute le premier des quatre contes que regroupe cet ouvrage:

Et maintenant, disait la conteuse, que l’obscurité a parfaitement étendu sur nous la soie de sa voilure, rendue si légère par la magie des étoiles et de la lune, il est temps, avant que ne vienne vous cueillir la paupière du sommeil, de restituer le verbe à la nuit et la nuit au verbe. Ce soir, je vais vous conter l’histoire de Wadââ. Prénom désignant ces magnifiques petits coquillages appelés cauris et évoquant en même temps la racine du mot « adieu », qu’il soit toujours éloigné de vous tant il recèle de douleurs. (p. 19)

« Restituer le verbe à la nuit et la nuit au verbe ». On ne saurait mieux dire. Dans la courte préface du livre, Mourad Djebel explique en effet comment toute son enfance a été bercée par les histoires merveilleuses que sa mère et ses tantes lui racontaient une fois la nuit tombée, mais jamais avant. Il était hors de question, semble-t-il, que la narration ne débute avant le coucher du soleil. On comprend dès lors que l’enfant, bien loin d’être effrayé par la nuit, l’appelle de tous ses vœux.

Il y a, en condensé dans ces quatre petits contes, tout l’arsenal du merveilleux: Des sorcières, des enchantements, des djinns, des belle-mères acariâtres, des pauvres qui deviennent riches et inversement. La toile de fond est bien sûr celle du désert et des oasis, des palais somptueux comme des modestes chaumières. Tout cela semble si familier et rassurant que nous voilà instantanément propulsés au pays des Mille et une nuits de notre enfance, qui n’est jamais aussi loin qu’on se plaît à l’imaginer. Le merveilleux est inscrit dans nos gènes prétend Borgès cité par Djebel en exergue du recueil:

Les Mille et une nuits ne sont pas quelque chose qui a cessé d’exister. C’est un livre si vaste qu’il n’est pas nécessaire de l’avoir lu car il est partie intégrante de notre mémoire…

Borges, Conférences

À savourer comme une vieille bande dessinée cent fois relue. Un Tintin par exemple…

***

DJEBEL, Mourad. Contes des trois rives. Paris: Babel, 2011, 162 p. ISBN 9782742789764

***

Ce Blog a également commenté le livre: Biblioblog;

***

Voir la fiche du livre sur Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

  • Dans le réseau des Bibliothèques de Montréal (non disponible. Quelqu’un peut en suggérer l’achat?)
Publicités

Treize mauvais quarts d’heure

J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer mon ambivalence face à la nouvelle comme genre littéraire dans un billet antérieur. Dans le cas du présent recueil, on nous propose des contes moraux. Les deux genres ne sont pas totalement étrangers et je ne vois généralement pas de difficulté à étendre au deuxième le jugement sévère que je porte sur le premier. Mais, il y a toujours des exceptions, comme on dit. En voici une…

Il s’agit d’une sélection de 13 très courts textes extraordinairement efficaces de l’écrivain catalan Albert Sánchez Piñol. Côté sujet, ça va dans tous les sens et l’auteur ne s’embarrasse aucunement de vraisemblance. On passe avec bonheur d’une histoire d’hommes venus de la Lune, à la description de la course d’un zèbre contre la mort, au sauvetage d’un naufragé dans la Baltique, à ce qui se passe dans le cerveau en un milliardième de seconde, à la chasse à l’ours blanc d’un esquimau. Décidément, l’imagination est au pouvoir. En quelques phrases rapides, le décor est planté et on comprend aisément de quoi il est question, même lorsqu’il s’agit de situations extravagantes. La chute de chaque histoire est en elle-même un petit bijou. Peut-on parler de morale? Chacun y trouvera sans doute ce qu’il souhaite y voir. Pour ma part,dans la finale, c’est souvent moins la leçon de vie qui m’inspire que la beauté du retournement auquel on assiste.

Ce livre, vous le mettez sur le coin de votre table de chevet et ça se lit tout seul. Parfait pour une période de canicule.

Fait inusité, c’est seulement en parcourant la quatrième de couverture que je me suis rappelé avoir lu un roman précédent du même auteur: Pandore au Congo. Une histoire étrange qui m’avait laissée une impression bizarre. Pour une rare fois, j’étais incapable de décider si j’avais aimé ou non ce roman. Pourtant, ça commençait bien. Voyez plutôt ces premières phrases:

Le Congo. Imaginons une superficie aussi vaste que l’Angleterre, la France et l’Espagne réunies. Imaginons maintenant toute cette superficie recouverte d’arbres de six à soixante mètres de hauteur. Et sous les arbres, rien. (p. 5)

Wow. Quel début tout de même! Ça ne vous donne pas le vertige à vous ce genre de départ canon? Moi, oui. Je serais prêt à faire des bassesses pour écrire, ne serait-ce qu’une fois, des phrases comme celles-là. Mais continuons. Que dites-vous de celle-là?

Cette histoire commença par trois enterrements et s’acheva sur un coeur brisé: le mien. (p. 7)

Comme on dit au bowling: « Encore un abat ». Malheureusement, un roman ça ne se limite pas à une succession phrases choc. Il faut bien avancer. Et c’est là que ça s’est gâté pour moi. J’aurais été prêt à suivre l’aventure de ces deux aristocrates anglais partis s’enfoncer dans la forêt congolaise à la recherche de l’or mais qui, plutôt que la fortune, y découvriront un peuple d’infra-terrestres, les Tectons. Mais, en définitive, je garde du livre une impression diffuse de longueurs et j’en viens aujourd’hui à la conclusion que, plutôt que d’un roman, cette histoire aurait du faire l’objet d’un conte qui se serait parfaitement inséré dans le recueil dont je parlais plus haut.

***

SANCHEZ PINOL, Albert, Treize mauvais quarts d’heure. Paris, Actes Sud, 2010, 141 p. ISBN: 9782742790661

***

Voir la fiche du livre dans Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

***

Commentaires des bloggeurs: Le globe-trotter; Madame Charlotte;

***

SANCHEZ PINOL, Albert, Pandore au Congo. Paris, Actes Sud, 2007, 447 p. ISBN: 9782742769070

***

Voir la fiche du livre dans Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

***

Commentaires des bloggeurs: From the Avenue; Les lectures de Lili; Estampilles; Dasola; Mon Book Club Blog; De page en page; Actu du Noir; Des livres et des champs;