Un gros pavé, deux petites plaquettes…

J’ai connu un assez long passage à vide récemment. Beaucoup de livres commencés et abandonnés en cours de route. J’attendais la révélation, qui ne venait pas. La barre était trop haute sans doute. Quoi faire quand ce genre de malheur nous frappe? Retourner à ses classique.

annakarenineJ’en ai donc profité pour me plonger dans Anna Karénine, que je n’avais pas encore lu. Le pavé est costaud, bien sûr, mais l’écriture de Tolstoï demeure étonnamment moderne et, si certains passages plus didactiques m’ont parus assez ennuyeux, le livre regorge tout de même de scènes d’une grande intensité.

Étrangement, par la suite, j’ai mis la main sur une nouvelle de Haruki Murakami, Sommeil, publiée originalement dans le recueil L’éléphant s’évapore et, cette fois-ci, éditée séparément sous forme de livre illustré. Ceux qui ont pratiqué Murakami connaissent son goût pour l’étrange. Voir sa trilogie 1Q84 qui décrit un univers légèrement décalé par rapport au nôtre. Ainsi, par exemple, le « Q » de 1Q84, serait simplement le chiffre « 9 » inversé. Dans le monde parallèle que dépeignent ces 3 livres, l’année où se situe l’intrigue n’est donc pas 1984 mais bien 1Q84. Bizarre.

Bon, ce n’est pas de cette trilogie dont je voulais vous parler mais plutôt de cette nouvelle, Sommeil, qui raconte comment la vie ennuyeuse d’une mère de famille sans histoire bascule le jour où elle perd complètement le sommeil.sommeil-murakami Épouse au foyer et mère d’un jeune garçon, cette femme, dont la vie diurne paraît réglée comme une horloge suisse, retrouve ainsi une forme de liberté dès la nuit, lorsque son dentiste de mari et son fils s’endorment comme des souches. Et c’est ici que ça devient intéressant: Quelle est la première chose que fait cette femme pour savourer sa liberté récemment acquise? Elle relit Anna Karénine, se rappelant les passages qui l’avaient marquée lors de sa première lecture. C’est ainsi qu’elle se remémore cette scène extraordinaire de la course de chevaux qui m’a également impressionné, ou encore la première rencontre de Vronski et d’Anna à la gare, lorsqu’un seul regard échangé suffit pour les perdre à jamais.

Anna, comme la ménagère de Murakami, a choisi de vivre intensément plutôt que de se laisser engourdir par le ronronnement lénifiant du quotidien. Dans un cas comme dans l’autre, ce choix ne sera pas sans conséquence.

Layout 1Et puis, parlant de livres illustrés, il y a cette étrange petite plaquette de Andrew Kaufmann, Minuscule, qui semble être passée largement sous le radar de la critique littéraire à sa sortie.

Au moins aussi étrange que peut l’être Murakami. L’histoire commence par un vol de banque plutôt inusité. Le cambrioleur s’en prend en effet aux clients de la ligne d’attente et leur demande de lui remettre, non pas de l’argent, mais l’objet qui est le plus précieux à leurs yeux. L’un donnera sa montre, l’autre une photo froissée. Une autre enfin, remettra sa calculatrice de poche. Une fois son larcin accompli, le voleur s’évanouira avec ce maigre butin après avoir déclaré aux clients médusés qu’il s’est ainsi emparé non seulement des objets qui leur tiennent le plus à cœur mais, en plus, de 51% de leur âme.

Par la suite, chacune de ces personnes sera l’objet de phénomènes insolites se rapportant, de près ou de loin, à l’agression dont elle a été victime. L’une se mettra à rapetisser, l’autre sera poursuivie par un lion, une troisième trouvera Dieu. Étrange, vous dites? Voyez plutôt:

Le jeudi 22 février, le lendemain du cambriolage, alors qu’elle cherchait la télécommande sous le sofa, Jennifer Layone trouva Dieu. Il ressemblait exactement à ce qu’elle imaginait —longue barbe blanche, tunique, sandales, tout le bazar. En revanche, il était vraiment sale (il y avait pas mal de poussière sous le divan). Puisqu’elle devait faire du lavage de toute façon, Jennifer l’emporta avec elle à la buanderie. Elle le mit dans une laveuse. Comme elle risquait de manquer de pièces de vingt-cinq cents, elle le lava avec une brassée de jeans. Elle avait dû oublier de vérifier le contenu des poches, puisque Dieu ressortit couvert de miettes de mouchoir. Il était visiblement déçu. Il refusait de regarder Jennifer dans les yeux et quitta la buanderie sans dire au revoir. En fin de compte, elle ne se sentait pas plus proche de Dieu qu’elle ne l’avait été avant le cambriolage. (p. 39)

Le récit suit un parcours hallucinatoire mais retombe sur ses pieds avec élégance. Essayez-le. Au pire, vous n’y perdrez qu’une heure ou deux.

***

TOLSTOI, Léon. Anna Karenine. Gallimard, Paris, 1952, 858 p. ISBN 9782070392520

MURAKAMI, Haruki. Sommeil. Belfond, Paris, 2010, 78 p. ISBN 9782714448200

KAUFMAN, Andrew. Minuscule. Alto, Québec, 2012, 123 p. ISBN 9782896940677

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Une étrange histoire d’amour

uneEtrangeHistoireDamourLorsqu’elle présentait au public une pièce pour quatre mains à l’occasion du concert de fin d’année de ses élèves, la professeure de piano de ma fille aimait bien rappeler cette anecdote voulant que Johannes Brahms ait écrit plusieurs de ses œuvres en prenant soin de faire en sorte que les mains des musiciens aient à se croiser, ce qui lui permettait d’effleurer les poignets de Clara Schumann dont il était secrètement amoureux, lorsqu’il les interprétait avec elle.

Comparez maintenant cet exemple d’amour purement romantique avec les coutumes de notre époque marquée par Occupation double, le « sex on first date », le « speed dating » et autres pratiques édifiantes de la même eau et vous serez en mesure d’apprécier l’écart qui sépare notre univers de celui du 19e siècle. Je ne suis pas certain qu’on puisse parler d’évolution ici et, franchement, dans ce domaine, je préfère me ranger du côté des dinosaures.

Tout ce préambule pour vous parler de cet intéressant petit roman de Luigi Guarnieri ayant précisément pour sujet la passion dévorante et coupable que Johannes Brahms a nourri pour la femme de Robert Schumann depuis du premier où il l’a rencontrée et jusqu’à son dernier souffle.

« Clara ! Viens tout de suite, dépêche-toi ! Attendez ! Ma femme doit écouter cette sonate ! Clara ! Veux-tu bien descendre? Clara ! » L’instant d’après, tu es entrée dans la pièce, ma tendre amie, et ma vie a changé à jamais. (p. 30)

Tout le livre prend en fait la forme d’une longue lettre que le musicien adresse à l’amour de sa vie mais qu’il n’enverra pas puisque Clara vient de mourir.

Mercredi 27 mai 1896
Matin

Ma Clara bien aimée,
Je t’écris cette longue lettre de Vienne, de retour de tes funérailles. Tu m’excuseras si je t’écris même aujourd’hui, même si tu n’es plus là, même si, malheureusement, tu m’as quitté pour toujours. (p. 11)

Qu’importe la mort, l’écriture de cette missive sera l’occasion pour le compositeur de dévider le fil de sa vie, refaisant le parcours qui l’a conduit jusqu’à la brillante concertiste, évoquant l’amitié de Robert Schumann, la longue maladie mentale de ce dernier, l’expression de l’affection naissante entre les deux amoureux, les tensions également.

Oui, je continue d’écrire, et, enfin libéré de la peur de te blesser, je te parlerai de l’amitié mais aussi de la rancœur. De l’affection, mais aussi de la haine, des joies et des douleurs, des incompréhensions, des hypocrisies, des mesquineries, des tristesses. Je te parlerai de tout ce que, durant des années, nous n’avons pas eu le courage de nous dire, et des nombreuses choses que tu ignores. Je t’écrirai et j’écrirai à moi-même, et j’espère seulement que, si un jour nous nous rencontrons à nouveau, dans un lieu où le temps n’existe pas, tu m’étreindras comme tu l’as fait tant de fois, que tu auras pitié de moi et de nous et de toute la vie que nous n’avons jamais vécue et que, à la fin, peut-être tu me pardonneras. (p. 13)

On ressort de cette lecture avec l’intime conviction que les œuvres musicales de ces compositeurs qui ont traversé les siècles, si grandes soient-elles, sont d’abord le fait d’êtres de chair et de sang qui, comme nous autres pauvres humains ont vécu, souffert et aimé.

Je vous conseillerais bien d’écouter quelques danses hongroises de Brahms lors de votre lecture mais ça n’est pas ce que j’ai fait moi-même. Le disque qui tourne en boucle sur ma platine ces temps-ci est plutôt une œuvre pour chœur et orchestre de Haendel:

HAENDEL, George Frideric. Ode for the birthday of Queen Anne (HWV 74). Arles : Harmonia Mundi, 2009. No de catalogue: HMC 902041

Aucun rapport avec ce roman mais, Dieu que c’est beau! Que voulez-vous je suis haendelien… À signaler la présence de la soprano québécoise Hélène Guillemette (que je ne connaissais pas).

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GUARNIERI, Luigi. Une étrange histoire d’amour. Actes Sud, Montréal, 2012, 219 p. ISBN 9782330009021 (traduit de l’italien par Eve Duca en collaboration avec Marguerite Pozzoli)

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Le syndrome de la vis

syndromedelavis

À chaque année, lorsque je visite le Salon du livre de Montréal, j’en ressors le plus souvent étourdi mais les mains vides. Trop de choix tue le choix, j’imagine. Cette fois, j’ai eu plus de bonheur. Non seulement y ai-je acheté deux livres mais en plus, deux romans d’auteurs québécois, chose rare dans mon cas. J’avoue, à ma courte honte, lire peu de romans d’ici.

Le premier, Javotte, était déjà dans ma liste d’attente. Le sujet du livre en lui-même (un conte de fées inversé) et quelques critiques plutôt élogieuses lues récemment avaient éveillé mon intérêt. Belle rencontre.

Quant au deuxième, il est le résultat d’un pur hasard. Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur, Marie-Renée Lavoie. Le rabat de la quatrième de couverture m’apprends que son roman précédent, le premier, La petite et le vieux a connu « un vif succès, autant critique que populaire ». Il a notamment remporté le « combat des livres 2012 » organisé par la radio de Radio-Canada.

Pas besoin d’être devin pour prédire un destin semblable à la nouvelle proposition de Marie-Renée Lavoie, Le syndrome de la vis, qui décrit le mal de vivre d’une enseignante de niveau collégial.

Car oui, Josée est au bout du rouleau. Elle peine à éviter le naufrage complet auquel sa vie semble la destiner. Ne vient-elle pas justement de sauter à pieds joints sur le cellulaire d’un étudiant dont l’attitude l’excédait?

— Ça faisait plusieurs fois qu’il se levait. Je ne sais pas combien de fois, ni pourquoi. Je pensais qu’il allait aux toilettes. Ça me déconcentrait totalement, je perdais le fil de ce que je disais, pis j’arrivais pas à me retrouver. Y me tombait tellement sur les nerfs, je l’aurais écorché vif. Y s’est encore levé. Quand y est passé à côté de moi, je l’ai arrêté pour lui demander où y s’en allait encore. Ma main tremblait.
(…)
— Y m’a regardée avec un sourire, très calmement, du genre « de quoi je me mêle». Ça devait s’entendre dans le son de ma voix que j’étais sur le bord de péter au frette. Son cellulaire a vibré, y l’a sorti, l’a levé à la hauteur de ses yeux, juste entre nous deux, comme une claque dans’face, pis y a lu le message… Ça l’a fait rire. Le message, ou moi, je sais pas. Peu importe. J’ai attrapé le cellulaire, je l’ai mis par terre pis je me suis mise à sauter dessus comme une folle. Comme une maudite folle… Je me suis arrêtée quand le cellulaire a été réduit en poudre. Ça faisait même plus crunch quand je pilais dessus. (p. 24)

Et puis Josée dort si peu que la moindre période de sommeil continu arrachée à l’insomnie est pour elle comme une victoire. Un petit deux heures par-ci par-là et c’est déjà ça de gagné. Par ailleurs,  la conversation suivie qu’elle entretient avec le fantôme de son père décédé a de quoi inquiéter. Mais sa détresse se semble toutefois pas émouvoir outre mesure Philippe, l’amoureux en titre, dont l’attitude est plus près de l’exaspération de la compassion. Au lit, par exemple:

— T’as-tu fini de bouger? Tu peux pas juste essayer de te coucher pis de dormir, comme tout le monde?
— Je fais juste ça, essayer. T’as aucune idée à quel point j’essaie.
— Concentre-toi sur ta respiration, essaie de la ralentir le plus possible. Pense à rien. Pis dors. Me semble que c’est pas compliqué!
— Non, c’est tellement pas compliqué, en fait, que c’est exactement ce que je fais. Mais ça me donne des fourmis d’essayer de ne pas bouger.
— Ben essaye pas de pas bouger, fais juste pas penser à ça. Pense à rien. Couche-toi pis remets ça à demain.
— On est demain.
— Fuck! Fais juste dormir. Regarde, moi je me couche, je ferme mes yeux, je ralentis ma respiration, pis je dors. C’est tout. Je pense à rien. Je me dis: «Voilà, je me couche, pis je dors.» Pis, ça marche. Je dors. Regarde!
— Voilà?
— Ben oui, voilà.
— Dans ta tête, tu dis «Voilà, je me couche»?
— Arrête de penser, couche-toi, bouge pas, respire pas fort, pis DORT! CRISSE! (p. 37)

Bon, j’en vois déjà hausser les sourcils. Non, ne niez pas. Je sais exactement ce que vous pensez: « Mon Dieu que ça doit être sombre. La vie est déjà assez pénible comme ça. Pas la peine d’en rajouter. Et patati et patata ». Eh bien non justement, ça n’est pas déprimant du tout comme lecture. Au contraire. Le regard que pose Marie-Renée Lavoie sur le monde, s’il se démarque par son étonnante acuité, n’est pas pour autant dénué d’humour. La scène du rendez-vous chez le médecin où une Josée au bord du désespoir se fait conseiller des infusions de tisane comme remède à son insomnie chronique est surréaliste mais en même temps, tellement vraisemblable. Il faut voir aussi comment en un simple paragraphe, l’auteur arrive à exprimer  l’essentiel de l’enfance. Voici par exemple comment Josée décrit ses quatre neveux:

Quatre personnalités, quatre univers difficilement conciliables. Je n’ai essayé qu’une seule fois de les faire asseoir ensemble pour jouer au Monopoly. Regrettable débordement d’enthousiasme de ma part. Le petit pleurait parce qu’il ne savait pas compter et voulait les cartes de trains, William chialait parce que j’avais amené la version de l’Ancien Temps avec des piastres en papier au lieu des cartes de crédit électroniques, Romain faisait une moue de dégoût quand il tombait sur des terrains «couleur de fif» qu’il ne voulait pas acheter — sans pouvoir m’expliquer ce qu’est un «fif» — et Xavier avait décidé de quitter la table après dix minutes en lançant à la ronde que c’était un maudit jeu de «fucking capitalistes à ‘marde». Même s’il venait de remporter quinze dollars à un concours de beauté. (p. 97).

Voyez ce que je veux dire? Au final, paradoxalement, c’est très réjouissant comme lecture. Une belle découverte.

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LAVOIE, Marie-Renée. Le syndrome de la vis. XYZ Éditeur, Montréal, 2012, 211 p. ISBN 9782892617054

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Javotte

— Bon, aujourd’hui j’ai une petite question quiz pour vous. Qui peut me dire quel était le prénom des méchantes demi-sœurs de Cendrillon dans le film de Disney? Je prends les premières mains levées.

— En arrière, vous dites? « L’une s’appelait Anaximandre »? D’abord, Anaximandre c’est pas une fille, c’est un garçon et puis, le gars était un philosophe grec et il est mort il y a près de 2600 ans.

—  Comment? « Le dude, il était peut-être méchant »? Eh oui, il était peut-être méchant. On sait pas. Mais le fait d’être « méchant » ne fait pas automatiquement de nous une demi-soeur de Cendrillon. On est d’accord? Allez, taisez-vous.

— Bon, les autres, je vais vous aider un peu, sinon on sera encore là demain. La première s’appelait Anastasie. Et la deuxième, elle s’appelait? elle s’appelait JJJJJJJ?…, Jaaaaaaaa?…, Javvvvvvv?… Javotte. Et devinez quoi? le titre du livre dont nous allons parler aujourd’hui est justement « Javotte ». C’est pas merveilleux ça? Allez, collez tous une image de Transformer dans votre cahier (sauf le dude au fond) et on enchaîne.

Donc, c’est bien d’un univers de conte de fées qu’il s’agit? Pas du tout. Ce serait plutôt le contraire. La vie n’est pas tendre pour notre anti-héroïne. Son père lui est enlevé dès le début de l’histoire, victime d’un stupide accident d’auto. Sa sœur est navrante de bêtise et sa mère ne lui adresse presque plus la parole. Quant aux camardes d’école, n’en parlons pas. D’accord, il y a bien un bal à la fin de l’histoire mais l’univers que met en scène de Simon Boulerice n’a rien à voir celui avec celui qui a imprégné notre imaginaire d’enfant. Il propose plutôt une vision sans fard des affres de l’adolescence. Car Javotte n’est pas belle, du moins certainement pas comme cette sotte de Carolanne, la coqueluche de son école. Elle a de grands pieds, le cou tordu, un appareil dentaire. Bref, elle est mal dans sa peau comme on peut l’être à l’adolescence. Mais, contrairement à son entourage qui nous paraît assez fade, elle a de l’imagination à revendre notre amie. Elle sait inventer avec une facilité déconcertante des histoires rocambolesques dont elle étourdit sa sœur Anastasie.

Je désigne des endroits et j’invente.
Devant un trottoir.
« Ici, en 1979, une femme est morte. Eva Cyr, qu’elle s’appelait, Elle était pharmacienne. Elle allait porter des médicaments à une vieille dame quand une voiture l’a frappée. Elle est morte juste ici. Le conducteur était ivre. Il écoutait la chanson Perfect Day de Lou Reed, ironiquement la chanson préférée d’Eva, la pharmacienne. Au moins elle est morte en écoutant quelque chose de beau. Quand la voiture a roulé sur la tête d’Eva, ça aurait fait un craquement pareil à un flacon de pilules qui craque, sous le poids d’un pied. » (p. 34)

Javotte, c’est aussi une battante qui sait compenser les mesquineries dont elle est l’objet par des réparties acides. Il faut lire sa lettre finale à la si paaaaaaarfaite et si adulée Carolanne. Du vitriol, je vous dis. Pour éviter de vous y brûler, portez des gants de kevlar et des lunettes de soudeur. Simple précaution. Vous me remercierez.

Étonnamment, en bout de course, on ne peut faire autrement que de s’attacher au personnage de Javotte, malgré tous ses travers et sa mauvaise foi manifeste. On se prend à éprouver de la sympathie pour cette jeune fille qui en pince pour son voisin Luc, un garçon, parfait lui aussi, et évidemment beaucoup trop beau pour elle. Ses émotions sont décrites avec une remarquable précision. Admirez ce passage où Javotte, engagée par le père de son voisin apollinien pour tondre la pelouse, essaie de redémarrer la tondeuse qui a calé:

«La tondeuse ne marche plus, je pense.»
«C’est une capricieuse.»
Et je pense qu’il parle de moi. Alors je souris davantage. Il se penche, magouille avec la machine. Je vois son bras veiné, le duvet blond qui m’inspire de belles choses. Il bidule et les tendons de son bras se raidissent. Mes jambes se relâchent. Je me retiens au guidon. J’ai le loisir de détailler ses épaules. Un large bracelet de métal aux larges œillets, très viril, se coince au-dessus de son poignet, contre l’avant-bras. Je ne regarde que cette chaîne. Je clame ma défense.
«Je n’ai rien fait. Juré. »
«Je te crois, Javotte. C’est une vieille machine.»
Il a prononcé mon prénom. Jamais il ne ma parlé avec autant de douceur et d’intérêt. Je frissonne. Le bracelet de Luc tombe jusqu’à sa paume. C’est une chute érotique. Le tendon a remué, la chaîne glisse contre son avant-bras, dépasse le poignet, et barre la paume de sa main. C’est la glissade de bijou la plus sensuelle de ma courte vie. Je ne m’en remets pas. Les tendons remuent toujours, cherchent à régler le bris de la tondeuse. L’autre main pâle et large disparaît sous la machine, ressort maculée de brindilles. Du gazon fraîchement coupé sur une main forte. Luc me sourît, se redresse.
«Les hélices sont vieilles. Ça devrait marcher. »
Le bracelet qui stoppe sur sa paume demeure une œuvre d’art. Il se frotte les mains. La chaîne touche à l’herbe taillée. Il actionne la tondeuse. Le moteur se met à vrombir.
«Voilà. Je pars me changer. J’ai un match.»
Il s’éloigne, alors que je n’ai rien dit. Pas de «merci» pas de «Je suis prête à mourir pour toucher ton bracelet de métal et ta paume de main en dessous». II freine avant d’entrer dans la maison, se retourne.
«Tu diras à mon père que je nettoierai ma chambre ce soir. »
Il disparaît.
Je lui dirai ce que tu veux. (p. 44)

L’écriture de Boulerice est diablement efficace et va à l’essentiel. Les très courts chapitres donnent un rythme soutenu à l’histoire. Ça déboule sur le lecteur comme la vie sur les adolescentes. En forme de tsunami…

Dans l’ensemble, une très belle découverte, que je vous souhaite également de faire. Pour ma part, j’inscris le nom de Simon Boulerice sur ma liste d’auteurs à suivre.

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BOULERICE, Simon. Javotte. Leméac, Montréal, 2012, 182 p. ISBN 9782760933569

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Rue des voleurs

Celui qui nous a offert il y deux ans un roman fascinant mettant en scène un épisode méconnu de la vie de Michel-Ange récidive cette fois avec un livre ancré dans l’actualité la plus récente qui soit. En effet, non seulement le printemps arabe sert-il de toile de fond à cette histoire qui débute à Tanger et se termine à Barcelone mais on y trouve également une évocation de la tuerie de Toulouse qui a eu lieu en mars dernier. Sachant que le dépôt légal de Rue des voleurs date du mois d’août, on est à même d’apprécier ce qu’il y a d’exceptionnel dans cette transposition au domaine romanesque d’événements qui sont, pour ainsi dire, relatés au moment même où ils se déroulent. C’est assez rare. Pour faire mieux, il faudrait évoquer les faits avant qu’ils ne se produisent. On appellerait ça de la science-fiction…

Le personnage principal du livre, Lakhdar est un jeune Tangérois lecteur du Coran et de romans policiers. Chassé de sa famille pour avoir déshonoré sa cousine, il survit de petites rapines et obtient, grâce à son ami Bassam, un modeste emploi qui consiste à tenir un étalage de livres pour le Groupe de diffusion de la pensée coranique. Tout ce que veut Lakhdar, c’est vivre sa petite vie sans histoire à lire ses policiers de gare et à reluquer les jambes des touristes.

Son patron, le Cheick Nouredine, de même que Bassam semblent avoir des projets plus ambitieux mais également plus secrets. Ainsi, cet attentat à la bombe récent dans un café marrakchi, ne serait-il pas de leur fait? Et pourquoi ont-ils donc disparu tous les deux depuis l’événement, le laissant seul avec son comptoir de livres pieux?

Comme plusieurs, Lakhdar rêve de l’Europe. Un amour de passage, Judit, lui servira de phare dans la nuit. Il s’accrochera à son souvenir de la jolie Barcelonaise et s’efforcera d’aller la rejoindre. Seulement voilà, l’Espagne et, avec elle l’Europe entière, est également au bord du désastre. Lakhdar sera tout au long du livre notre témoin d’un monde qui court à sa perte.

Mathias Énard nous offre encore une fois ici un roman intense porté par la prose énergique dont il a fait sa marque. Certaines pages sont d’une grande puissance. On sent qu’il faut les lire comme elles ont sans doute été écrites, dans l’urgence. Un exemple:

J’ai eu faim, j’ai bouffé des fruits pourris que les maraîchers laissaient aux mendiants, j’ai dû me battre pour des pommes mâchées, puis des oranges moisies, balancer des torgnoles à des tarés en tout genre, des unijambistes, des mongoliens, une horde de crève-la-faim qui rôdaient comme moi autour du marché ; j’ai eu froid, j’ai passé des nuits trempé à l’automne, quand les orages s’abattaient sur la ville chassant les gueux sous les arcades, dans les recoins de la Médina, dans les immeubles en construction où l’on devait corrompre le gardien pour qu’il vous laisse rester au sec ;  à l’hiver, je suis parti vers le sud, sans rien y trouver d’autre que des flics qui ont fini par me rouer de coups dans un commissariat de Casablanca pour m’encourager à rentrer chez mes parents ; j’ai dégoté un camion pour Tanger, un brave type qui m’a filé la moitié de son casse-dalle et une beigne parce que je refusais de lui servir de fille et lorsque je suis passé voir Bassam, lorsque j’ai osé remettre les pieds dans le quartier, j’avais perdu Dieu sait combien de kilos, mes vêtements étaient en loque, je n’avais plus lu un livre depuis des mois et je venais d’avoir dix-huit ans. (p. 17)

Voyez ce que je veux dire par « urgence »? On ne peut pas lire ce genre de phrase lentement. On est entraîné comme par un courant trop fort. J’adore.

Et dire que je lui avait prédit le Goncourt. Au moment où j’écris ces lignes, Rue des voleurs ne fait déjà plus partie de la liste restreinte des quatre finalistes au prestigieux prix. Dommage.

En passant, l’atmosphère du livre m’a fait penser au très poignant film Biutiful avec Javier Bardem qui présente un Barcelone tout sauf touristique. À voir ou à revoir.

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ÉNARD, Mathias. Rue des voleurs.  Arles: Actes Sud, [Montréal]: Leméac, 2012, 252 p. ISBN 9782330012670

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Les frères Sisters

Comment vous parler de cet étrange objet? Imaginez « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad (ou encore mieux, son dérivé cinématographique « Apocalypse Now« ) réécrit en forme de roman western. Évidemment la comparaison ne tient pas parfaitement la route mais j’avoue avoir été tenté à plusieurs reprises de faire le rapprochement au cours de ma lecture de ce livre pour le moins singulier.

Voyons un peu: Deux frères meurtriers sont chargés par leur patron (l’énigmatique Commodore) de se rendre à San Francisco trouer la peau d’un chercheur d’or du nom de Warm, pour des raisons qui demeurent assez nébuleuses.

Il y a d’abord Charlie, le taciturne. La gâchette facile, il ne rigole pas et s’embarrasse peu du nombre de cadavres qu’il sème derrière lui. Puis, il y a Eli, le cadet. Un cœur tendre celui-là, toujours prêt à connaître le grand amour et prodigue comme pas deux. Et surtout, il voue à son aîné un amour inconditionnel.

Le parcours de ces messieurs sera l’occasion de rencontres parfois drôles, parfois bizarres mais toujours fascinantes. Ce voyage les transformera imperceptiblement, si bien qu’à l’arrivée, les convictions qu’ils entretenaient quant à la réalisation de leur contrat ne seront plus aussi solides. Pas très loin du Capitaine Willard chassant son Colonel Kurtz.

Peut-être que je pousse le bouchon un peu loin mais c’est surtout qu’il y a quelque chose de déstabilisant dans ce livre. On est parfois au cœur d’un conte écrit par les frères Grimm. D’autres fois, c’est Don Quichotte et Sancho qui pointent le bout de leur nez. Et puis, tant qu’à y être, pourquoi pas « Bouvard et Pécuchet » pour l’accumulation linéaire des scènes tout au long du récit.

Reste des personnages attachants et un humour de situation qui nous offre des moments savoureux comme cette discussion absurde entre Eli et un garçon de taverne alors que notre ami s’est mis en tête de perdre du poids pour plaire aux dames (gardez à l’esprit que nous sommes en 1851, au beau milieu du Far-West):

« Vous n’avez pas faim ce soir, monsieur?
— Je crève de faim, lui dis-je. Mais je voudrais quelque chose de moins nourrissant que la bière, du bœuf et des patates au beurre.»
Le garçon tapota son carnet de son crayon. « Vous voulez manger, mais vous ne voulez pas être rassasié?
— Je ne veux plus avoir faim, répondis-je.
— Et quelle est la différence?
— Je veux manger mais pas des choses aussi lourdes, vous voyez?»
Il dit, « Pour moi, l’intérêt de manger, c’est de ne plus avoir faim.
— Est-ce que vous êtes en train de me dire  qu’il n’y a rien d’autre que ce qui figure sur la carte?»
Le garçon était perplexe. Il s’excusa pour aller chercher la cuisinière. Elle était débordée et contrariée d’être dérangée.
« Quel est le problème, monsieur? demanda-t-elle en s’essuyant les mains sur les manches.
— Il n’y a pas de problème. Je me demandais simplement s’il y avait des plats plus légers que ce que vous proposez sur la carte.»
La cuisinière jeta un coup d’œil au garçon, puis me regarda à nouveau. « Vous n’avez pas faim?
— On pourrait vous donner la moitié d’une portion si vous n’avez pas faim, dit le garçon.
— Je vous ai déjà dit que je suis affamé. Sauf que j’aimerais manger quelque chose de moins bourratif, vous voyez?
— Quand je mange, je veux être rassasiée, déclara la cuisinière.
— C’est l’objectif quand on mange! renchérit le garçon.
— Et quand vous avez fini, vous vous posez une main sur le ventre et vous dites, « Je n’ai plus faim. »
— Tout le monde fait ça.
— Écoutez, dis-je. Je vais prendre une demi-portion de bœuf, sans pomme de terre, et un verre de vin, Est-ce que vous avez des légumes? Des légumes verts?»
Je crus que la cuisinière allait me rire au nez. « Je crois qu’il y a des carottes dans les cages à lapin. (p. 114)

Je ne sais pas pour vous mais ce passage m’a rappelé une scène d’anthologie du film « Five Easy Pieces » de Bob Rafelson où Jack Nicholson s’essaie à commander commander une omelette. Disons qu’il fait preuve de moins de patience qu’Eli… (voir ici)

Une lecture jubilatoire et un livre inclassable couronné par de nombreux prix dont celui du Gouverneur général (finaliste au Prix Man Booker), Les frères Sisters est le 2e roman d’un jeune écrivain canadien anglais mais son premier traduit en français. Sans doute pas le dernier, si vous voulez mon avis…

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DeWITT, Patrick. Les frères Sisters. Alto, 2012, 452 p. ISBN 9782896940165 (Traduit de l’anglais par Emma et Philippe Aronson)

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Moi et toi

Pas facile la vie d’ado pour le jeune Lorenzo. Toute son énergie, il la consacre créer l’illusion de la normalité, donnant le ainsi le change aussi bien à ses camarades de classe qu’à ses parents. Et, dans ce domaine, il faut reconnaître qu’il excelle.

Lorenzo est un enfant normal, ai-je répété. petit à petit, j’ai compris comment me comporter à l’école. Je devais me tenir à l’écart, mais pas trop, sinon on me remarquait.
Je me fondais comme une sardine dans un banc de sardines. Je me mimétisais comme un insecte branche parmi les branchages secs. Et j’ai appris à contrôler ma rage. (p. 39)

Pourtant, sous la surface, le jeune homme demeure persuadé d’être différent des autres. À son âge, il devrait être entouré d’amis. C’est du moins ce que pense sa mère qui s’inquiète de l’isolement dans lequel se trouve confiné son fils. Or, voilà qu’un jour Lorenzo surprend la conversations d’une bande de jeunes qui prépare une excursion de ski d’une semaine. Feignant d’être invité à se joindre au groupe, il souhaite ainsi rassurer sa mère tout en s’offrant quelques jours de solitude. Maintenant, que faire de tout ce temps? Pourquoi ne pas s’installer au sous-sol de l’édifice familial avec ce qu’il faut de provisions et une console vidéo en attendant que la semaine soit écoulée?

Malheureusement, rien ne se déroulera comme prévu et Lorenzo, dont la quiétude ne tardera pas à être troublée par une visite inopportune, se retrouvera bien malgré lui aspiré dans le maelström d’une souffrance qui n’est pourtant pas la sienne.

Il y a chez Niccolò Ammaniti cette récurrence du thème de l’altruisme, du don de soi qui serait le fait, non pas d’êtres accomplis, en pleine possession de leurs moyens mais bien plutôt d’écorchés vifs de la vie, de mésadaptés, de marginaux. Comme si, sauvant les autres, les personnages d’Ammaniti allaient au devant de leur propre rédemption. C’était le cas dans ses romans précédents: Comme Dieu le veut et La fête du siècle.

Décidément, j’ai un très fort penchant pour cet auteur. Tout ce qu’il touche pour le moment semble se transformer en or. À preuve, la quatrième de couverture nous apprend que « Moi et toi » a été porté à l’écran par Bernardo Bertolucci. Ça n’est pas rien. Et puis, le sujet même du roman touche à une dimension importante, à savoir, le besoin qu’ont les adolescents de protéger leurs parents des malheurs qui les affligent. Cette lecture m’a rappelé un drame, malheureusement très réel, survenu il y a 3 ou 4 ans, il me semble. Une adolescente s’étant enlevée la vie avait laissé un mot à ses parents dans lequel il y avait cette phrase « Je n’en peux plus de ce masque de bonheur que je porte pour vous rassurer » (je cite de mémoire mais c’est à peu près ça). Cette phrase m’a profondément marqué. Elle représente à mes yeux la terreur la plus profonde du parent et je me suis toujours dit que si l’on parle de « droit au bonheur » comme d’un chose naturelle, allant de soi, il devrait en être de même du « droit au malheur ». Comme ça au moins, on serait assurés d’avoir toujours l’heure juste.

Bon, assez de rigolade. Revenons au roman. C’est 3 heures de lecture à tout casser et avec Ammaniti, comme d’habitude, difficile de poser le livre avant de l’avoir terminé.

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AMMANITI, Niccolò. Moi et toi. Paris: Laffont, 2012, 151 p. ISBN 9782221125830

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