Anagrammes renversantes

Il faut absolument que je vous parle d’une découverte extraordinaire que j’ai faite il y a quelques jours chez mon libraire. Vous savez sans doute ce qu’est une anagramme (eh oui, on dit « une » et non « un »). C’est facile, on permute les lettres d’un mot et on les utilise pour composer un autre mot. C’est ainsi que « sportif » se transforme en « profits » et que le mot « étreinte » devient « éternité ». Jusque là, rien de compliqué me direz-vous. Le procédé remonte à la nuit des temps. Pour faire court, disons que l’anagramme est à l’alphabet ce que la numérologie est aux chiffres.

Toutefois, comme pour la numérologie, une vague odeur de souffre entoure ce procédé. Les alchimistes, les kabbalistes et les magiciens lui accordaient jadis le pouvoir de révéler le sens secret des choses. À l’inverse, on nous apprend que « Galilée, quant à lui, communiquait sous forme d’anagramme certaines de ses découvertes; c’était là un moyen de s’assurer la priorité de ses observations tout en les entourant de mystère. » (p. 9).

Or, voici que deux amoureux des jeux et de la langue se sont donnés la mission de rajeunir le procédé en nous proposant de nouvelles anagrammes dans ce petit livre d’à peine 105 pages qui se lit comme un recueil de poèmes. Chaque page comporte en en-tête un mot, un syntagme, une phrase dont l’ensemble des lettres sera retourné pour composer une nouvelle proposition. Ça tient à la fois de l’acrobatie et du prodige. Certaines locutions comportent plusieurs mots et des dizaines de lettres. Ce serait déjà un exploit que de ne pas perdre une lettre dans l’aventure mais nos amis ne s’arrêtent pas là. Entre la phrase initiale et sa jumelle retournée ils insèrent un texte brillant, inspiré qui justifiera le passage d’une forme en son complément.

Ici, je sens que vous allez me demander un exemple. Très bien. Voyons si celui-ci vous convaincra:

Le marquis de Sade

Voilà un homme qui sacrifia, plutôt que ses principes ou ses goûts, les plus belles années de sa vie. «  Tuez-moi ou prenez-moi comme cela car je ne changerai pas », écrivit-il à ses censeurs, enfermé dans une tour sous dix-neuf portes de fer. Ils avaient imaginé faire merveille en le réduisant à une « abstinence atroce sur le péché de la chair ». Ils s’étaient trompés: sa tête s’était échauffée et forma des fantômes qui se mirent en marche pour ne plus s’arrêter, chefs-d’œuvre de noirceur absolue. Le marquis

démasqua le désir.

(p. 37)

On pourrait s’arrêter là que ce serait déjà assez impressionnant. Mais d’autres propositions plus complexes s’ajouteront qui frôleront carrément la démence. Comment peut-on imaginer la transmutation de la locution:

« Jeanne Antoinette Poisson, marquise de Pompadour »

en

« Ainsi attendais-je qu’on poudre et pomponne ma rose »

(p. 53)

À propos, on se demande bien à quelle rose la marquise fait allusion. Mais, ça c’est une autre histoire… Reste que le procédé relève du tour de force. Quelle méthode nos amis emploient-ils pour révéler ces perles de la langue? Aucune indication n’est donnée. Peut-être confient-ils à un programme informatique le soin de lister les permutations possibles à l’intérieur desquelles ils feront le tri, peut-être ces combinaisons sont-elles le résultat d’un travail attentif et minutieux ou, au contraire, surgissent-elles toutes seules du néant, s’imposant d’elles-mêmes à nos auteurs? On ne le saura pas.

Ce que l’on peut dire en revanche, c’est que les deux compères s’attaquent avec un égal bonheur à tous les rayons de la culture et de la connaissance. Et pour cause: L’un d’eux est pianiste et amoureux des lettres. L’autre est physicien et parle d’astronomie avec autant de passion qu’un poète de l’amour. Il nous rappellera avec brio que:

« La gravitation universelle »

est une

« Loi vitale régnant sur la vie »

(p. 11)

Le côté ludique de l’exercice n’est pas sans rappeler les travaux que le groupe OULIPO (OUvroir de LIttérature POtentielle) avait entamé il y a plusieurs décennies. Membre fondateur du groupe, Raymond Queneau avait d’ailleurs publié un livre intitulé « Cent mille milliards de poèmes ». Chaque page de l’ouvrage était découpée en languettes et sur chaque languette était imprimé un vers. On pouvait donc construire un poème à volonté en feuilletant ces languettes et en les disposant selon son gré. Ainsi, le vers 1 de la page 1 + le vers 2 de la page 25 + le vers 3 de la page 7 + le vers 4 de la page 60 donnait un quatrain inédit. Une sorte de cadavre exquis pour emporter si on veut.

Dans un registre plus prosaïque, j’avoue, à ma courte honte, que j’ai également fait le rapprochement avec la dictée de Pivot imaginée par François Pérusse. Un exemple:

« Il y aura demain cet effet sirupeux dans le ciel muni de bleu frais. »

Nous donne:

« Il y aura deux mains sur tes fesses si tu veux dans cinq minutes à peu près. »

Bon. On enchaîne.

Le livre est agrémenté de dessins de Donatien Mary. Il pèse trois fois rien. C’est l’antithèse du roman « Un monde sans fin » dont je parlais récemment. On a envie d’y revenir pour relire des passages, exactement comme un recueil de poèmes. D’ailleurs, je crois que c’est le genre de petit livre que j’apporterai en voyage, brisant ainsi l’habitude que j’avais prise il y a des années d’insérer le recueil « Alcools » d’Apollinaire dans mes valises.

Je pourrais vous parler de ce livre encore longtemps mais le mieux est probablement de vous le laisser découvrir…

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KLEIN, Étienne et PERRY-SLAKOW, Jacques. Anagrammes renversantes. Paris : Flammarion, 2011, 105 p. ISBN 9782081272217

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Un monde sans fin

J’ai connu un léger passage à vide, côté lecture, récemment. Deux ou trois romans me sont littéralement tombés des mains. Oubliés dès que refermés. Ces choses-là arrivent parfois. Aussi me suis-je dis, entre temps, pourquoi ne pas vous parler du roman monumental de Ken Follet, Un monde sans fin que je viens tout juste de terminer en version audio.

Les 1285 pages du livre représentent plus de 54 heures d’écoute. Ça paraît énorme comme ça mais je vous dirais que, paradoxalement, le temps m’a semblé très court. J’ai essentiellement écouté ce roman en m’entraînant au gym et, grâce à lui, les sessions de cardio sur tapis roulant m’ont semblé beaucoup moins ennuyeuses. J’en redemandais même, anticipant avec plaisir le moment où je pourrais enfin reprendre le fil de ce récit fascinant. Bien que ce ne soit pas ma première expérience de la sorte, l’état dans lequel me plonge l’écoute d’un roman audio m’étonne toujours un peu: Je cours, soulève des poids, m’étire dans tous les sens mais en même temps, je ne suis pas là: Je suis au 14e siècle avec Merthin le pontier, le bouillant Ralph, mère Caris la guérisseuse, Gwenda et l’imbuvable prieur Godwyn. Au final, si les bénéfices de mes efforts physiques demeurent, hélas, bien relatifs, je me suis au moins amusé et le voyage imaginaire que j’ai fait en valait la peine.

Les voix ici sont évidemment magnifiques et l’histoire bien ficelée ne laisse pas de répit. Bien que les personnages y abondent, aucun n’est laissé en plan et on ne ressent jamais l’impression d’être perdu au milieu d’une galerie de figurants dont on ne saurait plus trop qui est qui, comme il arrive parfois. Au contraire, tous les éléments ont leur utilité si bien que chaque détail semé en germe au début du livre revient éclore au moment opportun. On ne peut qu’admirer le mécanisme bien huilé de ce récit ambitieux et documenté qui se déploie comme une symphonie et où chaque personnage a sa partition à jouer.

Rassurez-vous, je ne tenterai pas de résumer cette histoire complexe. Précisons simplement que l’action se déroule à Kingsbridge, le village fictif inventé par Ken Follet pour son roman précédent, Les Piliers de la terre et que près de 200 ans ont passé depuis l’érection de la Cathédrale qui était au cœur du premier livre. Cette fois encore, les protagonistes du roman ne l’auront pas facile. Leurs projets seront constamment compromis par des intérêts contraires, quand ce ne sera pas par la peste elle-même.

C’est curieux, récemment je discutais de ce roman avec mon frère qui m’expliquait en avoir justement abandonné la lecture, excédé qu’il était d’assister page après page à une accumulation incessante d’échecs et de voir les projets des personnages systématiquement contrariés par des forces adverses. Comme si le sort s’acharnait sur eux. J’avais moi-même ressenti un agacement semblable à la lecture des Piliers de la terre il y a quelques années: Je construis les murs de ma cathédrale, tu me les démolis, je les reconstruis, tu me les redémolis et ainsi de suite… Sauf qu’ici, je n’ai vraiment pas eu cette impression. D’abord, il n’y a pas à proprement parler de redite. Ensuite, j’ai plutôt vu dans tout ceci une fascinante allégorie de la condition humaine. Ce que nous dit le livre, à mon humble avis, c’est que le sens de la vie résulte de la lutte pour la survie. Sans difficultés à vaincre, l’existence humaine n’aurait aucune finalité. C’est ce que nous démontrent, page après page, les personnages de Follet. Ou peut-être que je déconne à plein tube. Enfin, vous vous ferez une idée…

Évidemment, il faut accepter de remiser un peu sa sensibilité littéraire au vestiaire. Ainsi, il n’y a pas vraiment d’extrait du livre que j’aurais envie d’isoler et de présenter comme une perle d’écriture. Mais, pour le reste, question intrigue, c’est fort bien mené. On est dans les ligues majeures ici.

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Version audio:

FOLLET, Ken. Un monde sans fin. [La Rocque-sur-Pernes, France] : Livres audio V.D.B., c2010., 5 CD MP3, ISN 9782846948289

Version imprimée:

FOLLET, Ken. Un monde sans fin. Paris: Lafont, 2008, 1285 p. ISBN 9782221096192 (Traduit de l’anglais par Viviane Mikhalkov)

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Limonov

« Tout de même quel écrivain que ce Carrère ». Cette réflexion, à vrai dire, je n’ai cessé de me la faire tout le temps que j’ai consacré à la lecture de cette biographie du poète-aventurier-politicien russe Edouard Limonov. D’abord, Limonov, je n’en avais jamais entendu parler. Et, soyons clairs, si la prose de Carrère ne laisse pas de m’impressionner par sa fluidité, le sujet dont il traite ici m’a paru quant à lui éminemment antipathique.

Édouard Limonov (né Savenko) n’est à tout prendre qu’une petite frappe dont la seule ambition est de s’illustrer par n’importe quel moyen: si ce n’est par la littérature, ce sera par les armes.

Je résume. Il est encore dans la jeune vingtaine lorsqu’il quitte son Ukraine natal pour tenter sa chance dans l’underground de Moscou à l’époque du très sémillant Léonid Brejnev. La renommée tardant à se concrétiser, c’est sans surprise qu’on le retrouvera plus tard à New-York, exilé volontaire poursuivant toujours la même chimère, celle de sa célébrité. Il y connaîtra comme on dit, trente-six métiers, trente-six misères. Et puis, enfin le signal tant attendu lui vient de Paris. On s’intéresse à ses écrits. Il accourt.

Après quelques années jalonnées de succès littéraires relatifs en France, retour au pays sur fond de perestroïka. Son parcours par la suite s’emballe: Sarajevo, de nouveau Moscou, puis Paris, retour aux Balkans, tournée au Kazakhstan, au Turkménistan, au Tadjikistan, en Ouzbékistan. Notre homme se cherche une cause. Il faut dire qu’il a fondé avec quelques joyeux drilles de ses amis aux crânes rasés un mouvement appelé « Parti national bolchevique ». Tout un programme.

Politiquement, Limonov se fait, pour ainsi dire, un devoir d’être à l’opposé de la majorité: Il est à l’extrême droite lorsque tout le monde est à gauche, et inversement. Il fait l’intéressant, revêt des opinions politiques comme des vêtements dont il peut changer au gré de sa fantaisie ou de l’interlocuteur: bref, c’est un poseur. Ce qui ne l’empêche pas de rêver secrètement à la restauration de l’Empire qui, dans son esprit, n’a jamais été aussi grand que durant les années les plus sombres du régime soviétique. J’exagère à peine. Bon, c’est vrai, il y a eu des morts, des prisonniers d’opinion, de la répression mais qu’est-ce qu’on était fiers de notre patrie tout de même. En cela, il n’est pas très éloigné de son compatriote Vladimir Poutine qui a simplement le tort d’être plus célèbre que lui. Tout cela, Carrère le relève fort justement.

On l’aura compris, je ne me suis pas trouvé beaucoup d’atomes crochus avec le compère Limonov. Reste la prose lumineuse de Carrère et sa manière unique d’écrire qui tient sans doute beaucoup à la façon qu’il a de se mettre en scène tout en racontant l’histoire de quelqu’un d’autre. Je ne sais pas si ce procédé porte un nom mais, à défaut d’en connaître l’étiquette, je qualifierais son travail de « biographie subjective », une méthode dérivée de celle de Truman Capote et ses « romans de non fiction », dit-on. Puis, il y a l’incroyable limpidité, j’allais dire « la musicalité » de sa prose. Car c’est bien de musique qu’il s’agit, de phrases dotés d’une mélodie et d’une rythmique propre. Un exemple? En voici une, de phrase, qui s’étire comme une longue mélopée. Savourez:

Il allait peut-être vieillir dans la peau d’un écrivain de second plan, à la réputation agréablement sulfureuse, que ses collègues regardent avec envie dans les salons du livre parce qu’il attire les jolies filles un peu destroy et qu’ils lui prêtent une vie plus colorée que la leur, mais en réalité il habite une soupente avec une chanteuse alcoolique, vide les poches de ses habits pour voir s’il a de quoi s’acheter une tranche de jambon et se demande avec angoisse quels souvenirs il lui reste à accommoder pour son prochain livre, car la vérité est qu’il est arrivé au bout, il a pratiquement tout débité de son passé, il ne lui reste que le présent, et le présent c’est cela: pas de quoi pavoiser, surtout quand on apprend que cet enculé de Brodsky vient d’avoir le prix Nobel. (p. 237)

Ouf! Voyez comme c’est long mais comme, paradoxalement, ça coule tout seul. L’écriture est-elle une tâche ardue pour Carrère? Je n’en sais rien, mais ce que je sais par contre c’est qu’en général, cette simplicité apparente du discours ne s’acquiert qu’au prix d’un immense travail. Et, spontanément, lorsque j’essaie de trouver au Québec quelqu’un qui professe un amour aussi inconditionnel pour la langue et qui polit ses phrases comme on fait reluire du cristal, c’est à Pierre Foglia, le journaliste, que je pense. J’ai donc été particulièrement étonné de voir ce dernier, non pas éreinter, mais carrément assassiner (« shut down in flames’, comme disent les chinois) l’œuvre de Carrère au détour d’une phrase, comme il lui arrive souvent de le faire. Voir ici et ici. Je ne partage pas cette opinion voulant qu’une œuvre jouissant d’une immense popularité soit nécessairement médiocre et qu’il faille la dénigrer. Fait à noter, sur cette question, Foglia et Limonov se ressemblent étrangement par le dédain qu’ils affichent tous les deux envers ce qui fait consensus.

Une biographie à lire (malgré les faiseurs d’opinion) pour le plaisir de se laisser enivrer par les histoires d’un conteur d’exception. Peut-être aimerez-vous également découvrir son livre précédent: D’autres vies que la mienne.

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Ceci dit, est-ce que la biographie de Carrère m’a donnée l’envie de découvrir l’œuvre de Limonov? À vrai dire, pas du tout. Mais, vous allez rire, je passe l’autre jour à ma bibliothèque de quartier et qu’est-ce qui m’attend, bien en vue sur le rayon des nouveautés? Le journal d’un raté d’Édouard Limonov, un de ses textes les plus importants qui date de 1982, en réimpression bien sûr, la maison d’édition ayant visiblement profité du regain d’intérêt suscité par le livre de Carrère. J’emprunte, évidemment.

Première constatation: La page titre nous indique « Roman’ alors que le texte tient beaucoup plus du recueil de pensées, il me semble. Pascal à l’envers. Il raconte les années de plomb que l’auteur a vécues à New-York, ses premières années d’exil. Ce que j’en ai pensé? Pas grand chose, si ce n’est que sa prose onirique a résonné en moi comme un écho lointain, et pour tout dire, amoindri, des Chants de Maldoror de Lautréamont. On élève la cruauté en vertu et on déploie un maximum d’efforts pour choquer les bien-pensants et les « matantes ». Rien pour me rendre le compère plus sympathique. J’abandonne assez tôt.

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CARRÈRE, Emmanuel. Limonov. Paris: P.O.L., 2011, 489 p. ISBN 9782818014059 (Prix Renaudot 2011)

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Le Turquetto

Une très légère anomalie aurait été décelée récemment dans la signature d’un tableau attribué jusqu’ici à Titien. Selon les experts, il y aurait en effet une différence chromatique entre le « T » initial et le reste de la signature composée par les lettres « icianus » apposée au bas de la toile L’Homme au gant. (Remarquez, en vérifiant sur une image haute résolution, j’ai eu du mal à localiser la position exacte de la signature sur cette toile, incidemment voisine de la Joconde au Louvre, alors, vous imaginez, les légères variations chromatiques…). Quoiqu’il en soit, l’analyse spectrométrique effectuée en 2001 semble confirmer cette observation:

(…) Tout porte à penser que la signature a été apposée en deux temps, par deux mains différentes, et dans deux ateliers distincts.
Du fait de la chronologie (le ‘T’ a selon toute logique été peint en premier, dans l’atelier de l’auteur), on peut émettre l’hypothèse que le tableau n’est pas de la main de Titien. (p. 12)

Fin de l’histoire? Non, ce n’est que le début. Metin Adriti, s’appuyant sur ce prétexte, nous propose une interprétation romanesque selon laquelle ce tableau serait le seul survivant de la production d’un maître inconnu: Élie, fils d’un marchand d’esclave juif, alias « Petit Rat », ou Ilias Troyanos, dit « le Turquetto ». Ce faisant, il a utilisé toute la liberté dont un écrivain peut se réclamer. D’abord, en fixant le décor. Pourquoi pas Constantinople? Carrefour bouillonnant de toutes les civilisations, l’ancienne Cité permettra en effet au jeune peintre de cotoyer les cultures musulmanes et chrétiennes. Si, de la première il apprendra à maîtriser l’art du trait décoratif, c’est vers la seconde qu’il se sentira appelé dans la mesure où il pourra y satisfaire sa passion pour la représentation de sujets, ce que n’admettent ni la religion juive, ni la musulmane.

À la mort de son père, Élie mettra le cap au Nord-Ouest et s’établira à Venise, cachant ses origines juives sous l’identité du peintre grec Ilias Troianos. Il y demeurera plus de quarante ans, d’abord à titre d’apprenti du Titien, puis à son propre compte, engageant lui-même plusieurs assistants pour réaliser ses tableaux de plus grands formats. Son projet le plus ambitieux lui sera commandé par Filippo Cuneo, maître de la confrérie de Sant’Antonio. Il s’agit d’une cène de 70 mètres carrés destinée à accroître la notoriété de son commanditaire. Le Turquetto mettra près de deux ans à la peindre mais le dévoilement public de l’œuvre créera un tel scandale qu’il lui vaudra la prison. L’art était décidément un sport extrême au temps de la Sainte inquisition.

Ses origines juives une fois établies, les toiles du maître ne seront plus bonnes que pour l’autodafé. Une seule échappera ainsi au carnage puisqu’elle sera endossée en quelque sorte par un autre artiste. D’où la supercherie dont il était question plus haut.

Avec ce roman, Metin Arditi brosse (c’est le cas de le dire) un tableau convainquant d’une période marquée par l’intolérance et le fanatisme.

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ARDITI, Metin. Le Turquetto. Paris: Actes Sud, 2011, 280 p. ISBN 9782742799190

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La vie sexuelle des super-héros

Imaginez une version trash de l’univers propret des super-héros américains. En ce début de 21e siècle, l’atmosphère n’est plus guère à l’optimisme et la période faste des redresseurs de torts en collants semble bel et bien révolue.

Superman vit reclus comme un ermite depuis qu’il est incapable de voler. Batman, le chevalier noir narcissique, s’adonne à des pratiques d’une perversion extrême avec de trop jeunes personnes depuis qu’un meurtre crapuleux l’a providentiellement délivré de l’amour inconditionnel, mais ô combien encombrant, que lui vouait son fidèle assistant Robin. Mystique, la mutante azurine reconnue pour sa capacité à prendre l’apparence de n’importe quel être humain, est désormais à la barre d’une émission de variétés où elle s’attire d’enviables cotes d’écoute grâce à ses personnifications de Madonna, de Vladimir Poutine ou d’Arnold Schwarzenegger tandis qu’au poste concurrent, Namor, le Prince des mers aux pectoraux proéminents, anime un talk-show depuis son aquarium.

Ah, je vous le dis, rien ne va plus au royaume révéré des super-héros. Jusqu’à Red Richards (vous savez, l’homme élastique des Fantastic 4) un scientifique pourtant sérieux et renommé qui s’est entiché d’une aspirante astronaute de 40 ans sa cadette. Le pauvre Red, jadis extensible à volonté, nourrira sa passion au prix d’étirements douloureux imposés à certaines parties de son corps qui n’a manifestement plus la souplesse d’antan. Je vous épargne les détails mais j’avoue que, dans ma grande naïveté, je ne m’étais jamais arrêté à réfléchir aux avantages que pouvait retirer l’homme élastique de ce super-pouvoir sur un plan strictement sexuel. J’imagine que je devais être trop occupé à m’intéresser aux poses suggestives de Cat Woman. Mais bon, passons.

Tout ça pour dire qu’une menace sourde plane sur l’univers déliquescent de Gotham City. Il semble que la vie d’anciens justiciers masqués soit menacée par un tueur qui prend soin de transmettre à l’avance à chaque nouvelle victime une feuille de papier comportant toujours la même formule d’adieu: « Adieu cher Mister Fantastic » ou « Adieu cher Batman », etc. Qui peut bien en vouloir ainsi à des citoyens aussi honorables? Le policier Danny De Villa mène l’enquête. Son propre passé de même que celui de sa famille sont également assez ambigus merci. Il sera toutefois le ciment qui relie chacun des chapitres dédiés à un super-héros différent.

Sommes-nous ici en présence d’une allégorie de l’Amérique déclinante dont les idoles déchues ont été jetées à bas ou simplement d’un brillant exercice de style? On ne sait trop. Chacun se fera sans doute son idée. Quoi qu’il en soit, ce livre surprend par le sérieux de son propos qui contraste fortement avec l’apparente frivolité des thèmes abordés. On y découvre un véritable auteur capable de décrire des scènes d’une grande puissance. Plus étonnant encore, Marco Mancassola réussit le tour de force d’humaniser chez ses personnages les caractéristiques qui, précisément, devraient en principe les éloigner le plus de nous. Ça tient de l’exploit. Encore un auteur italien à découvrir.

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MANCASSOLA, Marco. La vie sexuelle des super-héros. Paris: Gallimard, 2011, 545 p. ISBN 9782070128792 (traduit de l’italien par Vincent Raynaud)

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Contes des trois rives

La période des fêtes s’achève et vous trouve tout alourdi? Trop de dinde? trop de tourtières? trop de réceptions? Trop de notes, comme aurait dit l’Empereur Joseph II à Mozart? Alors pourquoi pas une petite lecture rafraîchissante, minimaliste, un peu haïku, comme une cure de pamplemousse? J’ai justement là ce qu’il vous faut.

Mourad Djebel a publié l’année dernière un petit recueil de contes qui s’inscrit dans la pure tradition arabe. L’atmosphère est celle des Mille et unes nuits et l’écriture, d’un style volontairement compassé, ne manque pas de poésie. Voici comment débute le premier des quatre contes que regroupe cet ouvrage:

Et maintenant, disait la conteuse, que l’obscurité a parfaitement étendu sur nous la soie de sa voilure, rendue si légère par la magie des étoiles et de la lune, il est temps, avant que ne vienne vous cueillir la paupière du sommeil, de restituer le verbe à la nuit et la nuit au verbe. Ce soir, je vais vous conter l’histoire de Wadââ. Prénom désignant ces magnifiques petits coquillages appelés cauris et évoquant en même temps la racine du mot « adieu », qu’il soit toujours éloigné de vous tant il recèle de douleurs. (p. 19)

« Restituer le verbe à la nuit et la nuit au verbe ». On ne saurait mieux dire. Dans la courte préface du livre, Mourad Djebel explique en effet comment toute son enfance a été bercée par les histoires merveilleuses que sa mère et ses tantes lui racontaient une fois la nuit tombée, mais jamais avant. Il était hors de question, semble-t-il, que la narration ne débute avant le coucher du soleil. On comprend dès lors que l’enfant, bien loin d’être effrayé par la nuit, l’appelle de tous ses vœux.

Il y a, en condensé dans ces quatre petits contes, tout l’arsenal du merveilleux: Des sorcières, des enchantements, des djinns, des belle-mères acariâtres, des pauvres qui deviennent riches et inversement. La toile de fond est bien sûr celle du désert et des oasis, des palais somptueux comme des modestes chaumières. Tout cela semble si familier et rassurant que nous voilà instantanément propulsés au pays des Mille et une nuits de notre enfance, qui n’est jamais aussi loin qu’on se plaît à l’imaginer. Le merveilleux est inscrit dans nos gènes prétend Borgès cité par Djebel en exergue du recueil:

Les Mille et une nuits ne sont pas quelque chose qui a cessé d’exister. C’est un livre si vaste qu’il n’est pas nécessaire de l’avoir lu car il est partie intégrante de notre mémoire…

Borges, Conférences

À savourer comme une vieille bande dessinée cent fois relue. Un Tintin par exemple…

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DJEBEL, Mourad. Contes des trois rives. Paris: Babel, 2011, 162 p. ISBN 9782742789764

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  • Dans le réseau des Bibliothèques de Montréal (non disponible. Quelqu’un peut en suggérer l’achat?)

Ils ont tous raison

Que diriez-vous d’aller faire un tour dans la tête d’un chanteur napolitain cocaïnomane? C’est l’excursion en forme de montagne russe que nous propose Paolo Sorrentino dans ce premier roman à la prose débridée et foisonnante.

Sorrentino s’est principalement fait connaître comme réalisateur. On lui doit entre autres les films Les conséquences de l’amour (en nomination pour la Palme d’or, Festival de Cannes, 2004) et Il Divo (Prix du jury, Festival de Cannes, 2008; en nomination pour l’Oscar du meilleur film étranger, Academy Awards, 2010). Disons que, comme CV, on a vu pire… Et comme si l’étiquette de « chef de file du nouveau cinéma italien » (4e de couverture) ne lui suffisait pas, voilà que Monsieur se permet de proposer avec Ils ont tous raison un roman écrit à la mitraillette; étourdissant, exubérant mais surtout, inspiré.

Il faut dire que les idées circulent vite dans la tête du chanteur de charme Tony Pagoda. La poudre blanche y est sans doute pour quelque chose.

Moi j’ai dans la tête un parc d’attraction le dimanche après-midi à l’heure de pointe et des milliards de mômes déchaînés y foutent le bordel, sans compter les tonnes de coke sniffées en continu que je n’ai jamais réussi à éliminer. (p. 249)

Le roman débute en 1979, au moment où le chanteur livre un important concert au Radio City Hall de New-York. Toute la communauté italo-américaine s’est donnée rendez-vous pour le supporter. Le grand Sinatra lui-même s’est déplacé. À la fin du spectacle, il ira jusqu’à saluer Pagoda dans sa loge et, magnanime, laissera tomber ce conseil, comme une perle sortant de la bouche de Dieu lui-même:

« Le concert c’était good, Tony, mais rappelle-toi une chose: même sur un trône, on n’est jamais qu’un sac à merde » (p. 29)

Charmant. Rassurez-vous cependant, à quarante ans bien sonnés et à l’apogée de sa carrière, il en faut plus pour impressionner le grand Tony Pagoda. Nous suivrons donc le parcours en dents de scie — à la fois géographique et mental — de ce drôle d’énergumène, ce qui nous conduira tout autant dans le passé lointain de ses premières amours qu’aux confins de la jungle amazonienne où le chanteur ira se terrer durant près de 20 ans. Il n’en ressortira qu’à l’aube de l’an 2000, à l’initiative d’un inculte mais richissime romain qui souhaite se payer une prestation du « king » pour marquer le passage au nouveau millénaire. Ce sera l’occasion pour Pagoda d’apprécier l’évolution de la société italienne durant sa longue absence. Disons toute suite que le constat sera loin d’être positif.

Sorrentino a du souffle. Il procède souvent par accumulation d’images, de comparaisons, ce qui amplifie d’autant l’effet initial:

J’ai baisé sous l’eau avec au moins seize créatures de sexe féminin, je me suis démené dans des canots pneumatiques par une mer force six, j’ai eu des femmes entretenues, des vendeuses, des putes, des écrivaines de seconde zone, des lesbiennes, des kyrielles d’élèves en comptabilité, quelques unes au lycée classique, des armées rouges de femmes de chambre dans des hôtels, une gymnaste tchécoslovaque, quelques paysannes danoises, des mères au chômage qui ne chômaient guère, des pharmaciennes accros à la coke, des végétariennes qui mettaient mes érections à rude épreuve avec de l’encens partout dans la maison, j’ai eu les femmes de tous les autres et même une pilote d’hélicoptère particulièrement vulgaire, deux maîtresses d’école maternelle ensemble pendant la récréation et je ne vous donne qu’un seizième de mon répertoire, eh bien, malgré toute cette encyclopédie d’émotions, je n’ai été aussi impressionné, touché, assommé, démoli, excité qu’en ce moment, en entendant les paroles que vient de prononcer Rita Formisano. (p. 197)

Il pratique également avec bonheur l’art de l’hyperbole. Voici, par exemple, comment Tony Pagoda décrit les cafards de Manaus, son village d’adoption au Brésil:

Ce sont les cafards, à Manaus, qui te tolèrent. Pas l’inverse.

Industrieux comme l’abeille, véloces comme le guépard, rusés comme le renard, prudents comme la fourmi, affamés comme le vautour, avisés comme l’écureuil, et en plus ils ne dorment jamais. Jamais. Je vous jure. J’ai jamais vu un cafard dormir. Ils n’ont pas le temps, ils doivent conquérir le monde et ils ont décidé que leur expansion irréversible commencerait exactement où j’habite. (p. 290)

Enfin, je m’en voudrais de ne pas souligner ce titre honorifique décerné à l’ami Pagoda par mon institution!!!! (faudrait sans doute revoir les critères admissibilité…):

(…) me revient en mémoire, sans raison, ma prof du collège en train de me dire que mes rédactions étaient bourrées de fautes de grammaire mais moi j’étais pas d’accord, et une vague de colère vengeresse m’envahit, si elle est toujours en vie je vais aller la visiter dans sa baraque de vieille qui pue le renfermé et je lui agiterai sous le nez le diplôme de docteur honoris causa que l’université du Québec m’a décerné l’an dernier, et qui dit, noir sur blanc, que Tony Pagoda est un poète. Franchement, un poète ça peut pas faire des fautes de grammaire. (p. 40)

Je ne sais pas si on peut parler d’une renaissance de la littérature italienne comme il semble qu’on puisse le faire d’un nouveau cinéma italien mais, si c’est le cas, Paolo Sorrentino s’y est déjà taillé une place de choix avec ce premier roman. Brillant coup d’envoi.

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SORRENTINO, Paolo. Ils ont tous raison. Paris: Albin Michel, 2011, 420 p. ISBN 9782226229793 (traduit de l’italien par Françoise Brun)

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Le Blog de Yv (n’a pas aimé);  L’accoudoir; En marge(s); Thierry-Guinhut-littératures; seren.dipity; Décalée par Julie; La Bayonnaise;

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