Taxi

Au cours des années, j’ai fréquemment eu l’occasion d’utiliser les services de taxis pour me déplacer dans le cadre de mon travail. Comme la plupart des clients sans doute, j’en profitais souvent pour faire un brin de causette avec le chauffeur et si je n’ai plus aujourd’hui un souvenir très précis de l’objet de nos conversations, je conserve en revanche une impression très vive de la manière dont se déroulaient ces échanges. J’en ai d’ailleurs déduit quelques règles:

1) Quelque soit le sujet abordé, le chauffeur de taxi a toujours des opinions très tranchées (particulièrement lorsqu’il est question de politique);

2) Habitué à conduire, le chauffeur aime bien également mener la conversation (il n’a en général aucun problème avec le monologue);

3) Il est d’ordinaire préférable d’éviter d’émettre une opinion contraire à celle de son chauffeur. Je me souviens en particulier de l’un d’eux, au gabarit comparable à celui d’un joueur des Broncos de Denver, qui avait l’habitude de déglacer son pare-brise à l’aide d’un couteau de Rambo. En voilà un que je n’aurais pas osé contredire.

Si vous vous demandez pourquoi je divague sur ce sujet, c’est que je viens de terminer la lecture d’un livre assez étonnant puisqu’il regroupe 58 petits textes relatant des conversations entre un auteur égyptien et des chauffeurs de taxi du Caire. Ce qui m’a particulièrement frappé à la lecture de ces nouvelles, c’est justement l’universalité du concept de « chauffeur de taxi ». Tout y est: la critique de la société, le caractère affirmé des opinions, tout. Références culturelles et géographiques mises à part, les propos rapportés pourraient être ceux de n’importe quel chauffeur dans n’importe quelle ville du monde. Multipliez simplement le nombre de véhicules circulant à Montréal par 10 et sa pollution par 20, assaisonnez le tout du chaos propres aux mégapoles et vous aurez une idée de l’atmosphère qui se dégage de ce livre.

Intéressant.

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KHAMISSI, KHALED AL. Taxi. Paris, Actes Sud, 2009, 190 p. ISBN: 9782742785414 (traduit de l’arabe (Égypte) par Hussein Emara et Moïna Fauchier Delavigne)

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La famille Lament

Nous sommes au milieu des années 50 en Rhodésie du Sud. Howard Lament, un jeune ingénieur plein de projets, passionné de valves, rêve de fabriquer un coeur artificiel et d’irriguer le Sahara. Son épouse, Julia, à la fois artiste et enseignante, croit en la bonne étoile de son mari. Le couple, rejetant le racisme ambiant de la société rhodésienne et convaincu que l’avenir est plus prometteur ailleurs ira s’établir, d’abord au Bahreïn, puis en Zambie, en Angleterre et finalement aux États-Unis, entraînant les enfants à sa suite.

Les enfants Lament, c’est d’abord Will, l’aîné, dont l’arrivée dans la famille est le résultat d’une rocambolesque substitution de nourrissons à l’hôpital. Deux jumeaux, Marcus et Julius naîtront également en cours de route. Ceux-là n’ont besoin de personne; ils forment une société à eux seuls. Will veille sur eux, comme sur ses parents d’ailleurs. Il est le véritable ciment de cette famille.

On constate combien il peut être difficile pour des enfants de vivre un perpétuel déracinement; d’avoir à tisser de nouveaux liens et se recréer à chaque fois un nouveau cercle d’amis. Expliquer aux autres ses origines de blanc africain est déjà en soi un casse-tête:

« Maman, puisqu’on vient d’Afrique, pourquoi on n’est pas noirs? »

Sa mère lui jeta un regard douloureux. Cette question, devinait-elle, n’était que la partie visible de l’iceberg.

« Eh bien, mon petit, la plupart de ceux qui sont originaires d’Afrique sont noirs. Mais toi, comme tu descends d’Irlandais qui ont colonisé l’Afrique au début du XXe siècle, tu es un africain blanc.

— Alors, je suis irlandais

— Eh bien, pas tout à fait. Nos ancêtres étaient venus d’Angleterre pour occuper l’Irlande du Nord. Les irlandais nous considéreraient très certainement comme des britanniques.

— Alors je suis britannique.

— Eh bien, pas tout à fait, parce que tout ça s’est passé il y a très très longtemps. Les britanniques te considéreraient comme un colon.

— Un colon?

— Oui, quelqu’un qui vient des colonies.

— Mais alors, je suis quoi, maman?

— Eh bien, tu es de Rhodésie du Sud.

Pas évident, pour un enfant, d’établir son identité dans de telles conditions. Une chatte y perdrait ses petits.

Les Lament ne sont d’ailleurs jamais vraiment nulle part chez eux; toujours en marge de leur société d’accueil. C’est ainsi qu’au New Jersey, le jour du Memorial Day, alors que chaque citoyen se fait un devoir de tapisser la devanture de sa maison de drapeaux américains, Julia décide plutôt d’afficher un Union Jack à sa porte. Disons que ce n’est pas l’idée du siècle…

On s’attache à cette tribu des Lament qui, malgré les coups durs de la vie, demeure soudée. Au fil des années et à travers ses pérégrinations, c’est toute l’histoire de l’évolution des mentalités des années 50 aux années 70 qui nous est contée: celle du féminisme naissant et de la redéfinition du partage des rôles hommes/femmes, entre autres.

Le parcours de l’auteur, George Hagen, est semblable à celui de ses personnages. Originaire du Zimbabwe, à 6 ans il émigre, d’abord en Angleterre puis, 5 ans plus tard, aux États-Unis. Il est donc vraisemblable que les sentiments éprouvés par Will dans le roman soient teintés de sa propre expérience de déraciné chronique. L’écriture de Hagen a été comparée à celle de John Irving. Et, effectivement, on croit reconnaitre une parenté spirituelle avec l’auteur américain dans cette prose à la fois humoristique et profonde. Peut-etre pas le Irving inspiré de la grande époque du Monde selon Garp ou de L’Oeuvre de Dieu, la part du diable. Disons, celui d’oeuvres mineures mais néanmoins divertissantes comme L’épopée du buveur d’eau. C’est tout de même quelque chose.

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HAGEN, George. La famille Lament. Paris: Belfond, 2005, 487 p. ISBN 9782714440600

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Ce qui m’a amené à ce livre:

La suggestion d’une bibliothécaire du réseau des Bibliothèques de Montréal

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Inyenzi ou les cafards

Commençons par ce texte mis en exergue qui donne le ton du récit:

« À tous ceux qui ont péri dans le génocide à Nyamata, à Cosma mon père, à Stéphania ma mère, à Antoine, mon frère, et ses neuf enfants, à Alexia, ma soeur, et son mari, Pierre Ntereye, et leurs enfants, à Jeanne, ma soeur cadette, et ses enfants, à Judith et Julienne, mes soeurs, et leurs enfants, à tous ceux de Nyamata qui sont nommés dans ce livre et à tous ceux, plus nombreux, qui ne le sont pas, aux rares rescapés qui ont la douleur de survivre. »

Inyenzi ou « cafard » est le terme par lequel les Hutus désignaient les Tutsis durant le génocide de 1994 au Rwanda. Scholastique Mukasonga trace de cette période un récit saisissant mais elle rappelle surtout que l’oppression de son peuple n’a pas débuté avec l’assassinat du président Juvenal Habyarimana le 6 avril 1994. Les racines du mal qui a rongé son pays remontent en effet beaucoup plus loin.

Les premiers pogromes contre les Tutsis éclatèrent à la Toussaint 1959. L’engrenage du génocide s’était mis en marche. Il ne s’arrêterait plus. Jusqu’à la solution finale, il ne s’arrêterait plus.

Si, comme moi, vous avez été intimidé par la taille du témoignage sur cette période qu’a livré le général Dallaire dans son livre J’ai serré la main du diable, l’histoire d’une famille Tutsi racontée de l’intérieur avec une touchante simplicité par Mukasonga saura certainement vous rejoindre. C’est avec beaucoup de pudeur qu’elle décrit l’enfer quotidien qui a été celui de toute sa famille dans les années qui ont précédé le massacre du printemps 94. Durant toute cette période, les parents ne songeaient qu’à protéger leurs enfants en tentant de les inscrire à l’école de sorte qu’en accédant plus tard à des postes de prestige, ils puissent sauver leur vie. Ce ne sera pas le cas pour tous. À la fin, la peur était tellement présente et forte que, paradoxalement, c’est presque avec une sorte de soulagement que la jeune fille accueille la nouvelle du massacre:

Quand j’appris les premiers massacres Tutsis qui suivirent immédiatement la mort d’Habyarimana, ce fut comme un court instant de délivrance: enfin! Désormais, nous n’avions plus à vivre dans l’attente de la mort. Elle était là. Il n’y avait plus moyen d’y échapper.  Le destin auquel étaient voués les Tutsis allait s’accomplir.

Il a fallu dix ans pour que Scholastique Mukasonga trouve le courage de retourner sur les lieux du génocide. De sa maison, il ne restait plus rien. Ses voisins d’alors, des Hutus, jurent n’avoir rien su de ce qui s’étaient passé. Ont-ils pris part aux exactions? Mukasonga ne le saura jamais et le plus troublant de cette affaire c’est que rien n’indique que la terreur ne recommencera pas un jour ou l’autre. Comment vivre en paix avec des gens qui ont souhaité notre extermination et qui n’expriment aucun remord?

Sholastique Mukasonga ne peut sans doute obtenir réparation pour les horreurs subies mais elle accomplit ici un devoir de mémoire dans un récit d’une étonnante sobriété.

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MUKASONGA, Scholastique. Inyenzi ou les cafards. Paris: Gallimard (Continents noirs), 2009, 164 p. ISBN 9782070777259

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