Le droit de la soif

Alors qu’il assiste par désœuvrement à une présentation publique visant à amasser des fonds au profit d’une mission humanitaire, Charles Anderson, cardiologue respecté, la fin cinquantaine, décide de tout plaquer pour aller mettre sur pied un camp de réfugiés destiné aux victimes d’un tremblement de terre. Le décès récent de son épouse n’est pas étranger à cette décision. Déjà techniquement au repos, rien ne semble le retenir au pays.

Le séisme s’étant produit en haute montagne, sans doute quelque part à la frontière indo-pakistanaise (aucun nom de lieu n’est précisé), le projet de l’organisme humanitaire est d’établir un camp de transit à mi-montagne pour permettre aux sinistrés de reprendre des forces et d’obtenir des soins avant de poursuivre leur descente vers la vallée. Le médecin sera assisté dans cette tâche par Elise, une jeune scientifique allemande qui fera office d’infirmière ainsi que par Raï, un capitaine de l’armée locale dont on devine que la mission est tout autant de surveiller les occidentaux que de contribuer à la mise en place des abris.

Sur papier, l’idée est simple: On prépare les installations et on accueille les réfugiés. Bref, du gâteau. Sauf que rien n’est simple dans cette région du monde et nos volontaire en feront rapidement le dur apprentissage. L’attente est interminable. Pas le moindre sinistré à l’horizon. Pour tromper l’ennui, Anderson propose à ses collègues d’aller offrir ses services médicaux aux habitants du village voisin. Là encore, l’intention est noble mais on ne s’étonnera pas du fait que la simple présence d’occidentaux suffise à troubler l’ordre précaire qui prévaut au sein ce cette communauté: un équilibre fragile qui ne repose en fait que sur la répartition égale de la misère.

Pour finir le plat, l’intervention humanitaire se déroule en pleine zone frontalière, là où des escarmouches sont fréquentes. Imaginez maintenant de quelle façon peut être interprétée par un pays voisin l’implantation soudaine de plusieurs tentes militaires dans un secteur dont la souveraineté est contestée.

La vision de l’aide humanitaire que propose ce roman est tout sauf simpliste. Frank Huyler est lui-même médecin urgentiste à Alburquerque (Nouveau-Mexique). Son site web nous indique par ailleurs qu’il a passé plusieurs années de son enfance dans des régions reculées du globe. D’où, peut-être, l’aplomb de son propos. Voilà, par exemple, comment le général Saïd résume l’initiative de Scott Coles, l’instigateur du projet:

Assez de ces niaiseries, dit-il, comme s’il était arrivé à une décision. Je vais vous parler d’homme à homme. Scott Coles ne comprend rien. Il croit que parce qu’il achète quelques tentes et un peu de nourriture, et parce qu’il persuade un médecin américain de venir ici, il aura un camp de réfugiés et il sera un héros. Un sauveur. Il est très naïf en ce sens. De plus, c’est un mauvais organisateur. Il ne comprend rien à la logistique. Il ne comprend rien à rien. Et les gens de ces régions du Nord, il sont comme des animaux. Voilà la vérité. Vous les avez vus. Si nous envoyons des soldats là-haut, nous devons en envoyer assez. Ils nous tueraient dans nos tentes s’ils pouvaient. Vous croyez sans doute que j’exagère, mais ce n’est pas le cas. Nous ne les gouvernons pas. Et ils ne veulent pas de nous là-haut. Quand nous leur donnons de la nourriture, ils la mangent, et ne nous en tueraient pas moins s’ils pouvaient. Il y a des siècles qu’il y a des tremblements de terre dans cette région. Chaque fois c’est la même chose. Les villages sont détruits. Et puis, quelques années plus tard, tout est redevenu comme avant et rien n’a changé. Voilà ce que j’appelle mettre en perspective. (p. 482)

L’écriture de Huyler est à la fois simple et riche. Certaines scènes sont très poignantes. Il décrit aussi très finement les liens qui se tissent entre les trois principaux protagonistes durant ce qui prend de plus en plus la forme d’un huis clos. Enfin, l’atmosphère d’attente figée dans laquelle baigne ce livre n’a pas été sans me rappeler celle mise en place par Dino Buzzati dans son très beau livre Le désert des tartares. Un auteur à suivre, donc.

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HUYLER, Frank. Le droit de la soif. Paris: Actes Sud, 2010, 543 p. ISBN 9782742793334 (traduit de l’américain par Christine Leboeuf)

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Je ne suis pas un serial killer

Pour les habitants du petit village de Clayton County où il ne se passe jamais rien de passionnant, deux morts dans la même semaine c’est presque du bonbon. L’adolescent John Wayne Cleaver y voit quant à lui plusieurs raisons de se réjouir. Voilà du travail en perspective pour sa mère et sa tante qui tiennent un salon funéraire. Les corps étant très abîmés, il faudra sans doute déployer beaucoup d’adresse pour les rendre présentables. Celui de Mrs Anderson pose déjà un défi. La veille dame, découverte dans sa maison trois jour après sa mort, ne dégage pas précisément une odeur de roses. Aucun doute sur les circonstances du décès toutefois. Quant à Jeb le mécanicien, il semble avoir été victime d’une boucherie: dépecé, éviscéré, ses organes ont été regroupés en tas à côté de ce qui reste du corps. Alors que tout le monde s’entend pour y voir un acte sauvage mais isolé, John demeure convaincu qu’il s’agit plutôt du premier d’une suite de crimes sanglants perpétrés par un tueur en série.

Il faut dire que notre ado s’y connaît dans ce domaine car, non seulement s’est-il fait une spécialité de choisir des psychopathes célèbres comme sujet de chacune de ses dissertations scolaires mais il est absolument persuadé d’être lui-même un serial killer en devenir. C’est pourquoi il estime être le seul en mesure de démasquer celui qu’il appelle déjà familièrement le « démon » de Clayton.

Dire que John Wayne (quel prénom tout de même) n’a pas des tonnes d’amis relève de l’euphémisme. En fait, il en cultive un seul, et encore, par simple calcul prétend-il. Le garçon qui avoue ne ressentir aucune empathie pour ses semblables s’est plutôt imposé un code de conduite dont la seule finalité est de protéger les autres contre lui-même. Ce qui ne l’empêche pas pour autant d’entendre son monstre intérieur gronder derrière la muraille mentale qu’il tente si péniblement de maintenir. Ainsi s’en ouvre-t-il à son psychiatre:

(…) C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il fallait que je change et du coup je me suis fixé des règles. La première c’était: « ne te frotte pas aux animaux. »
— »Ne les tue pas »?
— »Ne leur fais rien du tout. » Je refuse d’avoir un animal de compagnie, de caresser un chien dans la rue et même d’aller dans la maison où quelqu’un a un animal, je n’aime pas ça. J’évite toute situation qui risquerait de me conduire de nouveau à faire quelque chose de répréhensible.»
Neblin m’observa un instant.
«D’autres règles? demanda-t-il.
—Si jamais j’ai envie de blesser quelqu’un, je lui adresse un compliment. Si quelqu’un me tape vraiment sur le système jusqu’à ce que je le haïsse au point de m’imaginer en train de le tuer, je dis quelque chose de gentil et je fais un grand sourire. Ça m »oblige à remplacer les pensées négatives par des positives et en général, du coup, la personne s’en va.» (p. 34)

Lucide, le garçon constate surtout que son absence de sentiment ne lui permet pas d’être en phase avec ses semblables. Le partage des émotions constitue en effet pour lui un langage social hermétique dont il ne maîtrise aucun des codes. Lors d’une veillée funèbre en mémoire des victimes du tueur, il remarque avec justesse:

Tout le monde semblait savoir ce qui se passait et l’attitude à adopter. C’était comme regarder un vol d’oiseaux tourbillonner dans le ciel, prendre un virage puis descendre en piqué sans avoir reçu aucun ordre: ils savaient quoi faire, point, comme s’ils partageaient un même esprit. Qu’arrivait-il aux autres oiseaux, à ceux qui, ne sachant pas déchiffrer les signaux, continuaient tout droit quand le groupe virait à l’unisson? (p. 209)

Que reste-t-il à un adolescent marginalisé mais cherchant désespérément à vivre sinon que de s’investir dans une quête absolue aux allures de rite initiatique? Trouver le tueur et le neutraliser, voilà vers quoi tendront tous ses efforts désormais. La poursuite sera épique.

Avec cette allégorie du « mal d’être » propre à l’adolescence, Dan Wells nous propose ici un roman qui pourrait aussi bien convenir à un jeune public de l’âge du héros (environ 15 ans) qu’aux anciens ados que nous sommes. Une bonne partie de la tension du livre tient au fait qu’avec John Wayne Cleaver, on se retrouve constamment à la limite où le jeune homme incompris semble à deux doigts d’exploser avec les conséquences que l’on peut imaginer. Il y a malgré tout dans ces pages un côté lumineux dont, à l’autre bout du spectre, l’inquiétant roman Il faut qu’on parle de Kevin représente la part de l’ombre.

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WELLS, Dan. Je ne suis pas un serial killer. Paris: Sonatine, 2011, 270 p. ISBN 9782355840708 (traduit de l’anglais (États-Unis) par Élodie Leplat)

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Les lectures de Laure; Les chroniques d’histoire d’en lire; Rat de bibliothèque; Les bonheurs de Sophie; BookEnStock; Les polars de Marine; Le bibliophare; Le monde de Mateo;

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Le livre des nuages

En 1986, au cours d’un voyage en Europe qu’elle effectue avec sa famille, une jeune mexicaine connaît une expérience des plus troublantes. Elle a en effet la certitude d’avoir reconnu Adolf Hitler déguisé en vieille femme dans le Métro de Berlin. Que, selon l’histoire officielle, le führer se soit enlevé la vie dans son bunker en 1945, ou que, fut-il vivant, il aurait eu plus de 97 ans au moment de cette rencontre, tout cela n’altère en rien la conviction de Tatiana.

La jeune fille à l’imagination fertile reviendra à Berlin en 2002, seule cette fois, à la faveur d’une bourse d’étude obtenue pour parfaire son allemand. Elle y restera 5 ans. La capitale germanique semble convenir parfaitement à sa sensibilité. De fait, les échos du passé récent de Berlin se mêlent dans son esprit à la pulsation actuelle de la ville. Cette prédisposition intellectuelle fait donc de Tatiana la candidate rêvée pour assister un vieux savant, le professeur Weiss, à rassembler des souvenirs de l’histoire de la ville.

Les lieux adhèrent à leur passé disait-il, et parfois le présent trouve moyen de recueillir ce passé et parfois non. Au mieux une coexistence pacifique s’installe entre ces plans temporel, mais le plus souvent c’est une lutte continuelle pour la domination. (p. 41)

Tatiana transcrira des entrevues réalisées par le professeur Weiss auprès de berlinois ayant vécu le déchirement de la capitale en deux parties. Elle fera elle-même une incursion dans les zones souterraines de la ville lors d’une descente inquiétante qui la conduira dans un lieu sombre et glauque que les initiés nomment familièrement le ‘bowling de la Gestapo’. Tout cela dans une atmosphère onirique qui n’est pas sans rappeler celle que l’on retrouve dans L’ombre du vent de Carlos Ruiz Zafón (les mises en abîme en moins). La palpitation de Berlin est aussi perceptible dans le roman de Chloe Aridjis que celle de Barcelone dans l’œuvre de Zafón.

Où tout cela conduit-il le lecteur? Peut-être nulle part. Mais ce nulle part est beau. Laissons Tatiana nous décrire la pièce d’un appartement:

Je pourrais décrire la pièce de différentes manières. Je pourrais évoquer les faisceaux obliques du soleil de l’après-midi entrant par les fenêtres, ou le nombre infini de motifs sur les murs recouverts de stuc. Je pourrais mentionner la curieuse juxtaposition de meubles — un tabouret en bois, une table à trois pieds et un poêle en faïence plein de morceaux de charbon non brûlés — ou le jeu global de formes, un puzzle géant avec quelques pièces manquantes. Je pourrais évoquer  plutôt la rumeur lointaine de la rue, le silence que troublait parfois un bruit insistant de klaxon (…). (p. 133)

Et ça continue comme ça.

Chloe Aridjis aborde tout avec le même regard poétique, jusqu’aux activités solitaires de Tatiana qu’elle décrit avec, dirions-nous, beaucoup de chic, sans recourir au langage cru auquel ses contemporains nous ont, hélas, habitués.

Parfois je ne me donnais pas la peine de remplir la baignoire et prenais tout de suite la pomme de douche détachable dont le jet d’eau chaude faisait toujours merveille, et quand tout était fini le miroir de la salle de bain était trop embué pour que je puisse m’y voir, un rectangle brumeux qui suspendait sa promesse de reflet, et même si je prenais plaisir à ces moments de petite extase fugitive, il serait sûrement agréable, me disais-je, que quelqu’un d’autre s’en occupât pour une fois. (p. 162).

Le livre des nuages est le premier roman de Chloe Aridjis. Sans doute a-t-il des relents autobiographiques puisque la quatrième de couverture du livre nous indique que l’auteur, « de père mexicain et de mère américaine, a longtemps vécu en Allemagne ». Elle compterait, nous apprend-on également, l’écrivain Paul Auster au nombre de ses admirateurs. Voilà qui, à la réflexion, n’est guère surprenant, la modernité de l’œuvre de Aridjis ayant une certaine parenté avec celle du célèbre auteur new-yorkais.

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ARIDJIS. Chloe. Le livre des nuages, Mercure de France, 2009, 215 p. ISBN: 9782715229198 (traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Aoustin).

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Le trait et l’arabesque

Les lectures se suivent mais ne se ressemblent pas. N’est-ce pas là cependant ce qui fait tout le charme de l’acte de lire? Un jour on se retrouve au cœur de l’Amérique profonde contemporaine, le lendemain on assiste à la naissance d’une dynastie chinoise et qui sait, le jour suivant, si nous ne serons pas propulsés dans les étoiles…

Il en est de même pour la forme du récit. Parfois, elle est très simple et linéaire, parfois fort complexe et enchevêtrée. Je viens d’en faire l’expérience avec deux lectures successives que tout oppose, tant sur le fond que sur la forme: Si l’une rappelle la beauté épurée d’un trait calligraphique, l’autre évoque au contraire les magnifiques entrelacs d’une mosaïque hispano-mauresque. Allons donc du plus complexe au plus dépouillé:

MATTHIEUSENT, Brice.  Vengeance du traducteur, Paris, P.O.L., 2009, 309 p., ISBN: 9782846823340

Imaginez la page d’un livre et sur cette page, une ligne horizontale divisant la feuille en deux parties à peu près égales. Dans la partie supérieure, rien, sinon un seul astérisque disposé aléatoirement, perdu et comme oublié dans cet espace vide. En dessous de la ligne, par contre, après un rappel de l’astérisque de la partie du haut, une prose fort animée qui occupe toute la place disponible. Cette voix, c’est celle d’un traducteur qui a décidé de mettre en valeur son propre travail au détriment du texte qu’il est censé traduire. L’ouvrage en question, publié en anglais, s’intitule ‘Translator’s Revenge’. Il met en scène un auteur français du nom d’Abel Prote dont le dernier roman ‘(N.d.T.)’ (note du traducteur) doit être traduit en anglais par un américain du nom de David Grey. Vous me suivez toujours? Non? Alors, je reprends: Ce roman, Vengeance du traducteur, raconte l’histoire d’un traducteur chargé de produire une version française d’un roman intitulé Translator’s Revenge dans lequel un écrivain français demande à un traducteur américain de traduire en anglais son roman intirulé (N.d.T). Excusez-moi un instant, je vais me chercher une aspirine.

Dire que le traducteur méprise le roman sur lequel il travaille relève de l’euphémisme. Il charcute le texte, ajoute sa touche personnelle. La curée est totale:

Après les adjectifs, les adverbes et les indications scéniques, j’ai décidé de supprimer à partir d’ici toutes les comparaisons et les métaphores. Souvent éculées quand elles ne sont pas farfelues ou incompréhensibles, elles entravent inutilement la lecture. Suite à cette nouvelle ablation, mon texte (ou plutôt le sien revu et corrigé par mes soins: le nôtre donc) gagne encore en limpidité, en puissance et en simplicité. À quoi bon rendre en français cette prose constipée quand on peut aller droit au but? (p. 39)

Dans ce roman gigogne et hallucinatoire, non seulement les scènes se répondent-elles les unes aux autres, mais il arrive que les étages narratifs s’entrechoquent. Ainsi, le traducteur du premier niveau rencontre-t-il les personnages du texte qu’il est en train de traduire. L’effet sur les protagonistes est loin d’être agréable puisque ceux-ci se trouvent confronté aux limites de leur existence de papier.

Tout ceci peut donner l’impression d’un jeu cérébral hérité de la période du ‘nouveau roman’ (de triste mémoire). Il n’en est rien. Le livre regorge d’invention et d’humour. Un exemple? Cette scène où Abel Prote, l’auteur de ‘(N.d.T.)’ écrit à son traducteur américain David Grey pour lui suggérer ce qu’il considère comme une légère adaptation de son roman:

Mon cher David,

J’espère que vous ne jugerez pas ma demande inconvenante ou loufoque. Après mûre réflexion j’aimerais vous charger d’une légère modification pour la version américaine de mon roman (N.d.T.). Je sais que vous êtes un traducteur talentueux, intelligent, plein de ressources. On me l’a dit, je l’ai moi-même constaté. Paris, qui constitue le cadre prévisible de mon roman pour le public français, ne semble pas convenir pour les lecteurs américains. Ainsi, afin d’actualiser «géographiquement» mon texte, je vous prie de remplacer la Ville-lumière par votre grosse Pomme, ou plutôt par votre hérisson cruel piqué d’aiguilles scintillantes. Il s’agit là d’une adaptation minime, dont, j’en suis sûr, vous vous acquitterez avec panache. Il suffit simplement de changer les noms de rue en respectant les distances parcourues par mes personnages, de modifier quelques descriptions d’ambiances urbaines, d’américaniser PMU, CGT, UMP, Monoprix et autres noms de grandes surfaces, d’hommes politiques, de célébrités, etc., d’adapter les recettes gastronomiques et les menus de restaurants, le jargon des chauffeurs de taxi et autres broutilles (par exemple, je sais qu’il n’y a pas de «concierges» dans votre pays. Débrouillez-vous). Vous êtes, je crois, à la hauteur de la tâche. Attention aussi au plan du métro, aux marques de voiture, aux grands événements historiques du passé proche ou lointain. Il faudra aussi, j’allais l’oublier, trouver des homologues aux journaux français, à leurs styles respectifs (avez-vous à New-York, un équivalent au Canard enchaîné?). Je reste bien entendu à votre disposition (…)

Et il termine sa lettre par ce post-scriptum:

P.S.: Surtout, n’ajoutez rien à mon texte.  Dans votre travail de traducteur, la plus grande rigueur s’impose: demeurez invisible, muet, irréprochable. Pas le moindre «en anglais dans le texte original», «jeu de mot intraduisible» (suivi de pesantes explications), «citation de Flaubert / Proust / Stendhal, etc.». Non, tous ces ajouts sont le fait des seuls cuistres. (p. 58)

Quel culot tout de même, convenons-en.

Voilà une idée originale de roman qui aurait pu se limiter à un simple exercice de style mais qui est ici brillamment menée à son terme par un auteur inspiré.

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FROMM, Pete. Avant la nuit. Paris, Gallmeister, 2010, 173 p. ISBN: 9782351780350 [Traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère]

Changement de ton maintenant. Voici un tout petit recueil de 10 nouvelles ayant pour sujet la pêche à la mouche. Ça peut sembler banal mais le sport dont il est question dans ces pages est loin d’être pris à la légère par les protagonistes que ces nouvelles mettent en scène. L’activité en question relèverait plutôt du sacré. J’aurais moi-même titré l’ouvrage comme suit: « De la pêche à la mouche considérée comme l’un des beaux-arts ».

Il y a quelque chose de contemplatif et de furieusement zen dans la façon de choisir son appât, de lancer sa ligne puis de ferrer le poisson juste au bon moment. La pêche est aussi fréquemment le plus beau lien qui relie le père au fils. Témoin, la première nouvelle où un père traverse pratiquement tous les États-Unis pour rejoindre son fils dont un divorce l’a séparé et qui ne trouve rien de mieux à faire, l’ayant retrouvé, que de l’amener explorer les coins de pêche de son nouveau coin de pays.

Dans une autre nouvelle (‘Stone’), un père se désole de ce que son fils qui l’accompagne dans ses expéditions de pêche ne touche pratiquement jamais à sa canne. L’enfant ne s’intéresse qu’à lancer des pierre et à produire le plus grand nombre de ricochets sur l’eau. Cette activité peut paraître futile mais libérer les poissons au fur et à mesure de leur prise ne l’est-il pas tout autant? L’important est bien plutôt de tendre vers la pureté dans l’accomplissement d’un seul geste, quel qu’il soit. C’est ce que reconnaît le père:

(…) la pelouse et le terrain de base-ball, tout ce qui se jouait loin de l’eau, le laissaient indifférent. (…) Mais une fois près de la rivière, tout redevenait d’une pureté absolue. Il ne le faisait pas pour moi ou pour quelqu’un d’autre. Ni même pour lui, me disais-je souvent. C’était plus comme si la rivière tirait cela de lui, comme si elle l’enveloppait autour de ses cailloux de la manière dont le courant enlace un rocher, comme du mercure, fluide et inexorable. (p. 102)

Une chose toute simple que ce recueil mais qui, paradoxalement, a su rejoindre le non-pêcheur que je suis.

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Firmin

Voici une curiosité littéraire que n’auraient sans doute reniée ni Borges, le saint patron des bibliothécaires, ni Alberto Manguel, son émule avoué, lecteur impénitent et bibliophile universellement reconnu. À sa façon, Firmin, le héros de ce roman est également un passionné de livres, sauf qu’il l’est d’une manière plutôt originale. C’est que, voyez-vous, Firmin est un rat. Non pas au sens figuré du terme mais bien au sens littéral: un rongeur avec une longue queue et de petites dents pointues.

Par un tour curieux du destin, sa passion des livres, il la doit un peu à son inculte de mère qui, ayant abouti par hasard dans le sous-sol d’une librairie au sortir d’une poursuite dont ces mammifères sont coutumiers a, par commodité, décidé d’y élire domicile. Alors que ses frères et sœurs ne semblent destinés qu’à reproduire le comportement atavique de leur espèce, Firmin, porté par un appétit essentiel, dévore les livres d’une couverture à l’autre, littéralement. Mais peu à peu, de manière imperceptible, ce désir du ventre fera place à un autre un besoin plus subtil dicté par l’intellect, celui de satisfaire la sensibilité d’esthète dont ce rat est improbablement doté.

Dans les premiers temps, mon appétit était primitif, orgiaque, imprécis, goinfre – une bouchée de Faulkner ou une bouchée de Flaubert, je ne faisais pas la différence -, mais il ne m’a pas fallu longtemps pour discerner quelques nuances. J’ai tout d’abord remarqué que chaque livre avait un goût propre – sucré, aigre, amer, aigre-doux, rance, salé, acide. J’ai également constaté que chacune de ces saveurs – puis, au fur et à mesure que mes sens s’aiguisaient, que la saveur de chaque page, chaque phrase et finalement chaque mot – s’accompagnait d’une série d’images et de représentations dont je ne savais pourtant rien vu mon expérience très limitée de la prétendue réalité: gratte-ciels, ports, chevaux, cannibales, arbre en fleur, lit défait, femme noyée, garçon volant, tête tranchée, ouvriers levant les yeux aux hurlements d’un idiot, sifflet d’un train, rivière, radeau, rayons obliques du soleil dans une forêt de bouleaux, main caressant une cuisse nue, casemate dans la jungle, ou moine agonisant. (pp. 31-32)

L’imagination fébrile de Firmin lui tiendra lieu de rempart contre la solitude. Mais les romances lues dans sa librairie bien aimée tout autant que les films projetés au cinéma Rialto voisin lui forgeront une âme romantique dont le prisme déformant sera du plus fâcheux effet lorsqu’il y aura lieu d’envisager froidement la réalité. Quand on est un rat qui se prend pour Fred Astaire, on court tout droit à la catastrophe…

Quand j’imagine une phrase du style: « La musique s’évanouit et tous les regards se braquèrent sur Firmin qui se tenait à l’entrée de la salle de bal, l’air distant et déterminé », je ne me représente pas un rat décharné et rétro-prognathe. L’effet produit par l’apparition d’un tel personnage serait très différent. Non, je vois toujours une espèce de doublure de Fred Astaire: taille fine, jambes longues et menton en galoche. Parfois, je suis même habillé comme Fred Astaire. Dans cette scène en particulier, je porte une queue-de-pie, des demi-guêtres et un chapeau haut de forme. Jambes croisées au niveau des chevilles, décontracté, je m’appuie sur une canne à pommeau d’argent. (pp. 97-98)

On pense à Ratatouille, le rat gastronome, bien sûr. Comment ne pas faire le rapprochement. Firmin pour sa part cultive le rêve de devenir un écrivain. Le roman débute d’ailleurs par une intéressante réflexion du rat lettré sur les premières phrases des romans, réflexion que j’aurais sans doute ajoutée à mon propre billet sur le sujet (voir ici)  si j’en avais eu connaissance à l’époque:

Tout au long de cette vie de dur labeur dédiée à l’écriture, je n’ai jamais livré combat aussi viril – oui, viril c’est le mot! – que pour donner une forme à ces premières phrases. J’ai toujours pensé que, passé ce cap, le reste viendrait tout seul. Je me représentait cette phrase comme une sorte d’utérus sémantique fourmillant d’embryons de pages vierges, de bourgeons, fruits du génie, mourant d’envie d’éclore. L’intégralité de l’histoire exsuderait, pour ainsi dire, de cette matrice. Quelle erreur! C’est tout le contraire qui arriva. (…) Certains écrivains n’égalent jamais leur premier roman. Moi, je n’ai jamais pu égaler ma première phrase. (pp. 11-12)

Dur constat et jugement tout aussi immérité à mon avis, qu’il s’applique au rongeur ou à l’écrivain lui-même. La prose de Sam Savage procure un réel plaisir de lecture. Le roman, aussi inclassable que son auteur (la quatrième de couverture nous apprend qu’il a exercé « toutes sortes de métiers improbables (…) avant de céder au démon de l’écriture », porte la marque d’un véritable écrivain.

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SAVAGE, Sam. Firmin: Autobiographie d’un rat grignoteur de livres. Paris, Actes Sud, 2009, 202 p. ISBN 9782742783489. [Traduit de l’américain par Céline Leroy]

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Le projet Lazarus

À l’origine de cette histoire, un fait divers:

En 1908, Lazarus Averbuch, un jeune juif des quartiers pauvres de Chicago, survivant du pogrom de Kichinev, se rend au domicile du chef de police pour une raison inconnue. Croyant avoir affaire à un anarchiste venu attenter à sa vie, le policier abat le jeune homme sur le champs, sans avoir tenté d’élucider les raisons de sa présence. Aucune parole n’a été échangée. À un siècle de distance, cet évènement aussi absurde que tragique va inspirer un autre résident de Chicago, Vladimir Brick, un écrivain bosniaque qui a eu la chance d’émigrer aux États-Unis avant le début du siège de sa ville natale, Sarajevo, dans les années 90.

Est-ce à cause de la similarité de leur parcours de vie ou, plus prosaïquement, en raison d’un besoin ponctuel de fuir la société américaine à laquelle il a de la difficulté à s’adapter, toujours est-il que Vladimir forme le projet de se rendre en Moldavie sur les traces de Lazarus pour nourrir son écriture. Il est accompagné par Rora, un ami d’enfance fanatique de la photographie.

Les chapitres décrivant le périple du duo auteur/photographe alternent avec ceux, imaginés par Vladimir, relatant les évènements ayant vraisemblablement suivi la mort de Lazarus: Le désespoir de sa sœur Olga, la traque aux anarchistes menée par des policiers et un journaliste aveuglés par la peur et l’ignorance. Cette histoire résume celles de toutes les intolérances: Celles d’hier, comme celles d’aujourd’hui.

Le récit de voyage des deux complices est un mélange complexe où la narration d’évènements vécus s’amalgame à celle de souvenirs de la vie américaine de Vladimir, aux rêves qui l’habitent, à des bribes d’histoire imaginaire de Lazarus mais aussi, et surtout, aux anecdotes savoureuses dont Rora ponctue continuellement son discours.

L’écriture d’Aleksandar Hemon (vraisemblablement aucun lien de parenté avec Louis Hémon) est d’une remarquable efficacité.

D’une journée chaude, il dira:

Il régnait une chaleur horrible: les semelles de mes chaussures collaient au trottoir; de nouvelles formes de vie se développaient sous mes aisselles. (p. 232)

De la guerre:

Au commencement, toute guerre suit une logique bien définie: les autres veulent nous tuer, nous ne voulons pas mourir. Mais, avec le temps, cela se transforme en autre chose, la guerre devient cet espace ou n’importe qui peut tuer n’importe qui n’importe quand, ou tout le monde veut la mort de tout le monde, car le seul moyen d’avoir l’assurance de rester en vie, c’est que tous les autres soient morts. (p. 245)

Une description:

(…) une gigantesque Toyota Cherokee, ou une Toyota Apache, ou une Toyota du nom d’un autre peuple exterminé, est montée sur le trottoir, ses vitres teintées toutes palpitantes d’une ‘fuck music’ convulsive. Les portières arrière se sont ouvertes à la volée et une paire de jambes en a émergé, qui se sont étirées sur toute leur longueur, depuis les hauts talons jusqu’au sommet de deux cuisses exhibées, sur lesquelles une paire de mains bijoutées a tiré une jupe très insuffisante. Quelque part au-dessus des jambes est apparue une paire de protubérances bulbeuses et siliconées, puis une tête surmontée d’un paquet de cheveux noirs, dans le style pub pour shampoing. (p. 275)

Décidément, on a affaire à un véritable auteur ici.

Chaque chapitre est précédé d’une photo. Certaines sont l’oeuvre de Velibor Bozovic, un ami de l’auteur. D’autres proviennent des archives du Chicago Daily News, entre 1904 et 1919. Aucun texte n’accompagne les photos. Or, si le lien entre les deux époques mises en scène dans le roman m’a paru nécessaire et évident, il n’en a pas été de même pour la relation entre le texte et l’image. C’est peut-être mon seul bémol.

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HEMON, Aleksandar. Le projet Lazarus. Paris, Robert Laffont, 2010, 382 p. ISBN 9782221111888. [Traduit de l’anglais (États-Unis) par Johan-Frédérik Hel Guedj]

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Mississipi

Il ne fait pas bon être noir dans le Mississipi des années 40. Ronsel, qui revient à la métairie familiale après s’être illustré à la guerre de l’autre côté de l’Atlantique sous les ordres du général Patton, en fera la dure expérience. Il ne fait pas bon être femme non plus. La très citadine Laura n’aura rien à dire lorsque Henry, son époux, lui annoncera tout naturellement qu’il vient d’acheter une ferme pour se rapprocher de sa sœur et que, par conséquent, il faut quitter Memphis pour Marietta, un bled perdu au nord de l’état du Mississipi.

Si Ronsel éprouve beaucoup de difficulté à retrouver son équilibre dans ce milieu qui l’a vu naître, il en ira de même pour Laura qui cherche à se construire des repères dans cet univers hostile. Sans compter qu’il lui faut désormais s’occuper de Pappy, le père d’Henry, un être immonde; un faux handicapé qui ne s’appuie sur une canne que pour éviter de travailler. Toujours à surveiller Laura celui-là.

Comment survivre dans un environnement d’une telle étroitesse d’esprit? Heureusement qu’il y a Florence, la sage-femme et mère de Ronsel qui vient porter secours à Laura lorsque ses enfants sont malades. Et puis, il a Jamie, celui par qui le scandale arrive, le frère d’Henry qui revient de la guerre bousillé dans sa tête mais néanmoins chargé d’une sensualité à laquelle Laura est loin d’être insensible.

Tout ce beau monde est assis sur une poudrière toujours sur le point d’exploser; celle de la violence raciale. Le seul qui demeure désespérément à l’aise dans tout ça, c’est Henri. Et pour cause: Le pouvoir qu’il exerce auprès des métayers qui occupent son domaine est bâti sur cet ordre des choses. Il n’empêche, un drame se prépare.

Hillary Jordan fait varier les points de vue. On est parfois dans la tête de Laura, parfois dans celle d’Henry, de Jamie ou des autres protagonistes. Son approche polyphonique est particulièrement adaptée à son propos dans la mesure où elle nous permet de mieux saisir les inflexions des sentiments de chacun. Une belle écriture en plus. Ça se lit tout seul. La traduction en français des différents niveaux de langage, loin de m’agacer, m’a parue plutôt juste. Or, je suis assez sensible à ce genre de détails.

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JORDAN, Hillary. Mississipi. Paris: Belfond, 2010, 365 p. ISBN 9782714445032

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