Un monde sans fin

J’ai connu un léger passage à vide, côté lecture, récemment. Deux ou trois romans me sont littéralement tombés des mains. Oubliés dès que refermés. Ces choses-là arrivent parfois. Aussi me suis-je dis, entre temps, pourquoi ne pas vous parler du roman monumental de Ken Follet, Un monde sans fin que je viens tout juste de terminer en version audio.

Les 1285 pages du livre représentent plus de 54 heures d’écoute. Ça paraît énorme comme ça mais je vous dirais que, paradoxalement, le temps m’a semblé très court. J’ai essentiellement écouté ce roman en m’entraînant au gym et, grâce à lui, les sessions de cardio sur tapis roulant m’ont semblé beaucoup moins ennuyeuses. J’en redemandais même, anticipant avec plaisir le moment où je pourrais enfin reprendre le fil de ce récit fascinant. Bien que ce ne soit pas ma première expérience de la sorte, l’état dans lequel me plonge l’écoute d’un roman audio m’étonne toujours un peu: Je cours, soulève des poids, m’étire dans tous les sens mais en même temps, je ne suis pas là: Je suis au 14e siècle avec Merthin le pontier, le bouillant Ralph, mère Caris la guérisseuse, Gwenda et l’imbuvable prieur Godwyn. Au final, si les bénéfices de mes efforts physiques demeurent, hélas, bien relatifs, je me suis au moins amusé et le voyage imaginaire que j’ai fait en valait la peine.

Les voix ici sont évidemment magnifiques et l’histoire bien ficelée ne laisse pas de répit. Bien que les personnages y abondent, aucun n’est laissé en plan et on ne ressent jamais l’impression d’être perdu au milieu d’une galerie de figurants dont on ne saurait plus trop qui est qui, comme il arrive parfois. Au contraire, tous les éléments ont leur utilité si bien que chaque détail semé en germe au début du livre revient éclore au moment opportun. On ne peut qu’admirer le mécanisme bien huilé de ce récit ambitieux et documenté qui se déploie comme une symphonie et où chaque personnage a sa partition à jouer.

Rassurez-vous, je ne tenterai pas de résumer cette histoire complexe. Précisons simplement que l’action se déroule à Kingsbridge, le village fictif inventé par Ken Follet pour son roman précédent, Les Piliers de la terre et que près de 200 ans ont passé depuis l’érection de la Cathédrale qui était au cœur du premier livre. Cette fois encore, les protagonistes du roman ne l’auront pas facile. Leurs projets seront constamment compromis par des intérêts contraires, quand ce ne sera pas par la peste elle-même.

C’est curieux, récemment je discutais de ce roman avec mon frère qui m’expliquait en avoir justement abandonné la lecture, excédé qu’il était d’assister page après page à une accumulation incessante d’échecs et de voir les projets des personnages systématiquement contrariés par des forces adverses. Comme si le sort s’acharnait sur eux. J’avais moi-même ressenti un agacement semblable à la lecture des Piliers de la terre il y a quelques années: Je construis les murs de ma cathédrale, tu me les démolis, je les reconstruis, tu me les redémolis et ainsi de suite… Sauf qu’ici, je n’ai vraiment pas eu cette impression. D’abord, il n’y a pas à proprement parler de redite. Ensuite, j’ai plutôt vu dans tout ceci une fascinante allégorie de la condition humaine. Ce que nous dit le livre, à mon humble avis, c’est que le sens de la vie résulte de la lutte pour la survie. Sans difficultés à vaincre, l’existence humaine n’aurait aucune finalité. C’est ce que nous démontrent, page après page, les personnages de Follet. Ou peut-être que je déconne à plein tube. Enfin, vous vous ferez une idée…

Évidemment, il faut accepter de remiser un peu sa sensibilité littéraire au vestiaire. Ainsi, il n’y a pas vraiment d’extrait du livre que j’aurais envie d’isoler et de présenter comme une perle d’écriture. Mais, pour le reste, question intrigue, c’est fort bien mené. On est dans les ligues majeures ici.

***

Version audio:

FOLLET, Ken. Un monde sans fin. [La Rocque-sur-Pernes, France] : Livres audio V.D.B., c2010., 5 CD MP3, ISN 9782846948289

Version imprimée:

FOLLET, Ken. Un monde sans fin. Paris: Lafont, 2008, 1285 p. ISBN 9782221096192 (Traduit de l’anglais par Viviane Mikhalkov)

***

Voir la fiche du livre sur Babelio

***

Ces Blogs ont également commenté le roman: Heaven of books; Adalana; Au bonheur de lire; Au fil des pages; Les livres de Vivi; Le Blog de Luna; Le monde de Lako; Belecteur; 1000-et-1; À propos de livres; Critico-Blog; Un coin de Blog; Le Blog des livres; Liretirelire;

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

Publicités

Solaire

Il appartenait à cette classe d’hommes − peu avenants, souvent chauves, petits et gros, intelligents − que certaines belles femmes trouvaient inexplicablement séduisants.

C’est par cette description assez peu flatteuse de Michael Beard que débute le roman de Ian McEwan. La cinquantaine bien entamée, une bedaine en pleine expansion, un crâne plutôt dégarni, un caractère renfrogné doublé d’une propension détestable à ne penser qu’à soi; on se demande en effet à quoi peut tenir la facilité avec laquelle Beard accumule les conquêtes.

Ce prix Nobel de physique a déjà quatre mariages derrière lui, un cinquième qui bat de l’aile et des maîtresses dans presque tous les placards. Est-il heureux pour autant? Loin s’en faut. Celui qui s’est vu confier la direction d’un centre de recherche sur les énergies renouvelables par le gouvernement Blair en cette année 2000 où débute le roman apparaît plutôt comme le spectateur impuissant de sa propre vie.

De fait, en dépit des apparences de réussite, rien ne va plus pour Michael Beard. Sans doute en représailles à ses propres incartades, sa femme Patrice le trompe ouvertement, tandis qu’au Centre où il travaille, les jeunes chercheurs sous sa gouverne attendent en vain de leur leader qu’il partage avec eux de sa vision du futur. Mais voilà, Beard n’a aucune idée de l’orientation à donner aux recherches et, à vrai dire, il s’en fout un peu, étant complètement absorbé par ses problèmes personnels. Ce n’est pas le cas de Tom Aldous, un jeune loup de sa meute qui tente de persuader le patron d’investir dans le solaire et l’énergie photovoltaïque. D’ailleurs, un peu trop parfait ce garçon: beau, grand, intelligent et comme porté par la puissance de son rêve; il pourrait bien faire de l’ombre à son aîné.

Heureusement pour Beard, les événements tourneront à son avantage, du moins pour un temps, lui permettant de surfer sur des idées qui ne sont pas les siennes. Ainsi en va-t-il parfois dans le domaine scientifique. Et notre héros de promener sa carcasse aux quatre coins du globe pour faire la promotion d’une technologie que, peu de temps encore auparavant, il s’apprêtait à jeter aux orties.

Autant le personnage est antipathique, autant les situations qu’il vit sont cocasses. Une virée vaudevillesque en Arctique où il se rend avec les membres d’une expédition composée d’artistes écologistes pour, soit-disant, constater par lui-même les effets du réchauffement climatique manque de tourner au cauchemar. De même d’un voyage en train où il en vient presque aux mains avec un jeune insolent pour le contenu d’un sac de chips. N’importe quoi. Mais cette vie à la dérive dans laquelle Michael Beard se laisse proprement couler à pic, Ian McEwan la décrit avec une précision et un humour suave et typiquement anglais. On en vient presque à éprouver de la sympathie pour ce sociopathe qui semble constamment habité par le syndrome de l’imposteur. De fait, le Nobel de physique qui auréole sa vie et dont il tire profit professionnellement depuis des années, lui revient-il vraiment?

 Il était sans doute vrai que le Comité Nobel, incapable de départager ses trois premiers favoris, se soit rabattu sur le quatrième. Quelque soit la façon dont le nom de Beard s’était imposé, on considérait généralement que la physique britannique méritait une récompense, bien que, dans la salle de repos de certains centres de recherche, il se murmurât que le comité, cherchant un compromis, avait confondu Michael Beard avec Michael Bird, génial pianiste amateur qui travaillait sur la spectroscopie des neutrons. (p. 78)

L’imposture ne peut se poursuivre éternellement et Beard le sait qui semble même se précipiter vers la sortie à force d’excès de whisky et de malbouffe. Alors que les piliers pourris de son existence s’effondrent un à un, c’est presque avec indifférence qu’il assiste à l’anéantissement du fragile édifice sur lequel reposait sa vie.

Avec ce sujet dont les côtés sombres sont heureusement compensés par une écriture pleine d’ironie et d’humour, voilà un livre brillant dont la plus grande qualité ne sera toutefois pas de faire apprécier les mérites de la vie de quinquagénaire.

***

McEwan, Ian. Solaire. Paris: Gallimard, 2011, 389 p. ISBN 9782070130818

***

Ces Blogs ont également commenté le roman: En lisant, en voyageant; Sur la route de Jostein; Culturopoing; Les saints et les fous; Le Blog de Dasola; Davveld; Le Blog d’Yspaddaden; Club-lecture-Zurich; Aleslire; Le Blog littéraire de Robert F; Journal d’une lectrice; Liseuses de Bordeau; Wodka; Blogres, le blog d’écrivains; Nancy lit, écoute, regarde; Bonheur de lire; Tournez les pages; Thierry Guinhut; Enfin livre; Dominique84; L’encreuse. Bon, je m’arrête ici. Avec autant de critiques, on ne peut pas vraiment parler ici d’un succès confidentiel.

***

Voir la fiche du livre sur Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

La vie très privée de Mr Sim

Bon, aujourd’hui, j’ai décidé de vous faire épargner du temps. Laissez tomber la lecture de ce billet soporifique et allez directement à votre bibliothèque ou chez votre libraire vous procurer le dernier roman de Jonathan Coe.

Comment? vous êtes encore là? Vous ne voulez pas partir comme ça à l’aveuglette sur un simple avis de ma part? Et d’abord, de quoi parle-t-il ce livre me demandez-vous? Eh bien, si je vous dit qu’il parle de la solitude, de cette maladie qui est sans doute la plus importante de notre siècle mais qu’il en parle d’une manière brillante, avec une touche de cet humour anglais qui a la particularité de dédramatiser les situations même les plus sombres, est-ce que ce sera suffisant? Non? Vous voulez que je sois plus précis? Alors, allons-y.

Voici donc l’histoire somme toute assez banale de Maxwell Sim, un homme dans la quarantaine que le départ récent de sa femme et de sa jeune fille a plongé dans une profonde dépression. Maxwell, ébranlé par cette perte, considère à présent sa vie comme une longue suite d’échecs. Et, entre nous, il n’a pas tout à fait tort. Une seule idée l’obsède désormais: Créer de véritables liens avec ses semblables, une réelle intimité, comme celle qu’il a observée entre une mère et sa fille lors d’un repas au restaurant et dont le souvenir ne cessera de l’obséder. L’entreprise n’est pas aisée. On commence avec ce père qui ne l’a jamais vraiment apprécié ni soutenu durant son enfance et qui vit à présent en Australie. Premier essai, premier échec. Lors de son retour à Londres, la conversation en forme de monologue qu’il noue maladroitement avec son voisin de siège tourne à son insu au tragique lorsque ce dernier est victime d’une crise cardiaque. Maxwell, trop heureux de trouver une oreille accueillante, continue seul la discussion, loin de se douter des véritables raisons qui expliquent la complaisante écoute de son voisin. On ira ainsi, d’échecs en échecs, dans une spirale vertigineuse qui conduit vers la déchéance totale. Ça pourrait être lourd mais, étonnamment, les scènes que décrit Jonathan Coe sont par moments désopilantes.

Au total, le roman propose une lecture assez grinçante de la culture technologique dans laquelle baigne notre civilisation; celle qui sous prétexte de favoriser les contacts sociaux, agit plutôt comme un écran faisant obstacle à l’établissement liens réels entre humains. Ce ne sont pas les ‘amis’ Facebook de Maxwell qui viendront à son secours. La tonne de courriels qui l’attend à son retour de voyage ne provient pas non plus de proches ou de parents qui s’inquiètent. On dirait plutôt un filtre anti-spam qui déconne. Quelques exemples de titres de messages ont tôt fait de nous renseigner sur leur contenu:

Votre virilité est encore en chantier? Essayez la pilule bleue magique
Vigueur béton dans le pantalon
(…)
Votre fusée mérite du super (p.114)

Autre scène typique, le père qui amène sa fille au restaurant et dont la conversation est constamment interrompue par les textos que reçoit l’adolescente durant le repas. Aussi, à défaut d’établir des contacts humains satisfaisants, Maxwell devenu représentant sur la route pour une compagnie de brosses à dents, s’entichera de la voix féminine de son GPS qu’il surnomme affectueusement Emma et en qui il croira reconnaître la compagne idéale, au point de vouloir l’épouser. La démonstration est poussée ici à l’absurde mais elle illustre bien la détresse qui couve sous l’apparente innocuité de notre interconnexion permanente.

Dis-moi, Emma, ça fait combien de temps qu’on se connaît nous deux?
Continuez tout droit sur cette route.
Tu t’en souviens pas? Eh bien, aussi étonnant que ça puisse paraître, moins de 3 jours.
Dans deux cents mètres, tournez à gauche.
Je sais, on croirait que ça fait beaucoup plus longtemps, hein? J’ai l’impression de te connaître depuis des années, à présent. Ce qui explique que je me permette de te dire un petit quelque chose. De te faire un petit commentaire, si tu veux bien. Parce que je ne voudrais en aucun cas t’embarrasser, surtout pas.
Dans cent mètres, tournez à gauche.
Mais voilà, je tenais à te le dire, je voulais juste te dire qu’il y a une chose que j’aime vraiment chez toi, une chose que je n’ai jamais rencontrée chez une femme. Tu devines laquelle?
Prenez la première sortie à gauche.
C’est cette façon… enfin, cette façon que tu as de ne jamais juger les gens. C’est une qualité très rare, chez une femme, tu sais. Ou chez un homme, d’ailleurs. Tu n’a pas tendance à juger les gens, jamais.
Continuez tout droit pendant cinq kilomètres. (p.370)

Une collègue m’expliquait récemment que la nouvelle tendance en management est de privilégier les échanges directs, de personne à personne, comme moyen le plus efficace pour faire progresser des dossiers. Eh bien! Il est heureux de constater que l’ensemble des rapports humains ne puisse pas encore être résumé à une suite de textos…

Ce roman est un petit bijou d’inventivité. Le récit est émaillé d’extraits de lettres et d’essais qui, chacun à leur façon, apportent un éclairage supplémentaire aux confidences du narrateur. Tout cela forme un gracieux ballet où les scènes-clé du livre se font écho. Puissant. J’ai personnellement quelques réserves concernant la chute du roman mais c’est juste pour chipoter un petit peu. Pour la forme disons…

***

COE, Jonathan. La vie très privée de Mr Sim. Paris, Gallimard, 2011, 449 p. ISBN: 9782070129744 (traduit de l’anglais par Josée Kamoun).

***

Voir la fiche du livre dans Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

***

Commentaires des bloggeurs: Guytou; Le Blog de Krol; Lyvres (n’a pas aimé); Sur la route de Jostein; Happyfew; Dasola; Les lectures de Cachou; Enfin livre; Attrape-livres; Voyelle et consonne; Lettres express