Dans le grand cercle du monde

dans_le_gand_cercle_du_mondeJe ne sais pas ce qu’il en est pour vous mais quand je vais au cinéma, il m’arrive d’oublier un film dès l’instant où je pose le pied hors de la salle. Le lendemain, je serai même embêté d’en résumer l’intrigue. Parfois c’est l’inverse. Les images ou l’atmosphère d’un film peuvent m’habiter durant des mois, voire des années. Et non je ne vous parlerai pas ici de 2001: L’odyssée de l’espace (que, soit dit en passant, j’ai vu en version « Cinérama » à l’Impérial à sa sortie en 1968). Fermons la parenthèse et n’insistez pas; déjà que c’est loin de me rajeunir…

Non, je fais ce détour pour avancer que les livres me font exactement le même effet. Plusieurs, peut-être une majorité, retournent au néant sitôt la dernière page tournée. D’autres, en revanche, creusent un sillon plus ou moins profond, plus ou moins permanent, dans ma mémoire.

Dans certains cas, il m’est assez facile de déterminer à l’avance le potentiel de survie d’un titre. Dès les premières lignes de La route de Cormac McCarty, je savais que ce  roman me hanterais longtemps. À l’inverse, de temps à autres, un ouvrage que je voyais naturellement retourner à l’oubli s’accroche et continue à m’habiter.

Ce qui m’amène à vous parler du roman de Joseph Boyden. Pas que l’écriture en soit remarquable. Côté intrigue, ce serait même un peu longuet. Éditeur, j’aurais sûrement conseillé de resserrer un peu. Mais voilà, je ne le suis pas (éditeur). Et, donc, le roman est ce qu’il est, avec ses défauts mais également ses indiscutables qualités. D’abord celle d’une description saisissante du quotidien au sein des tribus amérindiennes à l’époque de la colonie française. Dieu que la vie y était rude.

Le roman débute sur une échauffourée meurtrière: des guerriers hurons wendats massacrant un groupe de Haudenosaunees (iroquois) et repartant à leur campement avec une seule captive: une jeune fille dont ils ont égorgé les parents. Oiseau, le chef de la bande l’adoptera. Comme c’est sympathique. Un prêtre est également de l’expédition. On dit un « corbeau » en référence à sa soutane noire.

La vie au campement nous est décrite par le point de vue croisé de ces trois principaux protagonistes. Une existence dure et frugale où la crainte d’une attaque d’un clan adverse est constamment présente. Et, dans ce cas, malheur à celui qui tombe vivant aux mains de l’ennemi. On s’amuse à le « caresser » des jours durant avant de lui permettre enfin de mourir. Normalement, je fuis plutôt ce genre de description. Ça n’est pas du tout, mais alors là pas du tout ma tasse de thé. Pourtant cette fois-ci j’ai été comme tétanisé, incapable d’arrêter ma lecture malgré l’accumulation de scènes d’une violence inouïe, parce qu’il fallait absolument que je connaisse la suite de l’histoire. Vous dire, j’en ai fait des cauchemars. Ça me rappelle un peu le malaise que j’ai ressenti à lecture du roman de Jean Teulé: Moi, François Villon. Très fort également.

Le livre de Boyden fait aussi vaguement écho à une autre œuvre qui portait également sur cette période historique, le roman Robe Noire de Brian Moore. Ce dernier avait fait sensation à l’époque et avait même été porté au cinéma, avec un succès relatif il faut dire, par Bruce Beresford. J’avais préféré le roman.

Quant à celui-ci, vous êtes prévenus. Cœurs sensibles, s’abstenir…

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BOYDEN, Joseph. Dans le grand cercle du monde.  Paris: Albin Michel, 2014, 598 p. [Traduit de l’anglais (Canada) par Michel Lederer]. ISBN 9782221140451

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Livre et compagnie; The cannibal lecteur; Les chroniques acides de Lord Arsenik; Lettres Express; Au café littéraire de Céline; Clara et les mots; La petite marchande de prose;

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Un gros pavé, deux petites plaquettes…

J’ai connu un assez long passage à vide récemment. Beaucoup de livres commencés et abandonnés en cours de route. J’attendais la révélation, qui ne venait pas. La barre était trop haute sans doute. Quoi faire quand ce genre de malheur nous frappe? Retourner à ses classique.

annakarenineJ’en ai donc profité pour me plonger dans Anna Karénine, que je n’avais pas encore lu. Le pavé est costaud, bien sûr, mais l’écriture de Tolstoï demeure étonnamment moderne et, si certains passages plus didactiques m’ont parus assez ennuyeux, le livre regorge tout de même de scènes d’une grande intensité.

Étrangement, par la suite, j’ai mis la main sur une nouvelle de Haruki Murakami, Sommeil, publiée originalement dans le recueil L’éléphant s’évapore et, cette fois-ci, éditée séparément sous forme de livre illustré. Ceux qui ont pratiqué Murakami connaissent son goût pour l’étrange. Voir sa trilogie 1Q84 qui décrit un univers légèrement décalé par rapport au nôtre. Ainsi, par exemple, le « Q » de 1Q84, serait simplement le chiffre « 9 » inversé. Dans le monde parallèle que dépeignent ces 3 livres, l’année où se situe l’intrigue n’est donc pas 1984 mais bien 1Q84. Bizarre.

Bon, ce n’est pas de cette trilogie dont je voulais vous parler mais plutôt de cette nouvelle, Sommeil, qui raconte comment la vie ennuyeuse d’une mère de famille sans histoire bascule le jour où elle perd complètement le sommeil.sommeil-murakami Épouse au foyer et mère d’un jeune garçon, cette femme, dont la vie diurne paraît réglée comme une horloge suisse, retrouve ainsi une forme de liberté dès la nuit, lorsque son dentiste de mari et son fils s’endorment comme des souches. Et c’est ici que ça devient intéressant: Quelle est la première chose que fait cette femme pour savourer sa liberté récemment acquise? Elle relit Anna Karénine, se rappelant les passages qui l’avaient marquée lors de sa première lecture. C’est ainsi qu’elle se remémore cette scène extraordinaire de la course de chevaux qui m’a également impressionné, ou encore la première rencontre de Vronski et d’Anna à la gare, lorsqu’un seul regard échangé suffit pour les perdre à jamais.

Anna, comme la ménagère de Murakami, a choisi de vivre intensément plutôt que de se laisser engourdir par le ronronnement lénifiant du quotidien. Dans un cas comme dans l’autre, ce choix ne sera pas sans conséquence.

Layout 1Et puis, parlant de livres illustrés, il y a cette étrange petite plaquette de Andrew Kaufmann, Minuscule, qui semble être passée largement sous le radar de la critique littéraire à sa sortie.

Au moins aussi étrange que peut l’être Murakami. L’histoire commence par un vol de banque plutôt inusité. Le cambrioleur s’en prend en effet aux clients de la ligne d’attente et leur demande de lui remettre, non pas de l’argent, mais l’objet qui est le plus précieux à leurs yeux. L’un donnera sa montre, l’autre une photo froissée. Une autre enfin, remettra sa calculatrice de poche. Une fois son larcin accompli, le voleur s’évanouira avec ce maigre butin après avoir déclaré aux clients médusés qu’il s’est ainsi emparé non seulement des objets qui leur tiennent le plus à cœur mais, en plus, de 51% de leur âme.

Par la suite, chacune de ces personnes sera l’objet de phénomènes insolites se rapportant, de près ou de loin, à l’agression dont elle a été victime. L’une se mettra à rapetisser, l’autre sera poursuivie par un lion, une troisième trouvera Dieu. Étrange, vous dites? Voyez plutôt:

Le jeudi 22 février, le lendemain du cambriolage, alors qu’elle cherchait la télécommande sous le sofa, Jennifer Layone trouva Dieu. Il ressemblait exactement à ce qu’elle imaginait —longue barbe blanche, tunique, sandales, tout le bazar. En revanche, il était vraiment sale (il y avait pas mal de poussière sous le divan). Puisqu’elle devait faire du lavage de toute façon, Jennifer l’emporta avec elle à la buanderie. Elle le mit dans une laveuse. Comme elle risquait de manquer de pièces de vingt-cinq cents, elle le lava avec une brassée de jeans. Elle avait dû oublier de vérifier le contenu des poches, puisque Dieu ressortit couvert de miettes de mouchoir. Il était visiblement déçu. Il refusait de regarder Jennifer dans les yeux et quitta la buanderie sans dire au revoir. En fin de compte, elle ne se sentait pas plus proche de Dieu qu’elle ne l’avait été avant le cambriolage. (p. 39)

Le récit suit un parcours hallucinatoire mais retombe sur ses pieds avec élégance. Essayez-le. Au pire, vous n’y perdrez qu’une heure ou deux.

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TOLSTOI, Léon. Anna Karenine. Gallimard, Paris, 1952, 858 p. ISBN 9782070392520

MURAKAMI, Haruki. Sommeil. Belfond, Paris, 2010, 78 p. ISBN 9782714448200

KAUFMAN, Andrew. Minuscule. Alto, Québec, 2012, 123 p. ISBN 9782896940677

Les frères Sisters

Comment vous parler de cet étrange objet? Imaginez « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad (ou encore mieux, son dérivé cinématographique « Apocalypse Now« ) réécrit en forme de roman western. Évidemment la comparaison ne tient pas parfaitement la route mais j’avoue avoir été tenté à plusieurs reprises de faire le rapprochement au cours de ma lecture de ce livre pour le moins singulier.

Voyons un peu: Deux frères meurtriers sont chargés par leur patron (l’énigmatique Commodore) de se rendre à San Francisco trouer la peau d’un chercheur d’or du nom de Warm, pour des raisons qui demeurent assez nébuleuses.

Il y a d’abord Charlie, le taciturne. La gâchette facile, il ne rigole pas et s’embarrasse peu du nombre de cadavres qu’il sème derrière lui. Puis, il y a Eli, le cadet. Un cœur tendre celui-là, toujours prêt à connaître le grand amour et prodigue comme pas deux. Et surtout, il voue à son aîné un amour inconditionnel.

Le parcours de ces messieurs sera l’occasion de rencontres parfois drôles, parfois bizarres mais toujours fascinantes. Ce voyage les transformera imperceptiblement, si bien qu’à l’arrivée, les convictions qu’ils entretenaient quant à la réalisation de leur contrat ne seront plus aussi solides. Pas très loin du Capitaine Willard chassant son Colonel Kurtz.

Peut-être que je pousse le bouchon un peu loin mais c’est surtout qu’il y a quelque chose de déstabilisant dans ce livre. On est parfois au cœur d’un conte écrit par les frères Grimm. D’autres fois, c’est Don Quichotte et Sancho qui pointent le bout de leur nez. Et puis, tant qu’à y être, pourquoi pas « Bouvard et Pécuchet » pour l’accumulation linéaire des scènes tout au long du récit.

Reste des personnages attachants et un humour de situation qui nous offre des moments savoureux comme cette discussion absurde entre Eli et un garçon de taverne alors que notre ami s’est mis en tête de perdre du poids pour plaire aux dames (gardez à l’esprit que nous sommes en 1851, au beau milieu du Far-West):

« Vous n’avez pas faim ce soir, monsieur?
— Je crève de faim, lui dis-je. Mais je voudrais quelque chose de moins nourrissant que la bière, du bœuf et des patates au beurre.»
Le garçon tapota son carnet de son crayon. « Vous voulez manger, mais vous ne voulez pas être rassasié?
— Je ne veux plus avoir faim, répondis-je.
— Et quelle est la différence?
— Je veux manger mais pas des choses aussi lourdes, vous voyez?»
Il dit, « Pour moi, l’intérêt de manger, c’est de ne plus avoir faim.
— Est-ce que vous êtes en train de me dire  qu’il n’y a rien d’autre que ce qui figure sur la carte?»
Le garçon était perplexe. Il s’excusa pour aller chercher la cuisinière. Elle était débordée et contrariée d’être dérangée.
« Quel est le problème, monsieur? demanda-t-elle en s’essuyant les mains sur les manches.
— Il n’y a pas de problème. Je me demandais simplement s’il y avait des plats plus légers que ce que vous proposez sur la carte.»
La cuisinière jeta un coup d’œil au garçon, puis me regarda à nouveau. « Vous n’avez pas faim?
— On pourrait vous donner la moitié d’une portion si vous n’avez pas faim, dit le garçon.
— Je vous ai déjà dit que je suis affamé. Sauf que j’aimerais manger quelque chose de moins bourratif, vous voyez?
— Quand je mange, je veux être rassasiée, déclara la cuisinière.
— C’est l’objectif quand on mange! renchérit le garçon.
— Et quand vous avez fini, vous vous posez une main sur le ventre et vous dites, « Je n’ai plus faim. »
— Tout le monde fait ça.
— Écoutez, dis-je. Je vais prendre une demi-portion de bœuf, sans pomme de terre, et un verre de vin, Est-ce que vous avez des légumes? Des légumes verts?»
Je crus que la cuisinière allait me rire au nez. « Je crois qu’il y a des carottes dans les cages à lapin. (p. 114)

Je ne sais pas pour vous mais ce passage m’a rappelé une scène d’anthologie du film « Five Easy Pieces » de Bob Rafelson où Jack Nicholson s’essaie à commander commander une omelette. Disons qu’il fait preuve de moins de patience qu’Eli… (voir ici)

Une lecture jubilatoire et un livre inclassable couronné par de nombreux prix dont celui du Gouverneur général (finaliste au Prix Man Booker), Les frères Sisters est le 2e roman d’un jeune écrivain canadien anglais mais son premier traduit en français. Sans doute pas le dernier, si vous voulez mon avis…

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DeWITT, Patrick. Les frères Sisters. Alto, 2012, 452 p. ISBN 9782896940165 (Traduit de l’anglais par Emma et Philippe Aronson)

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