La septième fonction du langage

La-septième-fonction-du-langage– Quoi? après Poésie du gérondif, encore un autre livre de linguistique?
– Non non, ne partez pas tout de suite, ‘je peux tout vous espliquer’, comme aurait dit le pauvre Ugolin dans Manon des sources. D’abord, plutôt qu’au titre en tant que tel, je vous invite à vous intéresser au slogan de la page couverture: « Qui a tué Roland Barthes? » nous demande-t-on. On dirait un policer, non? Eh bien oui, justement, il s’agit d’un roman policier mettant en scène le gratin des intellectuels français.

Mais d’abord qui est (ou plutôt était) Roland Barthes? Pour simplifier disons que c’est en quelque sorte le père le la sémiologie, la science des signes. Née de la linguistique, cette discipline a rapidement acquis ses lettres de noblesse grâce à Barthes.

L’homme est une machine à interpréter et, pour peu qu’il ait un peu d’imagination, il voit des signes partout : dans la couleur du manteau de sa femme, dans la rayure sur la portière de sa voiture, dans les habitudes alimentaires de ses voisins de palier, dans les chiffres mensuels du il y a forcément une explication et elle est sémiologique), dans la démarche fière et cambrée de la femme noire qui arpente les couloirs du métro devant lui, dans l’habitude qu’a son collègue de bureau de ne pas boutonner les deux derniers boutons de sa chemise, dans le rituel de ce footballeur pour célébrer un but, dans la façon de crier de sa partenaire pour signaler un orgasme, dans le design de ces meubles scandinaves, dans le logo du sponsor principal de ce tournoi de tennis, dans la musique du générique de ce film, dans l’architecture, dans la peinture, dans la cuisine, dans la mode, dans la pub, dans la décoration d’intérieur, dans la représentation occidentale de la femme et de l’homme, de l’amour et de la mort, du ciel et de la terre, etc. Avec Barthes, les signes n’ont plus besoin d’être des signaux : ils sont devenus des indices. Mutation décisive. Ils sont partout. Désormais, la sémiologie est prête à conquérir le vaste monde. (p. 11)

Le monsieur était donc une très grosse pointure intellectuelle, une sorte de Einstein dans on domaine, si on veut. Et comme les plus grands génies, il n’avait pas besoin d’enrober ses idées de tout un fatras hermétique pour asseoir sa notoriété (enfin, pas trop). Ses livres, dont Mythologies et Fragments d’un discours amoureux ont cartonné en librairie comme sans doute aucune autre publication spécialisée dans le domaine n’a réussi à le faire, rejoignant même le grand public (en quelque sorte). À côté de lui, les Julia Kristeva (du moins celle du début, dont l’un des premiers ouvrages portait un titre en grec ancien « [Séméiôtiké] » (fallait le faire), les Jacques Derrida et les Tzvetan Todorov de ce monde n’avaient qu’à aller se rhabiller. Petit aparté ici pour confesser que, si je n’ai jamais rien compris aux écrits de Todorov, en revanche j’aimais bien prononcer son nom et je l’aurais sans peine imaginé être repêché par Montréal. Voyez comme ça aurait bien sonné: « Le but du Canadien compté à 11 minutes 23 par Tzvvvvvvetannnnn Todorovvvvvv avec l’aide de Markov et Suban. Cris de la foule en délire.

Bon, je m’éloigne. Toujours est-il que ce Roland Barthes est mort bêtement en 1980, renversé par une camionnette alors qu’il traversait la rue pour se rendre au Collège de France préparer son cours après un repas avec François Mittérand (qui, je le rappelle, n’étais pas encore Président, mais ça n’allait pas tarder). Je me souviens très bien que ça avait créé toute une commotion à l’époque. Comme la mort de John Lennon, mais en plus petit quand même. Le gars était au zénith de sa gloire et son œuvre était fort probablement encore devant lui plutôt que derrière. Bref, une perte inestimable pour la pensée humaine.

Là où ça devient intéressant, et je reviens ici au roman, c’est lorsque Laurent Binet pose la question suivante: Et si cet accident n’en était pas un finalement. Si on avait délibérément attenté à la vie du chercheur pour lui dérober quelque chose d’important. Et là, sans vouloir brûler les punchs, je vous rappellerais (remarquez, je ne m’en souvenais pas moi-même) que le célèbre linguiste russe Roman Jakobson (il joue pour les Bruins de Boston maintenant) n’a répertorié que 6 fonctions du langage. Je vous épargne les détails. Mais bon, le président Giscard se demande si ce drame ne serait pas l’occasion de remuer un peu de boue, quitte à salir au passage François Mittérand. L’enquête est confiée à l’inspecteur Bayard, un lourdeau de droite qui ne comprend décidément pas grand chose aux sphères de haute culture dans lesquelles il doit manœuvrer. C’est pourquoi il s’adjoint rapidement les services d’un jeune surdoué de la sémiologie, le professeur Simon Herzog.

Ce couple dépareillé mais néanmoins efficace va conduire une enquête complètement échevelée qui nous fera voyager dans les hauts lieux du savoir, à Paris, à Bologne, à l’Université Cornell puis enfin à Venise. Nous y croiserons de vrais intellectuels, dont plusieurs sont encore vivants: Umberto Eco, Julia Kristeva et Philippe Sollers pour ne citer que ceux-là. La trouvaille de Binet c’est de mêler ces vrais personnes à sa fiction politique et policière. L’expérience est intéressante mais on a parfois l’impression que l’auteur en profite pour régler quelques comptes. Il faut voir ce qu’il réserve à Sollers, ce phallus intellectuel, dont il brosse le portrait en paon infantile, narcissique et, pour tout dire, grotesque. Ouch!

Le trait de génie de l’auteur est sans doute d’avoir imaginé un univers parallèle et glauque, où ces maîtres de la pensée s’amusent à s’affronter dans des joutes intellectuelles autour d’un thème imposé. Ça ressemble diablement au « Fight Club », sauf qu’on se bat avec des mots et que le perdant, eh bien le perdant, on lui coupe un doigt.

Tout ça est évidemment bourré de références à la culture française mais, au final, c’est très amusant. Je ne suis pas certain que le livre va trouver son public au Québec cependant. Imaginez: bien qu’il s’agisse d’une parution récente, le titre n’est offert qu’en commande spéciale chez certains libraires. Dommage…

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BINET, Laurent. La septième fonction du langage. Paris, Grasset, 2015, 494 p.  ISBN 9782246776017

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Le royaume

le-royaumeJ’ai déjà eu l’occasion d’exprimer toute l’admiration que je porte à la prose d’Emmanuel Carrère. Ce gars-là pourrait écrire la chronique nécrologique du journal, il trouverait le moyen d’en rendre la lecture passionnante. Un don assez rare de nos jours. Le sujet importe peu, donc. Témoin, l’imbuvable Limonov, cet abject opportuniste, sujet de son livre précédent qu’il a réussi à me rendre, non pas sympathique (ce serait trop dire) mais du moins intéressant. Si je m’écoutais, je serais porté à avancer que j’ai aimé ce livre en dépit de son sujet. C’est vous dire. Dans un autre ouvrage, D’autres vies que la mienne, Carrère, prenant prétexte du tsunami qui a dévasté le Sri Lanka en 2004, s’interroge sur l’altruisme. On lui doit également, entre autres choses, une biographie de Philip Van Dick et un livre fascinant, dit-on, sur le meurtrier Jean-Claude Romand. Comme on le voit, ça tire dans toutes les directions, ce qui n’est pas pour me déplaire.

Cette fois-ci, revenant sur une période d’intense ferveur religieuse qu’il aurait vécue au début des années 90, Carrère nous entraîne à sa suite dans une vertigineuse descente historique aux origines de la religion chrétienne. Se jugeant aujourd’hui (heureusement pour nous) dépêtré de toute croyance, son périple ne sera donc pas celui d’un dévot inspiré par la foi mais bien plutôt celui d’un journaliste, un reporter qui poursuit une recherche captivante.

Ce chemin que j’ai suivi autrefois en croyant, vais-je le suivre aujourd’hui en romancier? En historien? Je ne sais pas encore, je ne peux pas trancher, je ne pense pas que la casquette ait tellement d’importance.

Disons en enquêteur. (p. 145)

« L’enquête » donc, débute en 50, soit près de 20 ans après la mort du Christ. D’emblée, on nous présente les apôtres Luc et Paul, que Carrère juge beaucoup plus inspirants que les disciples de première main, à savoir les 12 qui ont réellement côtoyé le Seigneur. On suivra les deux compères dans leurs pérégrinations, d’abord aux confins de l’empire romain puis, éventuellement, par effet d’attraction, à Rome où, comme chacun le sait, tous les chemins aboutissent.

Vous le saviez, vous, que Paul et Luc ne faisaient pas partie des premiers disciples? Pour être tout à fait franc, si je fais un petit effort de mémoire, j’arrive me le rappeler pour Paul. Pas pour Luc. Je me souviens au mieux d’un Paul au début fort occupé à persécuter les premiers croyants et qui, de son propre aveu, aurait été ébloui par la révélation et jeté à bas de son cheval sur le chemin de Damas. En lisant la biographie que Carrère propose du bonhomme on a toutefois l’impression assez nette que cette célèbre chute, en plus de le convertir à la foi chrétienne, lui a un peu abîmé le cerveau… Je dis ça comme ça.

De ces deux principaux personnages, c’est toutefois Luc qui semble le plus proche de l’écrivain Carrère. Luc est un médecin, un lettré grec qui sait bien raconter des histoires. Lui-même interroge des gens qui ont croisé Jésus. Une sorte d’enquête dans l’enquête donc. Avec, à chaque verset, cette question que se pose l’écrivain:

Ce que Luc écrit là, d’où le sort-il? (p. 405)

On sent bien que l’intérêt qu’il porte à Luc est teinté de l’admiration que peut avoir un écrivain pour un autre écrivain.

Maintenant, ce qui fait la réussite d’un film, ce n’est pas la vraisemblance du scénario mais la force des scènes et, sur ce terrain-là, Luc est sans rival: l’auberge bondée, la crèche, le nouveau-né qu’on emmaillote et couche dans un mangeoire, les bergers des collines avoisinantes qui, prévenus par un ange, viennent en procession s’attendrir sur l’enfant… Les rois mages viennent de Matthieu, le bœuf et l’âne sont des ajouts beaucoup plus tardifs, mais tout le reste, Luc l’a inventé et, au nom de la corporation des romanciers, je dis: respect. (p. 569)

Carrère puise la matière de son récit de différentes sources et pas seulement des textes canoniques. C’est ce qui en rend la lecture si vivante. Ainsi se construit devant nous un portait saisissant de la vie et des mentalités dans l’empire romain du 1er siècle. En bon romancier, Carrère aligne les scènes l’une après l’autre, proposant une interprétation lorsque les sources divergent, suggérant un raccord lorsque la documentation fait défaut. La puissance de sa méthode réside surtout dans sa capacité à nous faire apprécier une situation vécue par des hommes il y a près de 2000 ans en la reliant à un événement contemporain.

Ainsi, pour expliquer ce qu’avait de choquant l’idée qu’un homme mort sur la croix puisse être le fils de Dieu, Carrère nous propose d’imaginer comment nous recevrions aujourd’hui la proposition de croire à un Sauveur qui a été condamné pour pédophilie. Ça fait image, non? En voici une autre: La méthode qu’applique l’armée romaine pour mater les rébellions dans les provinces lui rappelle celle de Poutine.

(…) il fallait inaugurer le règne par une grande et significative victoire, montrant qu’on ne défiait pas Rome impunément. Les terroristes, comme l’a dit Vladimir Poutine dans le contexte assez voisin de la Tchétchénie, devaient être butés jusque dans les chiottes.

Ils l’ont été. (p. 525)

Plus loin, cette citation Tacite que je ne peux m’empêcher de reproduire ici:

«Quand ils ont tout détruit, les Romains appellent ça la paix.» (p. 527)

Comme toujours, l’auteur est très présent dans son récit. Chaque histoire est en fait un prétexte à la rêverie, à l’évocation d’autres pans de sa vie, au rappel du contexte d’écriture de ses livres précédents. Ça frôle parfois l’impudicité comme cette description par le menu détail d’une vidéo porno qui l’excite particulièrement. Vous me direz, qu’est-ce ça fout là? Hmm, je crois qu’on parlait de Marie, mère de Dieu. Choquant? Certainement pas pour lui, qui s’empresse de partager le lien avec sa conjointe pour lui demander son avis sur la « prestation » en question… Bon, je réserve mon commentaire. Vous vous ferez une idée.

Oui, j’avoue que tout ça, cette omniprésence de l’auteur à chaque détour de phrase, peut avoir quelque chose d’extrêmement irritant pour le lecteur. Mais comme je suis un fan fini, je suis plutôt enclin à pardonner. N’est-ce pas ce qu’enseignait le Christ?

Allez, et lisez en paix.

 

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CARRÈRE, Emmanuel. Le Royaume. Paris, P.O.L, 2014, 630 p.  ISBN 9788218021187

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Tristesse de la terre

tristessedelaterreSi comme moi, vous ne connaissez absolument rien aux origines du mythe américain, ce livre est pour vous. C’est hallucinant ce que cette petite plaquette de 150 pages nous apprend sur les dessous de l’histoire de nos voisins du Sud. Une histoire faite de héros postiches et d’aventures fabriqués de toutes pièces, d’affabulations et de mensonges, bref, une immense supercherie que le fameux Buffalo Bill Cody a puissamment contribué à alimenter avec son spectacle à grand déploiement intitulé « Wild West Show ».

Cody a présenté son show pendant près de 20 ans et ce divertissement aura été vu par des millions de spectateurs à travers le monde. Tenez, pour vous donner une idée, rien qu’à l’exposition universelle de Chicago en 1893, il y avait 2 représentations par jour dans une arène accueillant près de 18 000 personnes.

L’Europe n’aura pas été en reste non plus qui accueillit avec enthousiasme le célèbre cowboy et sa bande. Les scènes n’étaient jamais trop grandes pour loger cette attraction hors du commun où se succédaient, dans des décors de carton-pâte, des démonstrations de rodéos et des reconstitutions combats entre soldats et indiens. On dit que même le Colisée de Rome aurait été pressenti pour accueillir le show. L’autorisation n’aurait pas été accordée mais, de toute façon, l’enceinte n’aurait pas convenu. Trop petite…

Mais qu’est-ce donc qui attire autant les foules? Mais les indiens voyons! Des indiens qu’on aime voir effrayants et menaçants mais qui sont toujours vaincus in extremis par la cavalerie dans une apothéose de coups de feu et de combats sanglants. À la fin, morts et survivants se relèvent, prêts pour la représentation suivante. Buffalo Bill, par souci de réalisme, réussit même à convaincre le vénérable Sitting Bull de le suivre dans cette aventure. Le chef sioux accompagnera la caravane durant près d’un an, puis pliera bagages pour retourner finir ses jours dans la réserve Great River au Dakota.

Cody est toutefois toujours friand de chair indienne pour alimenter son spectacle. On ne s’étonnera donc pas de le voir, sans aucun scrupule, engager comme figurants des survivants de ce qu’on a d’abord appelé la « bataille » de Wounded Knee, mais qui ne fut rien d’autre en définitive qu’un massacre où près de 350 indiens, hommes femmes et enfants ont trouvé la mort.

Il est fascinant de noter comment une foule d’images qui ont peuplé notre imaginaire d’enfant, dont ce fameux cri indien que nous avons tous fait en plaçant la main devant la bouche, sont en réalité une pure invention provenant directement du Wild West Show, sinon de Buffalo Bill lui-même. Bienvenue dans le monde des apparences et du faux-semblant. Troublant et pathétique.

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VUILLARD, Éric. Tristese de la terre. Paris, Actes Sud, 2014, 158 p.  ISBN 9782330035990

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Animallecteur; Charybde; Le monde de Miss G.; Lire sur un banc; Vivre livre ou mourir (j’adore ce titre de blog); Les carnets d’Eimelle; Au Mont D’Ottans (c’est lui qui m’a fait découvrir ce livre)

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L’éclair silencieux du Catatumbo

eclair_silencieux_du_catatumboIl existe des lieux dont le nom à lui seul est une invitation au voyage. J’écris « Zanzibar » et me voilà propulsé dans un autre monde. Oulan-Bator, Katmandou, Bangkok, Jakarta sont déjà surchargés d’exotisme avant même de les avoir situés sur une carte. Mais les mots résonnent sans doute diversement pour chacun. Tout aussi bien, leur puissance évocatrice évolue-t-elle dans le temps. Dans ma jeunesse, au son de Bagdad, une ribambelle de génies à la lampe, de vendeurs de tapis magiques, de caravaniers et de sultanes aux dessous vaporeux se bousculait dans mon esprit. Ça n’est plus le cas aujourd’hui. Les actualités se sont chargées de me rappeler à l’ordre… Et voilà Tombouctou qui subit un sort semblable.

Tout ça pour vous dire que Maracaibo, autre lieu de mon florilège géographique intérieur, vient tout juste de passer à la trappe de la candeur grâce aux bons soins de Daniel Forh qui nous offre ici un roman ma foi assez corrosif sur cette ‘perle’ de l’Amérique du Sud. Honnêtement, je serais surpris que l’office du tourisme vénézuélien ait commandité l’ouvrage.

Par dépit amoureux, un jeune français, lecteur de Proust, accepte un poste d’enseignant dans une école de Maracaibo. Le choc culturel sera plutôt intense pour notre ami. Avec cette chaleur qui l’accable, la marmaille dont il peine à garder le contrôle en classe, les vols de motos à répétition dont il est victime, les blattes aux proportions antédiluviennes qui envahissent son appartement, on se demande avec lui ce qu’il est allé faire dans cette galère:

Troisième jour. J’ai pris une feuille et j’ai essayé d’établir une liste des raisons que j’avais de ne pas retourner d’où je venais. J’avais appris à faire ça en centre d’orientation. La ville était moche, pour dire les choses simplement, et vide des promesses véhiculées par l’exotisme de son patronyme, une grosse agglomération déglinguée et sans mystère, établie dans un four solaire, toute en angles droits. Les senteurs de poisson grillé, d’alcool, les palmes bercées par les alizés au bord des plages, les frégates dans le ciel, tout ça semblait avoir disparu, si ça avait seulement existé ». (p. 40)

Ça n’est pas exactement le coup de foudre, disons. Pourtant, malgré les épreuves qui s’accumulent et les situations loufoques auxquelles notre héros est confronté, on sent se développer en lui une forme d’attachement pour ce milieu apparemment hostile qu’il décrit avec la douce ironie du voyageur désabusé. C’est aussi un observateur à la culture cinématographique impressionnante qui ne manque aucune occasion de faire le lien entre une situation vécue et une scène tirée d’un film. Lorsqu’on partage les mêmes références culturelles, c’est très efficace comme procédé. L’image surgit immédiatement. Tiens, essayons celle-ci

Elle portait un tailleur rose pâle et un chignon d’hôtesse de l’air, une silhouette extrêmement contrôlée, un peu américaine, Tippi Hedren dans Les Oiseaux. (p. 224)

Il manie également avec brio l’art de l’exagération. D’un homme à la pilosité généreuse il dira:

(…) s’il n’avait pas eu l’intelligence de se raser la barbe, il aurait probablement couru le risque d’être emmené à la fourrière ou abattu sur place. (p. 42)

Certaines scènes font sourire. On ne peut que sympathiser avec l’enseignant inexpérimenté confronté à une horde d’élèves de maternelle:

Pédagogue, conteur et dompteur sont à mon avis les trois qualités requises pour ce type de public. Tout le monde ne sait pas ce qu’est un enfant de cinq ans, surtout de sexe mâle. Ça se tord sur sa chaise, ça lance quelque chose sur quelqu’un, ça tape des pieds, ça parle tout seul, ça tripote sa voisine, avale sa recharge de stylo, lève le doigt sans qu’on sache si c’est parce qu’il a une question, une réponse, ou envie d’aller à la toilette, ça n’arrête pas. Le distraire de lui-même et de ses pulsions n’est pas une mince affaire.

Cette heure-là est une plongée dans ce qu’il y a de plus archaïque, de plus mystérieux dans l’âme humaine, l’enfance. Quand on se penche sérieusement sur le sujet, il devient rapidement difficile de concevoir qu’un enfant et un adulte puissent être la même personne à des âges différents. Peut-être découvrira-t-on un jour, qu’en réalité, une substitution s’opère dans le sommeil ou quand on est aux toilettes, entre dix et quatorze ans selon les individus, et que le jeune est remplacé par l’adulte, d’un coup. Les enfants qu’on oublie de remplacer et qui grandissent deviennent des serial killers. C’est ma théorie. Dès lors qu’on imagine Hannibal Lecter, Jason ou Jigsaw comme des enfants de cinq ans, on trouve leur comportement parfaitement normal. (p 72)

Cette vision hyperbolique du monde s’applique à tout ce que nous décrit le narrateur et sa manière de faire n’est pas sans me rappeler, comme par un écho lointain, celle de René Belletto dans l’Enfer* (prix Femina 1986), par ailleurs très bon roman également, qui partage de plus avec celui-ci la particularité de faire évoluer les personnages dans une atmosphère étouffante et caniculaire.

Ce qu’il y a de bien avec les livres, c’est qu’ils nous permettent de voyager par procuration, à peu de frais, tout en nous épargnant parfois de subir ce décalage désagréable entre le pays imaginaire et le pays réel.

Et, vous, y a-t-il également des lieux dont le nom suffit à exciter le voyageur qui sommeille en vous?

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FOHR, Daniel. L’éclair silencieux du Catatumbo.  Paris: Robert Laffont, 2014, 426 p. ISBN 9782221140451

*BELLETTO, René. L’Enfer. Paris: P.O.L., 1985, 393 p. ISBN 2867440521

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Ces Blogs ont également commenté le roman: La dent dure; Un livre une fenêtre;

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Rue des voleurs

Celui qui nous a offert il y deux ans un roman fascinant mettant en scène un épisode méconnu de la vie de Michel-Ange récidive cette fois avec un livre ancré dans l’actualité la plus récente qui soit. En effet, non seulement le printemps arabe sert-il de toile de fond à cette histoire qui débute à Tanger et se termine à Barcelone mais on y trouve également une évocation de la tuerie de Toulouse qui a eu lieu en mars dernier. Sachant que le dépôt légal de Rue des voleurs date du mois d’août, on est à même d’apprécier ce qu’il y a d’exceptionnel dans cette transposition au domaine romanesque d’événements qui sont, pour ainsi dire, relatés au moment même où ils se déroulent. C’est assez rare. Pour faire mieux, il faudrait évoquer les faits avant qu’ils ne se produisent. On appellerait ça de la science-fiction…

Le personnage principal du livre, Lakhdar est un jeune Tangérois lecteur du Coran et de romans policiers. Chassé de sa famille pour avoir déshonoré sa cousine, il survit de petites rapines et obtient, grâce à son ami Bassam, un modeste emploi qui consiste à tenir un étalage de livres pour le Groupe de diffusion de la pensée coranique. Tout ce que veut Lakhdar, c’est vivre sa petite vie sans histoire à lire ses policiers de gare et à reluquer les jambes des touristes.

Son patron, le Cheick Nouredine, de même que Bassam semblent avoir des projets plus ambitieux mais également plus secrets. Ainsi, cet attentat à la bombe récent dans un café marrakchi, ne serait-il pas de leur fait? Et pourquoi ont-ils donc disparu tous les deux depuis l’événement, le laissant seul avec son comptoir de livres pieux?

Comme plusieurs, Lakhdar rêve de l’Europe. Un amour de passage, Judit, lui servira de phare dans la nuit. Il s’accrochera à son souvenir de la jolie Barcelonaise et s’efforcera d’aller la rejoindre. Seulement voilà, l’Espagne et, avec elle l’Europe entière, est également au bord du désastre. Lakhdar sera tout au long du livre notre témoin d’un monde qui court à sa perte.

Mathias Énard nous offre encore une fois ici un roman intense porté par la prose énergique dont il a fait sa marque. Certaines pages sont d’une grande puissance. On sent qu’il faut les lire comme elles ont sans doute été écrites, dans l’urgence. Un exemple:

J’ai eu faim, j’ai bouffé des fruits pourris que les maraîchers laissaient aux mendiants, j’ai dû me battre pour des pommes mâchées, puis des oranges moisies, balancer des torgnoles à des tarés en tout genre, des unijambistes, des mongoliens, une horde de crève-la-faim qui rôdaient comme moi autour du marché ; j’ai eu froid, j’ai passé des nuits trempé à l’automne, quand les orages s’abattaient sur la ville chassant les gueux sous les arcades, dans les recoins de la Médina, dans les immeubles en construction où l’on devait corrompre le gardien pour qu’il vous laisse rester au sec ;  à l’hiver, je suis parti vers le sud, sans rien y trouver d’autre que des flics qui ont fini par me rouer de coups dans un commissariat de Casablanca pour m’encourager à rentrer chez mes parents ; j’ai dégoté un camion pour Tanger, un brave type qui m’a filé la moitié de son casse-dalle et une beigne parce que je refusais de lui servir de fille et lorsque je suis passé voir Bassam, lorsque j’ai osé remettre les pieds dans le quartier, j’avais perdu Dieu sait combien de kilos, mes vêtements étaient en loque, je n’avais plus lu un livre depuis des mois et je venais d’avoir dix-huit ans. (p. 17)

Voyez ce que je veux dire par « urgence »? On ne peut pas lire ce genre de phrase lentement. On est entraîné comme par un courant trop fort. J’adore.

Et dire que je lui avait prédit le Goncourt. Au moment où j’écris ces lignes, Rue des voleurs ne fait déjà plus partie de la liste restreinte des quatre finalistes au prestigieux prix. Dommage.

En passant, l’atmosphère du livre m’a fait penser au très poignant film Biutiful avec Javier Bardem qui présente un Barcelone tout sauf touristique. À voir ou à revoir.

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ÉNARD, Mathias. Rue des voleurs.  Arles: Actes Sud, [Montréal]: Leméac, 2012, 252 p. ISBN 9782330012670

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Les plaisirs démodés (2): Roger De Rabutin, comte de Bussy

Si le nom de Roger de Rabutin est parvenu jusqu’à nous, ce n’est pas uniquement en raison de sa parenté avec la Marquise de Sévigné. Le Comte est également à l’origine d’un scandale littéraire qui a ébranlé le XVIIe siècle et qui lui valut, d’abord l’embastillement, puis, un an plus tard, la conversion de cette sentence en un exil perpétuel dans ses terres de Bourgogne, autant dire au bout du monde. Quel brûlot peut bien avoir justifié une punition aussi cruelle? L’affaire mérite d’être contée.

D’abord, il faut savoir que ce militaire et coureur de jupons invétéré a toujours eu le don de se mettre les pieds dans les plats. C’est ainsi qu’en 1659, il est exilé pour une première fois en son domaine pour avoir, soi-disant, pris part à une sorte de beuverie organisée par des amis à Roissy durant la Semaine Sainte. La rumeur s’amplifie et voilà qu’en un rien de temps le bruit court que les convives auraient profité de l’occasion pour ridiculiser la foi chrétienne en baptisant des grenouilles et même un cochon. On aurait été jusqu’à servir une cuisse d’homme rôtie au repas. La faute est de taille et on peut raisonnablement se demander ce qui paraît le plus répréhensible pour les mœurs de l’époque: le fait de manger de l’humain ou celui d’avoir, ce faisant, fait « gras » durant la Semaine Sainte.

Bussy, évidemment, nie avec véhémence. D’accord il est loin d’être un dévot. La fête était bien arrosée, sans doute, mais ces accusations de cannibalisme, vraiment, c’est d’un ridicule… Quoiqu’il en soit, Bussy dérange. Il a beaucoup d’ennemis, dont le puissant cardinal Mazarin. La conséquence ne sera pas longue à venir. La voici:

Monsieur le comte de Bussy-Rabutin,

Étant mal satisfait de votre conduite, je vous fais cette lettre pour vous dire qu’aussitôt que vous l’aurez reçue vous ayez à partir de ma bonne ville de Paris et à vous acheminer incessamment en votre maison en Bourgogne et à n’en point partir que vous n’en aurez permission expresse de moi. (…)

Signé: LOUIS (1)

Le voilà donc confiné à son domaine. Et comme il n’a pas grand chose à s’occuper, Bussy trempe sa plume dans le vitriol et commence une série de portraits satiriques prenant pour cible des personnages de la cour: Madame d’Olonne, Madame et Monsieur de Chatillon de même que sa propre cousine, Madame de Sévigné. Pour couvrir le tout, il change le nom des protagonistes. L’ouvrage à clé devient ainsi « L’Histoire amoureuse des Gaules« . C’est assez bien tourné, car notre ami est, au final, un véritable écrivain. Voyez un peu le début du portait de Madame d’Olonne:

HISTOIRE D’ARDÉLISE (²)

Sous le règne de Théodose (Louis XIV) la guerre, qui durait depuis vingt ans, n’empêchait pas qu’on ne fit quelquefois l’amour. Mais, comme la cour était pleine de vieux cavaliers insensibles ou de jeunes gens nés dans le bruit des armes, et que ce métier les avait rendus brutaux, cela avait fait les dames un peu moins modestes qu’autrefois; et voyant qu’elles eussent langui dans l’oisiveté, si elles n’eussent fait les avances, ou du moins si elles avaient été cruelles, il y en avait beaucoup de pitoyables et quelques-unes d’effrontées.

Madame d’Olonne était de ces dernières. (…)

Dans ses Mémoires, Bussy assure avoir fait ces portraits uniquement pour se distraire et pour amuser sa maîtresse, Madame de Montglas à qui il en faisait la lecture. L’affaire en vient toutefois aux oreilles d’une amie, madame de La Beaume, qui demande au Comte de lui prêter le manuscrit pour, prétend-elle, le lire à son aise. Bussy, n’y voit pas à mal et confie naïvement son ouvrage à la dame qui, évidemment, s’empresse de le recopier. À partir de là, tout dérape. Bussy apprend que ses Histoires circulent dans le monde. Il s’en ouvre à Madame de La Beaume qui s’indigne. Les deux se brouillent. Et, pour ne rien arranger, il semblerait qu’une version apocryphe du manuscrit contenant des chapitres se moquant directement de la famille royale soit parvenue jusqu’au roi. Bussy proteste encore une fois de son innocence mais l’histoire finit, comme on le sait, par un exil définitif.

Maintenant, est-ce que Madame de Sévigné est heureuse de se retrouver ainsi ridiculisée? Pas tellement, non. La brouille entre les cousins durera des années et même après la réconciliation, la Marquise évoquera encore le fameux épisode du « portrait ». Les explications que Bussy lui donne pour adoucir son forfait n’ont pas l’heur de la convaincre:

Quelle niaiserie me contez-vous là? (…) Ne dites point que c’est la faute d’un autre; cela n’est point vrai. C’est la vôtre purement. C’est sur cela que je vous donnerais un beau soufflet si j’avais l’honneur d’être près de vous et que vinssiez conter ces lanternes. (3)

Malgré tout, bon sang ne saurait mentir et les deux parents demeureront liés par une affection et un respect mutuel jusqu’à la mort.

(…) souvenez-vous que je vous ai toujours aimé naturellement, et que je ne vous ai jamais haï que par accident. (4)

ou encore

Adieu, ma belle cousine; écrivions-nous souvent, et badinons toujours. Nous sommes bien meilleurs ainsi que d’autre manière.(5)

Les œuvres de Bussy-Rabutin ne sont malheureusement pas disponibles en version intégrale. Il y aurait là un beau sujet d’édition. Pourquoi n’irait-il pas rejoindre Madame de Sévigné chez La Pléiade? Je serais acheteur…

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1 BUSSY-RABUTIN, Roger de. Mémoires. Paris, Mercure de France, 2010. (page 253)

2 BUSSY-RABUTIN, Roger de. Histoire amoureuse des Gaules, suivies de La France galante : romans satiriques du XVIIIe siècle .. (tome 1). Paris, Garnier, 1930. (page 1) (Note: pour faciliter la lecture j’ai modifié la forme imparfaite du verbe avoir, de ‘avoit’ en ‘avait’, comme le font les éditions plus récentes).

3 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 28 août 1668 de Madame de Sévigné à Bussy-Rabutin)

4 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 8 mai 1669 de Madame de Sévigné à Busy-Rabutin)

5 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 15 mai 1670 de Bussy-Rabutin à Madame de Sévigné)

DES BROSSES, Daniel. Bussy-Rabutin, le flamboyant. Versailles, Via Romana, 2011, 414 p. (Excellente biographie de Bussy)

Les plaisirs démodés (1): Madame de Sévigné

« Viens, retrouvons toi et moi ces plaisirs démodés
Comme si sur la Terre, il n’y avait que nous… »
Charles Aznavour

Le Musée Carnavalet à Paris propose une visite pédestre intitulée « Sur les traces de Madame de Sévigné« . J’ai cru comprendre qu’il y en aurait également une dédié à Victor Hugo. Quelle heureuse idée. Moi qui suis tellement groupie, il y a longtemps que je rêvais de m’inscrire à une randonnée littéraire de ce genre. Voilà, c’est chose faite depuis cet été où, profitant de quelques jours dans la Ville Lumière, je me suis joint à un groupe ayant en commun un intérêt marqué pour la célèbre épistolière.

Deux heures de visite bien tassées, au pas de course, essentiellement dans le quartier du Marais, avec explications livrées à la mitraillette et arrêts obligés devant les principaux lieux ayant jalonné la vie de la Marquise: l’Hôtel où Madame est née, l’église où elle a été baptisée, l’endroit où fut signé le contrat de mariage entre Marie de Rabutin Chantal et le Marquis de Sévigné. Je semble ne pas avoir apprécié? Au contraire, tout cela revêtais pour moi un charme délicieusement suranné (d’où le titre de mon article).

Il serait peut-être exagéré de prétendre que Madame de Sévigné est « trendy » de nos jours. Vous dire, lors de la visite, nous étions quatre (incluant notre guide).

Comme elle semble lointaine aujourd’hui l’époque de la Marquise, celle des « précieuses », où l’on aimait à tourner plaisamment la phrase, à fleurir le compliment et à exprimer les choses même les plus crues avec des circonvolutions élégantes. En ce temps-là, un bon mot pouvait tout aussi bien vous élever dans le monde que vous tuer plus certainement qu’un coup de poignard. Dans l’une de ses innombrables lettres à sa fille, Madame de Grignan, Marie de Rabutin rapporte ainsi les paroles d’un abbé qui, s’adressant à une fiancée, veut lui faire entendre qu’il doute fortement de sa virginité:

Mademoiselle, il n’y a pas d’apparence que vous refusiez à d’autres ce que vous accorderez à M. de Ventadour.¹

Pour autant que l’on sache, la Marquise elle-même est un parangon de vertu. Après la mort de son époux, tué en duel pour les beaux yeux d’une autre femme, elle ne se remariera pas, préférant s’occuper de ses deux enfants, Françoise-Marguerite et Charles. Elle est alors dans la mi-vingtaine. Sa correspondance avec son entourage est plutôt clairsemée dans les premières années mais elle va littéralement exploser lorsque sa fille quittera Paris en 1671 pour rejoindre son époux, Monsieur de Grignan, nommé Lieutenant-gouverneur en Provence. Il est tout de même singulier que les lettres les plus passionnées de Madame de Sévigné aient été celles d’une mère adressées à sa fille. On prétend que Madame de Grignan était d’un tempérament plutôt froid. Sans doute ne répondait-elle pas à sa mère avec autant d’ardeur que n’en contenaient les messages dont elle était inondée. D’ailleurs les lettres de la fille ont été détruites, ce qui fait que la conversation paraît maintenant avoir été à sens unique. Peut-être l’était-elle un peu…

Par opposition, l’un de ses correspondant les plus fidèles et les plus prodigues est son cousin, le Comte Roger de Bussy-Rabutin. Tout un phénomène que celui-là. À la fois homme de guerre, lettré, bretteur, séducteur impénitent, il est comme le portrait inversé de la Marquise. Mais c’est qu’il sait manier la plume ce Bussy. Sa relation avec sa « belle cousine » connaîtra bien des soubresauts dont la plupart seront de son fait mais, s’il fallait choisir entre les deux, je me rangerais sans hésiter du côté de Bussy. Il y a beaucoup à conter sur cet homme singulier qui connut le pire et le meilleur, qui fut reçu à l’Académie française mais fut également emprisonné à la Bastille.

Tiens, je vous parlerai de Bussy dans un autre billet.

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Petite bibliographie sélective

Madame de SÉVIGNÉ. Correspondance. Paris : Gallimard, 2005, (3 v.) ISBN: 2070105245 (v. 1), 2070105253 (v. 2), 2070109356 (v. 3)

BRUSON, Jean-Marie [et al.]. L’Abécédaire de Madame de Sévigné et le Grand siècle. Paris : Flammarion, 1996, 119 p. ISBN: 2080124765

Les plus belles lettres manuscrites de la langue française. Paris: Laffont, 1992, 427 p. ISBN: 222107467X (contient de très belles reproductions de lettres de toutes les époques, dont une de Madame de Sévigné)

Madame de Sévigné : [catalogue de l’exposition / tenue au] Musée Carnavalet-Histoire de Paris, 15 octobre 1996-12 janvier 1997. Paris: Paris-Musées : Flammarion, 1996, 191 p. ISBN: 2879002508 (Intéressante gallerie de portraits commentés)

¹Madame de Sévigné, Lettre à madame de Grignan (#140), Paris, 27 février 1671