Les plaisirs démodés (1): Madame de Sévigné

« Viens, retrouvons toi et moi ces plaisirs démodés
Comme si sur la Terre, il n’y avait que nous… »
Charles Aznavour

Le Musée Carnavalet à Paris propose une visite pédestre intitulée « Sur les traces de Madame de Sévigné« . J’ai cru comprendre qu’il y en aurait également une dédié à Victor Hugo. Quelle heureuse idée. Moi qui suis tellement groupie, il y a longtemps que je rêvais de m’inscrire à une randonnée littéraire de ce genre. Voilà, c’est chose faite depuis cet été où, profitant de quelques jours dans la Ville Lumière, je me suis joint à un groupe ayant en commun un intérêt marqué pour la célèbre épistolière.

Deux heures de visite bien tassées, au pas de course, essentiellement dans le quartier du Marais, avec explications livrées à la mitraillette et arrêts obligés devant les principaux lieux ayant jalonné la vie de la Marquise: l’Hôtel où Madame est née, l’église où elle a été baptisée, l’endroit où fut signé le contrat de mariage entre Marie de Rabutin Chantal et le Marquis de Sévigné. Je semble ne pas avoir apprécié? Au contraire, tout cela revêtais pour moi un charme délicieusement suranné (d’où le titre de mon article).

Il serait peut-être exagéré de prétendre que Madame de Sévigné est « trendy » de nos jours. Vous dire, lors de la visite, nous étions quatre (incluant notre guide).

Comme elle semble lointaine aujourd’hui l’époque de la Marquise, celle des « précieuses », où l’on aimait à tourner plaisamment la phrase, à fleurir le compliment et à exprimer les choses même les plus crues avec des circonvolutions élégantes. En ce temps-là, un bon mot pouvait tout aussi bien vous élever dans le monde que vous tuer plus certainement qu’un coup de poignard. Dans l’une de ses innombrables lettres à sa fille, Madame de Grignan, Marie de Rabutin rapporte ainsi les paroles d’un abbé qui, s’adressant à une fiancée, veut lui faire entendre qu’il doute fortement de sa virginité:

Mademoiselle, il n’y a pas d’apparence que vous refusiez à d’autres ce que vous accorderez à M. de Ventadour.¹

Pour autant que l’on sache, la Marquise elle-même est un parangon de vertu. Après la mort de son époux, tué en duel pour les beaux yeux d’une autre femme, elle ne se remariera pas, préférant s’occuper de ses deux enfants, Françoise-Marguerite et Charles. Elle est alors dans la mi-vingtaine. Sa correspondance avec son entourage est plutôt clairsemée dans les premières années mais elle va littéralement exploser lorsque sa fille quittera Paris en 1671 pour rejoindre son époux, Monsieur de Grignan, nommé Lieutenant-gouverneur en Provence. Il est tout de même singulier que les lettres les plus passionnées de Madame de Sévigné aient été celles d’une mère adressées à sa fille. On prétend que Madame de Grignan était d’un tempérament plutôt froid. Sans doute ne répondait-elle pas à sa mère avec autant d’ardeur que n’en contenaient les messages dont elle était inondée. D’ailleurs les lettres de la fille ont été détruites, ce qui fait que la conversation paraît maintenant avoir été à sens unique. Peut-être l’était-elle un peu…

Par opposition, l’un de ses correspondant les plus fidèles et les plus prodigues est son cousin, le Comte Roger de Bussy-Rabutin. Tout un phénomène que celui-là. À la fois homme de guerre, lettré, bretteur, séducteur impénitent, il est comme le portrait inversé de la Marquise. Mais c’est qu’il sait manier la plume ce Bussy. Sa relation avec sa « belle cousine » connaîtra bien des soubresauts dont la plupart seront de son fait mais, s’il fallait choisir entre les deux, je me rangerais sans hésiter du côté de Bussy. Il y a beaucoup à conter sur cet homme singulier qui connut le pire et le meilleur, qui fut reçu à l’Académie française mais fut également emprisonné à la Bastille.

Tiens, je vous parlerai de Bussy dans un autre billet.

***

Petite bibliographie sélective

Madame de SÉVIGNÉ. Correspondance. Paris : Gallimard, 2005, (3 v.) ISBN: 2070105245 (v. 1), 2070105253 (v. 2), 2070109356 (v. 3)

BRUSON, Jean-Marie [et al.]. L’Abécédaire de Madame de Sévigné et le Grand siècle. Paris : Flammarion, 1996, 119 p. ISBN: 2080124765

Les plus belles lettres manuscrites de la langue française. Paris: Laffont, 1992, 427 p. ISBN: 222107467X (contient de très belles reproductions de lettres de toutes les époques, dont une de Madame de Sévigné)

Madame de Sévigné : [catalogue de l’exposition / tenue au] Musée Carnavalet-Histoire de Paris, 15 octobre 1996-12 janvier 1997. Paris: Paris-Musées : Flammarion, 1996, 191 p. ISBN: 2879002508 (Intéressante gallerie de portraits commentés)

¹Madame de Sévigné, Lettre à madame de Grignan (#140), Paris, 27 février 1671

Publicités

Anagrammes renversantes

Il faut absolument que je vous parle d’une découverte extraordinaire que j’ai faite il y a quelques jours chez mon libraire. Vous savez sans doute ce qu’est une anagramme (eh oui, on dit « une » et non « un »). C’est facile, on permute les lettres d’un mot et on les utilise pour composer un autre mot. C’est ainsi que « sportif » se transforme en « profits » et que le mot « étreinte » devient « éternité ». Jusque là, rien de compliqué me direz-vous. Le procédé remonte à la nuit des temps. Pour faire court, disons que l’anagramme est à l’alphabet ce que la numérologie est aux chiffres.

Toutefois, comme pour la numérologie, une vague odeur de souffre entoure ce procédé. Les alchimistes, les kabbalistes et les magiciens lui accordaient jadis le pouvoir de révéler le sens secret des choses. À l’inverse, on nous apprend que « Galilée, quant à lui, communiquait sous forme d’anagramme certaines de ses découvertes; c’était là un moyen de s’assurer la priorité de ses observations tout en les entourant de mystère. » (p. 9).

Or, voici que deux amoureux des jeux et de la langue se sont donnés la mission de rajeunir le procédé en nous proposant de nouvelles anagrammes dans ce petit livre d’à peine 105 pages qui se lit comme un recueil de poèmes. Chaque page comporte en en-tête un mot, un syntagme, une phrase dont l’ensemble des lettres sera retourné pour composer une nouvelle proposition. Ça tient à la fois de l’acrobatie et du prodige. Certaines locutions comportent plusieurs mots et des dizaines de lettres. Ce serait déjà un exploit que de ne pas perdre une lettre dans l’aventure mais nos amis ne s’arrêtent pas là. Entre la phrase initiale et sa jumelle retournée ils insèrent un texte brillant, inspiré qui justifiera le passage d’une forme en son complément.

Ici, je sens que vous allez me demander un exemple. Très bien. Voyons si celui-ci vous convaincra:

Le marquis de Sade

Voilà un homme qui sacrifia, plutôt que ses principes ou ses goûts, les plus belles années de sa vie. «  Tuez-moi ou prenez-moi comme cela car je ne changerai pas », écrivit-il à ses censeurs, enfermé dans une tour sous dix-neuf portes de fer. Ils avaient imaginé faire merveille en le réduisant à une « abstinence atroce sur le péché de la chair ». Ils s’étaient trompés: sa tête s’était échauffée et forma des fantômes qui se mirent en marche pour ne plus s’arrêter, chefs-d’œuvre de noirceur absolue. Le marquis

démasqua le désir.

(p. 37)

On pourrait s’arrêter là que ce serait déjà assez impressionnant. Mais d’autres propositions plus complexes s’ajouteront qui frôleront carrément la démence. Comment peut-on imaginer la transmutation de la locution:

« Jeanne Antoinette Poisson, marquise de Pompadour »

en

« Ainsi attendais-je qu’on poudre et pomponne ma rose »

(p. 53)

À propos, on se demande bien à quelle rose la marquise fait allusion. Mais, ça c’est une autre histoire… Reste que le procédé relève du tour de force. Quelle méthode nos amis emploient-ils pour révéler ces perles de la langue? Aucune indication n’est donnée. Peut-être confient-ils à un programme informatique le soin de lister les permutations possibles à l’intérieur desquelles ils feront le tri, peut-être ces combinaisons sont-elles le résultat d’un travail attentif et minutieux ou, au contraire, surgissent-elles toutes seules du néant, s’imposant d’elles-mêmes à nos auteurs? On ne le saura pas.

Ce que l’on peut dire en revanche, c’est que les deux compères s’attaquent avec un égal bonheur à tous les rayons de la culture et de la connaissance. Et pour cause: L’un d’eux est pianiste et amoureux des lettres. L’autre est physicien et parle d’astronomie avec autant de passion qu’un poète de l’amour. Il nous rappellera avec brio que:

« La gravitation universelle »

est une

« Loi vitale régnant sur la vie »

(p. 11)

Le côté ludique de l’exercice n’est pas sans rappeler les travaux que le groupe OULIPO (OUvroir de LIttérature POtentielle) avait entamé il y a plusieurs décennies. Membre fondateur du groupe, Raymond Queneau avait d’ailleurs publié un livre intitulé « Cent mille milliards de poèmes ». Chaque page de l’ouvrage était découpée en languettes et sur chaque languette était imprimé un vers. On pouvait donc construire un poème à volonté en feuilletant ces languettes et en les disposant selon son gré. Ainsi, le vers 1 de la page 1 + le vers 2 de la page 25 + le vers 3 de la page 7 + le vers 4 de la page 60 donnait un quatrain inédit. Une sorte de cadavre exquis pour emporter si on veut.

Dans un registre plus prosaïque, j’avoue, à ma courte honte, que j’ai également fait le rapprochement avec la dictée de Pivot imaginée par François Pérusse. Un exemple:

« Il y aura demain cet effet sirupeux dans le ciel muni de bleu frais. »

Nous donne:

« Il y aura deux mains sur tes fesses si tu veux dans cinq minutes à peu près. »

Bon. On enchaîne.

Le livre est agrémenté de dessins de Donatien Mary. Il pèse trois fois rien. C’est l’antithèse du roman « Un monde sans fin » dont je parlais récemment. On a envie d’y revenir pour relire des passages, exactement comme un recueil de poèmes. D’ailleurs, je crois que c’est le genre de petit livre que j’apporterai en voyage, brisant ainsi l’habitude que j’avais prise il y a des années d’insérer le recueil « Alcools » d’Apollinaire dans mes valises.

Je pourrais vous parler de ce livre encore longtemps mais le mieux est probablement de vous le laisser découvrir…

***

KLEIN, Étienne et PERRY-SLAKOW, Jacques. Anagrammes renversantes. Paris : Flammarion, 2011, 105 p. ISBN 9782081272217

***

Voir la fiche du livre sur Babelio

***

Ces Blogs ont également commenté le livre: Minou a lu; Blocoli; Nuage neuf; Philippe Méoule; Les lectures d’Antoinette; Gérard Delahaye; Mes mots passants;

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

Limonov

« Tout de même quel écrivain que ce Carrère ». Cette réflexion, à vrai dire, je n’ai cessé de me la faire tout le temps que j’ai consacré à la lecture de cette biographie du poète-aventurier-politicien russe Edouard Limonov. D’abord, Limonov, je n’en avais jamais entendu parler. Et, soyons clairs, si la prose de Carrère ne laisse pas de m’impressionner par sa fluidité, le sujet dont il traite ici m’a paru quant à lui éminemment antipathique.

Édouard Limonov (né Savenko) n’est à tout prendre qu’une petite frappe dont la seule ambition est de s’illustrer par n’importe quel moyen: si ce n’est par la littérature, ce sera par les armes.

Je résume. Il est encore dans la jeune vingtaine lorsqu’il quitte son Ukraine natal pour tenter sa chance dans l’underground de Moscou à l’époque du très sémillant Léonid Brejnev. La renommée tardant à se concrétiser, c’est sans surprise qu’on le retrouvera plus tard à New-York, exilé volontaire poursuivant toujours la même chimère, celle de sa célébrité. Il y connaîtra comme on dit, trente-six métiers, trente-six misères. Et puis, enfin le signal tant attendu lui vient de Paris. On s’intéresse à ses écrits. Il accourt.

Après quelques années jalonnées de succès littéraires relatifs en France, retour au pays sur fond de perestroïka. Son parcours par la suite s’emballe: Sarajevo, de nouveau Moscou, puis Paris, retour aux Balkans, tournée au Kazakhstan, au Turkménistan, au Tadjikistan, en Ouzbékistan. Notre homme se cherche une cause. Il faut dire qu’il a fondé avec quelques joyeux drilles de ses amis aux crânes rasés un mouvement appelé « Parti national bolchevique ». Tout un programme.

Politiquement, Limonov se fait, pour ainsi dire, un devoir d’être à l’opposé de la majorité: Il est à l’extrême droite lorsque tout le monde est à gauche, et inversement. Il fait l’intéressant, revêt des opinions politiques comme des vêtements dont il peut changer au gré de sa fantaisie ou de l’interlocuteur: bref, c’est un poseur. Ce qui ne l’empêche pas de rêver secrètement à la restauration de l’Empire qui, dans son esprit, n’a jamais été aussi grand que durant les années les plus sombres du régime soviétique. J’exagère à peine. Bon, c’est vrai, il y a eu des morts, des prisonniers d’opinion, de la répression mais qu’est-ce qu’on était fiers de notre patrie tout de même. En cela, il n’est pas très éloigné de son compatriote Vladimir Poutine qui a simplement le tort d’être plus célèbre que lui. Tout cela, Carrère le relève fort justement.

On l’aura compris, je ne me suis pas trouvé beaucoup d’atomes crochus avec le compère Limonov. Reste la prose lumineuse de Carrère et sa manière unique d’écrire qui tient sans doute beaucoup à la façon qu’il a de se mettre en scène tout en racontant l’histoire de quelqu’un d’autre. Je ne sais pas si ce procédé porte un nom mais, à défaut d’en connaître l’étiquette, je qualifierais son travail de « biographie subjective », une méthode dérivée de celle de Truman Capote et ses « romans de non fiction », dit-on. Puis, il y a l’incroyable limpidité, j’allais dire « la musicalité » de sa prose. Car c’est bien de musique qu’il s’agit, de phrases dotés d’une mélodie et d’une rythmique propre. Un exemple? En voici une, de phrase, qui s’étire comme une longue mélopée. Savourez:

Il allait peut-être vieillir dans la peau d’un écrivain de second plan, à la réputation agréablement sulfureuse, que ses collègues regardent avec envie dans les salons du livre parce qu’il attire les jolies filles un peu destroy et qu’ils lui prêtent une vie plus colorée que la leur, mais en réalité il habite une soupente avec une chanteuse alcoolique, vide les poches de ses habits pour voir s’il a de quoi s’acheter une tranche de jambon et se demande avec angoisse quels souvenirs il lui reste à accommoder pour son prochain livre, car la vérité est qu’il est arrivé au bout, il a pratiquement tout débité de son passé, il ne lui reste que le présent, et le présent c’est cela: pas de quoi pavoiser, surtout quand on apprend que cet enculé de Brodsky vient d’avoir le prix Nobel. (p. 237)

Ouf! Voyez comme c’est long mais comme, paradoxalement, ça coule tout seul. L’écriture est-elle une tâche ardue pour Carrère? Je n’en sais rien, mais ce que je sais par contre c’est qu’en général, cette simplicité apparente du discours ne s’acquiert qu’au prix d’un immense travail. Et, spontanément, lorsque j’essaie de trouver au Québec quelqu’un qui professe un amour aussi inconditionnel pour la langue et qui polit ses phrases comme on fait reluire du cristal, c’est à Pierre Foglia, le journaliste, que je pense. J’ai donc été particulièrement étonné de voir ce dernier, non pas éreinter, mais carrément assassiner (« shut down in flames’, comme disent les chinois) l’œuvre de Carrère au détour d’une phrase, comme il lui arrive souvent de le faire. Voir ici et ici. Je ne partage pas cette opinion voulant qu’une œuvre jouissant d’une immense popularité soit nécessairement médiocre et qu’il faille la dénigrer. Fait à noter, sur cette question, Foglia et Limonov se ressemblent étrangement par le dédain qu’ils affichent tous les deux envers ce qui fait consensus.

Une biographie à lire (malgré les faiseurs d’opinion) pour le plaisir de se laisser enivrer par les histoires d’un conteur d’exception. Peut-être aimerez-vous également découvrir son livre précédent: D’autres vies que la mienne.

***

Ceci dit, est-ce que la biographie de Carrère m’a donnée l’envie de découvrir l’œuvre de Limonov? À vrai dire, pas du tout. Mais, vous allez rire, je passe l’autre jour à ma bibliothèque de quartier et qu’est-ce qui m’attend, bien en vue sur le rayon des nouveautés? Le journal d’un raté d’Édouard Limonov, un de ses textes les plus importants qui date de 1982, en réimpression bien sûr, la maison d’édition ayant visiblement profité du regain d’intérêt suscité par le livre de Carrère. J’emprunte, évidemment.

Première constatation: La page titre nous indique « Roman’ alors que le texte tient beaucoup plus du recueil de pensées, il me semble. Pascal à l’envers. Il raconte les années de plomb que l’auteur a vécues à New-York, ses premières années d’exil. Ce que j’en ai pensé? Pas grand chose, si ce n’est que sa prose onirique a résonné en moi comme un écho lointain, et pour tout dire, amoindri, des Chants de Maldoror de Lautréamont. On élève la cruauté en vertu et on déploie un maximum d’efforts pour choquer les bien-pensants et les « matantes ». Rien pour me rendre le compère plus sympathique. J’abandonne assez tôt.

***

CARRÈRE, Emmanuel. Limonov. Paris: P.O.L., 2011, 489 p. ISBN 9782818014059 (Prix Renaudot 2011)

***

Voir la fiche du livre sur Babelio

***

Ces Blogs ont également commenté le roman: Testivore; Au saut du livre; Sans connivence; Nos lectures; Le journal de Chrys; RoseSelavy; Mots à mots; Les Boggans; Dinablog; Montréalistement; Livresque sentinelle; T’as vu ma plume; Kesketalu; stitb; fahrenheit451; Curieuse d’idées

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

Le fils

Le fait, pour un parent, d’assister à la mort de son enfant plutôt que le contraire m’a toujours semblé une insulte suprême à l’ordre naturel de l’univers. Nous ne sommes pas programmés génétiquement pour survivre à nos descendants. Et pourtant, cette tragédie, certains n’ont d’autre choix que de la vivre.

C’est cette expérience horrible que raconte Michel Rostain dans un roman-récit touchant qui présente avec beaucoup de retenue et sans pathos, l’évènement impensable qu’a constitué la mort de son fils, fauché dans la jeune vingtaine par une méningite foudroyante, cette maladie qui ne pardonne pas. Quelques jours et c’est tout. Celui qui représentait tout son avenir, son fils unique, sa fierté, n’est plus.

La trouvaille de Michel Rostain est d’avoir écrit le roman du point du fils décédé. Est-ce là une façon de le faire revivre, ne serait-ce qu’au sens littéraire? Possible. Quoiqu’il en soit, c’est donc ce fils tant aimé, ‘Lion’, comme l’appelle affectueusement son père qui, tel un ange survolant toute la scène, racontera par le menu détail les étapes qui ont entouré son propre décès. C’est lui qui rapportera avec une précision étonnante toute les émotions par lesquelles ses parents sont passés au cours de cette période.

Et d’abord le refus, la dénégation mais aussi et surtout la culpabilité. Celle de ne pas avoir profité des derniers micro-instants de présence avec le fils mourant. En faisant défiler le film des évènements, le narrateur nous raconte cette dernière journée passée à l’extérieur à faire des courses alors qu’à la maison, la détresse s’installe de plus en plus au chevet du malade. Quoi de plus normal enfin. On agit toujours comme s’il y avait un après, comme si la vie allait continuer son cours. Mais non, pas cette fois. Rostain sait bien décrire aussi les gestes du père qui, dépassé par la fulgurance de la maladie et ne sachant que faire, s’applique à régler des détails logistiques, comme si de l’exécution parfaite de ces tâches dépendaient la guérison de l’enfant.

Papa doit me lâcher la main. Il redescend au galop garer l’auto, il vide le coffre, il range les courses dans le frigo et le congélateur. Il croit préparer mon retour de l’hôpital ce soir, avec un fils retapé, convalescent et affamé — il y croit encore. Dix minutes passées loin de moi. Trois minutes de plus à garer plus loin la voiture afin que l’ambulance puisse stopper pile devant la porte de la maison. Papa revient, il enroule à toute vitesse un tapis pour que les brancardiers ne bronchent pas dedans. La poussière le fait tousser. Il cherche un Kleenex. Une demi-minute. Il enlève toutes les chaises de l’entrée, il ouvre grand toutes les portes, il éclaire au mieux l’escalier, il déblaie deux cartons de partitions. Deux minutes. Papa prépare l’avenir, papa travaille pour après ma guérison.
Au total, un gros quart d’heure où papa n’est pas là. Papa n’est pas près de moi, il est ailleurs, comme toujours les mecs, à anticiper autre chose que le présent où je meurs. (p. 44)

Ouf! Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais je suis sensible à l’émotion qui se dégage de l’accumulation de ces détails d’apparence anodins.

Fort heureusement, le livre n’est pas tout de la même eau, sinon, je ne serais pas là pour vous en parler. Il y a même des passages assez drôles. On rigole doucement à l’évocation d’une cérémonie mortuaire ridicule à laquelle le père, la mère et Lion ont assisté quelques mois avant la mort de ce dernier et qui, à rebours, ressemble plutôt à une prémonition. Du grand guignol. Un directeur des pompes funèbres pathétique qui évoque la douleur des proches mais qui n’est pas foutu de se rappeler le nom du mort. Qui d’entre nous en âge de perdre un parent, un ami, n’a pas vécu au moins une fois dans sa vie un épisode semblable?

Il n’empêche, quand la mort frappe, les parents sont loin d’être prêts. Le corps n’est pas encore froid qu’il faut réagir et prendre toutes sortes de décisions incongrues, alors que la seule chose qui nous occupe est le vide laissé par la personne disparue:

Maintenant, il faut en venir au cercueil: la couleur (brun, noir ou blanc?), la forme, le bois (essence précieuse ou pin?), la garniture (capiton intérieur en satin ou en synthétique?), les poignées (argentées?). À eux de choisir. Et les annonces dans la presse (locale? nationale?). Et les faire-part? Et les repas, et l’hébergement des amis et les coups de téléphone, les mails? Qui s’en occupe? Veulent-ils une aide? Ils bafouillent toujours. Ils ne parviennent à penser à rien. Ils ne veulent rien. Ils disent n’importe quoi, que j’avais vingt et un ans, que… La question n’est pas du tout là pour les obsèques. Alors, ils disent qu’ils ne savent pas, que stop, qu’ils n’en peuvent plus. Désarroi. (p. 84)

Comment ne pas être touché par le parcours de ce père qui s’accroche à l’idée de la vie, désespérément, malgré la disparition de tous ses repères. Le plus bel encouragement à vivre viendra d’un proche:

Le soir même de la mort de notre fils, Daniel Michel me téléphona « Je ne sais pas si un pareil jour tu peux entendre ce que je voudrais te dire, mais j’ai vécu cette horreur il y a quelques années, ce désespoir absolu. Je veux te dire qu’on peut vivre avec ça. »
Merci Daniel de m’avoir téléphoné ainsi, merci à toutes celles et à tous ceux qui m’ont ce jour-là et par la suite transmis cette évidence: la mort fait partie de la vie, on peut vivre avec ça. (p.173)

Voilà un livre empreint d’humanité et d’intelligence. Il reste qu’on est tout de même content d’en terminer la lecture et de passer à autre chose…

Le fils a été couronné par le prix Goncourt du premier roman 2011.

***

ROSTAIN, Michel. Le fils. [Paris]?, Oh! Éditions, 2011, 174 p. ISBN: 9782361070175

***

Voir la fiche du livre dans Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

***

Commentaires des bloggeurs: Au fil des plumes; À propos de livres; Espace temps libre; Lire, visionner, créer; Les nanas givrées; Le goût des livres; Got’ Art;  Le Blog de Caroline; Mademoiselle Orchidée; La jupette de Jeanne

Terre des affranchis

L’intérêt premier d’un club de lecture est, me semble-t-il, de suggérer la découverte d’œuvres qui seraient autrement passées sous notre écran radar. Il est toujours étonnant de constater comment, malgré une veille somme toute assez régulière de l’actualité littéraire, certains titres proposés par ces groupes de discussion semblent sortis de nulle part, comme issus d’une génération spontanée. Peut-être, sans trop nous en apercevoir empruntons-nous toujours les mêmes sentiers lors qu’il s’agit de choisir un ouvrage. Ainsi, les livres qui appellent notre regard sur les rayons de notre bibliothèque de quartier ou chez le libraire répondraient-ils toujours aux mêmes critères inconscients et, partant, l’éclectisme dont nous croyons faire preuve ne serait-il au mieux que de façade; j’entends par là que nous serions naturellement portés à rechercher dans les nouveaux titres étalés devant nous la promesse du plaisir que nous ont procurés d’anciennes lectures. Remarquez, je parle ici de ma propre expérience et peut-être qu’au fond ce pattern ne s’applique-t-il qu’à moi. Qui sait?

Cette longue divagation m’amène a vous parler d’un livre suggéré par – vous l’aurez deviné – un groupe de discussion littéraire. « Lisez l’Europe » organise en effet une série d’événements dont le but est de promouvoir la culture européenne. Chaque nouvelle rencontre est l’occasion de mettre à l’avant-scène la littérature d’un pays différent. Le mois dernier c’était au tour de la Pologne. Ce mois-ci, c’est la France qui se retrouve sous les projecteurs. L’événement aura lieu au Goethe-institut de Montréal, le 13 avril prochain à compter de 19h. Plus de détails sur la page Facebook de la rencontre.

Quant au livre proposé, il s’agit d’un roman de Liliana Lazar, Terre des affranchis, publié aux éditions Gaïa. Je n’avais pas remarqué ce titre à sa parution. L’auteure m’est donc par conséquent inconnue puisqu’il s’agit de son premier roman et que, pour tout vous dire, la maison d’édition Gaïa elle-même ne m’est pas très familière.

Le parcours de l’auteure est assez singulier. La quatrième de couverture nous apprend en effet qu’elle est née en Moldavie roumaine, qu’elle écrit directement en français et qu’elle « a passé l’essentiel de son enfance dans la grande forêt qui borde le village de Slobozia, où son père était garde forestier ». Voilà qui est loin d’être banal. Et si, comme moi, vous estimez que les origines de Liliana Lazar constituent en elles-mêmes un excellent sujet romanesque, vous n’êtes pas loin de la réalité car l’action de Terre des affranchis se déroule dans une forêt située près d’un village nommé précisément Slobozia.

Il se dégage de ce roman une atmosphère délétère qui se rapproche de celle du conte fantastique, mais un conte pour adultes, cruel de surcroît et qui aurait été écrit par des frères Grimm de l’ère moderne. L’action débute en 1965 avec l’accession de Nicolae Ceausescu au pouvoir. L’évolution de la situation politique sert d’ailleurs de toile de fond à cette histoire sanglante qu’il vaut mieux éviter de lire avant de s’endormir.

Le jeune Victor Luca habite en marge de Slobozia, dans une maison cachée par la forêt avec sa sœur Eugenia et ses parents. Il y connaît une existence de misère. Sans cesse brutalisé par un père colérique, Victor ne trouve de répit que près d’un lac aux propriété magiques que les villageois appellent La Fosse aux lions. C’est là qu’il commettra un crime irréparable qui le forcera à se cacher des autorités durant plusieurs années. Mis au fait de sa faute, Ilie, le prêtre de Slobozia lui propose de faire œuvre utile en recopiant à la main des textes religieux interdits par le régime qui sont par la suite de redistribués sous le manteau. Confiné à résidence, Victor s’acquittera de cette tâche avec application durant des années. Mais, peut-on vivre indéfiniment en marge de la société?

Malgré sa facture naïve, ce court mais néanmoins intense roman propose une analyse sans complaisance de la société roumaine. À propos de l’après Ceausescu, on pourra ainsi lire:

La Roumanie redevint officiellement une nation chrétienne. À partir de ce moment, l’église ne manqua plus de rien. Dans ce pays en proie aux pénuries, lorsqu’il s’agissait de bâtir, l’argent ne manquait jamais, il coulait même à flots. Des plus pauvres aux plus riches, chacun versait sa dîme, le paysan comme le fonctionnaire, le milicien comme l’homme d’affaires. Tous rachetaient leur conscience avec quelques poignées de billets. Quelle était la sincérité d’un tel élan? Difficile à dire. Une boutade en vogue racontait qu’avant la Révolution, tout le monde faisait semblant d’être athée, alors que désormais tout le monde faisait semblant d’être croyant. (p.176)

Voilà où réside, à mon avis la force principale du roman: dans la lucidité de ce portrait de société qui, au fil de la lecture, apparaît comme en contrepoint de la fable moderne qui nous est contée. Subtil mélange.

Notez que l’auteure assistera à la rencontre littéraire du 13 avril prochain à laquelle je faisais référence plus haut.

***

LAZAR, Liliana. Terre des affranchis. Montfort-en-Chalosse, Gaia éditions, 2009, 198 p. ISBN: 9782847201475

***

Voir la fiche du livre dans Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

***

Commentaires des bloggeurs: Lettre-express; De quoi fouetter un chat; Mot à mots; Mon biblioblog; L’ivresque des livres; Nourritures en tous genres; Leiloona;

Ouragan

Comment imaginer l’incroyable chaos qui a résulté du passage de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans? À plusieurs égards, cette tempête a atteint une dimension mythique, ne serait-ce qu’en raison de l’incompétence, pour ne pas dire de la bêtise rare avec laquelle les autorités y ont fait face. Laurent Gaudé ne s’y est pas trompé qui a choisi de situer l’intrigue de son dernier roman dans la Louisiane apocalyptique du mois d’août 2005. Une galerie de personnages variés va incarner tous les aspects de ce désastre humain aussi bien que naturel.

Il y a d’abord Josephine Linc. (pour Lincoln) Steelson, qui a la stature d’un chœur grec à elle toute seule. C’est elle qui ouvre le roman:

Moi, Josephine Linc. Steelson, négresse depuis près de cent ans, j’ai ouvert ma fenêtre ce matin, à l’heure où les autres dorment encore, j’ai humé l’air et j’ai dit: « Ça sent la chienne. » (p. 11)

La ‘chienne’ dont parle Josephine, c’est la tempête dont ses vieux os pressentent l’arrivée plus sûrement que le plus précis des baromètres.

Il y a Keanu Burns, cet ouvrier parti 6 ans plus tôt pour travailler sur une plateforme de forage au large du Texas mais qui reviendra à la Nouvelle-Orléans après qu’un accident en mer ait coûté la vie à ses camarades. Comment ne pas y voir une préfiguration de la tragédie récente de BP dans le golfe du Mexique.

Il y a également les détenus de la Parish Prison que les gardiens laisseront à leur sort, enfermés dans leur cellule alors que la tempête déferle et que le niveau de l’eau monte sans cesse. On a pourtant pensé à évacuer les chiens de la prison. C’est tout dire:

Les chiens ont été bagués. Chacun va avoir son dossier et sera tracé. Ils sont montés dans ces camions douillets avec air conditionné et sont partis en direction de Houston. On les met à l’abri. C’est une opération rondement menée. Nous les avons vus démarrer, une longue colonne de quatre véhicules spéciaux, flambant neufs, vitres teintées et enjoliveurs immaculés. Ils ont quitté la prison dans un bruit calme de moteur, et les grilles se sont refermées. Nous restons là, nous, avec la certitude qu’il n’y aura pas de camion pour nous, et les murs de nos cellules rient parce que nous sommes moins que des chiens (p. 37)

Il y a enfin un pasteur illuminé (et donc dangereux) qui croira reconnaître l’intention de Dieu dans le déchaînement des éléments.

Rien ne manque à l’accomplissement complet du désastre dans la Nouvelle Orléans, cette ‘tombe humide’ comme l’appelait la vieille tante de Josephine. Les digues qui cèdent, les alligators qui investissent la ville, la population qu’on parque sans eau, sans aucun service sanitaire dans le Superdome. On repense à l’hystérie de Céline Dion sur les ondes américaines: ‘Take a Kayake’ a-t-on également envie de crier avec elle.

J’aime bien l’écriture de Laurent Gaudé. Son roman La porte des enfers m’avait fait une très forte impression. Il faut dire que cette histoire d’un père prêt à aller jusqu’aux enfers pour arracher son fils à la mort était particulièrement touchante. Par contre, j’ai un peu moins aimé Le soleil des Scorta. Cette histoire de famille, de terre et de sang campée dans le sud de l’Italie, pourtant couronnée par le Goncourt m’a laissée plutôt froid. Affaire de goûts sans doute.

***

GAUDÉ, Laurent. Ouragan. Arles, Actes Sud, 2010, 188 p. ISBN: 9782742792979

***

Voir la fiche du livre dans Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

***

Commentaires des bloggeurs: D’un livre l’autre; Livr-esse; Sur la route de Jostein; Les lectures de Lili; Lenn Ha Dilenn; D’une berge à l’autre; Le Globe-lecteur; Lecturissime; Le journal de Chrys; Lisalor; Ma lecture émoi; Le bac à livres; Mille et une pages; Le grenier à livres; Moi, Clara et les mots; Rêves de lecture; À propos de livres

La disparition de Paris et sa renaissance en Afrique

Voilà un étonnant petit roman. L’élément déclencheur de l’histoire nous est livré dès les premières phrases du livre:

Un mercredi soir de la mi-décembre, Boulevard Barbès, sous les arbres décorés des guirlandes électriques de Noël, une matraque a rencontré un crâne. La matraque appartenait à un policier, le crâne était celui d’une femme d’une soixantaine d’années. (…) Ce drame a fait grand bruit car la victime était la dirigeante d’un grand conglomérat africain… (p. 11)

Nous sommes à Paris. Une femme noire étrangère, en visite dans la Capitale a été molestée, vraisemblablement sans raison, par un représentant des forces de l’ordre. Et pour simplifier les chose, cette femme, dirigeante d’une multinationale aurait, dans son pays, plus de pouvoir qu’un chef d’État. Inutile de préciser que le maire prend la situation très au sérieux. Personne n’a envie de voir les banlieues s’enflammer de nouveau. On charge donc Mathias Gadara, un obscur rédacteur de discours attaché à la mairie, d’aller rencontrer la dame à l’hôpital pour tenter de s’entendre avec elle sur le meilleur moyen de réparer cette bavure.

Mathias s’attachera rapidement à la victime, Fata Okoumi, mais la mission dont on l’a chargé s’avérera plutôt délicate car, si en guise de compensation aux préjudices subis, le maire hésite entre installer une plaque commémorative sur les lieux du drame ou y ériger un monument, Fata Okoumi voit les choses d’une toute autre manière:

«Je ne peux laisser impuni le crime qui a été commis à mon encontre. On a été injuste à mon égard, alors, pourquoi ne serais-je pas injuste à mon tour?»
«Je comprends.»
«Cela ne va pas vous plaire.»
«J’ai des goûts étranges.»
Alors, avec douceur, elle a dit, «J’ai décidé de faire disparaître Paris (elle a fait un geste avec la main comme si elle soulevait un mouchoir de soie à la manière d’un magicien qui fait un tour). Vous êtes toujours aussi compréhensif?» (p. 73)

Les choses se compliqueront davantage lorsque la dame décédera de ses blessures sans avoir eu le temps de préciser sa pensée. Que faire du vœux qu’elle a exprimé? Faut-il le prendre au pied de la lettre? Les enfants Okoumi entendent bien réaliser les volontés de leur mère. À Mathias de trouver une solution qui satisfasse à la fois la mairie et la famille.

Le roman est court mais la langue est belle. Un beau plaisir à se faire.

***

PAGE, Martin. La disparition de Paris et sa renaissance en Afrique. Paris, Éditions de l’Olivier, 2010, 215 p. ISBN: 9782879297033

***

Voir la fiche du livre dans Babelio

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

***

Commentaires des bloggeurs: Petites lectures entre amis, Pause lecture, Passion des livres, Littexpress, Chez Clarabel