Caïn

Dernier roman à être publié avant la mort de l’auteur survenue le 18 juin 2010, Caïn apparaît à rebours comme le testament littéraire et moral d’un écrivain humaniste qui n’a pas attendu l’arrivée récente du mouvement des indignés pour prendre le parti des plus faibles.

Critique face aux dérives du néo-libéralisme et signataire du manifeste de Porto Allegre, Saramago s’est toujours très clairement associé au mouvement altermondialiste. Son engament politique l’a d’ailleurs conduit à se présenter aux élections européennes en 2009.

Figure emblématique de l’artiste engagé sur un plan social et politique, José Saramago est, de plus, ouvertement athée et particulièrement critique face à la tradition judéo-chrétienne dont il est issu. C’est d’ailleurs en quelque sorte à une visite guidée de l’Ancien testament que nous convie l’auteur dans cet ouvrage dont le propos est essentiellement de démontrer l’inacceptabilité morale des valeurs véhiculées par le texte fondateur de notre civilisation.

« La Bible est un manuel de mauvaises mœurs« ¹ dira Saramago lors de la présentation publique de son livre. De fait, la plupart des histoires bibliques présentées ici par l’auteur, paraîtront, sous sa loupe, bien peu propices à l’élévation de l’âme. Caïn sera notre guide tout au long de cette relecture où seront rejoués, dans l’ordre et dans le désordre, plusieurs épisodes célèbres du texte sacré. Condamné par Dieu à errer de par le vaste monde après le meurtre de son frère Abel, Caïn franchira avec nous toutes les époques pour être le témoin à la fois désabusé et critique des dérives du Seigneur.

Le voici aux côtés d’Abraham alors que celui-ci s’apprête à sacrifier son fils Isaac pour obéir au Seigneur. L’ange dépêché par Dieu étant en retard, c’est Caïn qui doit s’interposer pour arrêter le bras meurtrier de ce père dénaturé. Plus tard le voilà assistant, incrédule, à la déchéance de Job que Dieu a ruiné et couvert de gales après avoir fait mourir ses 10 enfants. Et ce sot qui continue pourtant à louer le Seigneur. Caïn sera également présent lors de l’anéantissement par le feu de Sodome et Gomorrhe où périront sans distinction hommes, femmes et enfants. Tous ces événements sont le fait d’un Dieu égoïste et capricieux qui ne mérite certainement pas le culte qu’il réclame.

(…) il y a une chose que je sais, que j’ai sûrement apprise, Et c’est quoi, Que notre dieu, le créateur du ciel et de la terre, est complètement fou, Comment oses-tu dire que le seigneur dieu est fou, Parce que seul un fou sans conscience de ses actes accepterait d’être le responsable direct de la mort de centaines de milliers de personnes et de se comporter ensuite comme si de rien n’était, sauf que, finalement, il ne s’agit pas de folie, de folie involontaire, authentique, mais bien de méchanceté pure et simple (…) (p. 127)

Notez que, dans cet extrait, j’ai respecté scrupuleusement la ponctuation du texte original. Si cette mise en page vous laisse perplexe, c’est peut-être que vous n’êtes pas familier avec la méthode Saramago dont j’ai déjà eu l’occasion de parler dans un billet précédent.

Pour en revenir au sujet du roman, je dirais que le point de vue proposé par José Saramago sur la Bible me parait tellement aller de soi, qu’à certains moments j’ai eu l’impression d’enfoncer avec lui des portes déjà grandes ouvertes. Peut-être, après tout, ne faut-il voir dans l’Ancien testament qu’une sorte de conte cruel comparable à ceux remplis d’ogres et de sorcières qui ont bercé notre enfance? Quoi qu’il en soit, Saramago reste un formidable conteur et c’est toujours un plaisir renouvelé que de le suivre partout où il lui plaît de nous conduire.

Au fait, tout ça m’a donné envie de relire quelques unes de ces histoires dans le texte original. Il doit bien me rester une vielle Bible quelque part dans le fond de ma bibliothèque. Pas sûr que ce soit l’effet que souhaitait produire Saramago cependant…

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SARAMAGO, José. Cain. Paris: Seuil, 2011, 170 p. ISBN 9782021026603 (traduit du portugais par Geneviève Leibrich)

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¹ « La bible satanique de Saramago » IN Le Point (http://www.lepoint.fr/livres/la-bible-satanique-de-saramago-16-02-2011-1296172_37.php)

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Le voyage de l’éléphant

Il faut d’abord que je fasse un aveu. Parmi tous les critères que j’applique plus ou moins consciemment lorsque je choisis un roman, il en est un qui consiste à me protéger d’un contenu disons, trop cérébral, en feuilletant le livre pour m’assurer que le texte en est suffisamment aéré. Des chapitres et des paragraphes bien sûr mais aussi et peut-être surtout des tirets de dialogue, indices rassurants, annonçant que l’intrigue n’est pas qu’un long monologue intérieur mais qu’elle met aussi en scène des personnages qui vivent et interagissent.

Voilà, c’est dit: Je ne suis qu’un lecteur léger et superficiel. C’est pourquoi, par exemple, je n’ai pas encore osé m’attaquer à Zone  de Mathias Énard qui serait, à ce que l’on dit, un superbe roman tout en intériorité mais sans aucune aspérité, aucune pose. J’y reviendrai peut-être…

Donc, si ce n’est qu’il est porté par une critique fort élogieuse, rien ne me disposait à m’intéresser non plus au dernier roman de José Saramago, Le voyage de l’éléphant, dont l’écriture est également tout d’une pièce. Hormis les sauts de chapitres, les pages se succèdent comme autant de rectangles parfaitement noircis, sans qu’aucun interstice ne s’y immisce. Mais en y regardant de plus près, on constate que la pulsation du roman est bien là. De même des dialogues. Tout cela est simplement enfoui au milieu du texte, sans distinction typographique ou mise en évidence d’aucune sorte. C’est la méthode Saramago, il faut croire. Voir ses autres romans: Les intermittences de la mort  ou L’année de la mort de Ricardo Reis par exemple. Au lecteur d’ajouter les pauses aux bons endroits et de restituer mentalement pour lui-même les tirets cadratins manquants.

Ça me rappelle une anecdote. On raconte que Alan Turing, le génial briseur du code Enigma et précurseur de l’informatique, avait mis au point une machine capable d’effectuer des opérations sur des grands nombres à virgule flottante. Une calculette géante en quelque sorte. Extraordinaire pour l’époque. Le seul problème était qu’en calculant le résultat d’une opération, le système ne fournissait qu’une série de chiffres mais aucune virgule. Lorsqu’on lui faisait remarquer l’absence de ponctualtion dans l’expression des résultats, Turing répondait que la virgule, eh bien la virgule, elle se trouve dans la tête du mathématicien. Inutile donc de l’écrire. Et paf.

Bien. Tout ce détour pour vous parler de ce roman qui est le récit du voyage (réel semble-t-il) de Lisbonne à Vienne qu’entreprit, au milieu du 16e siècle, un éléphant et son escorte après avoir été offert par le roi du Portugal à l’Archiduc d’Autriche. Un voyage initiatique d’où chacun ressort transformé, à commencer par le ‘cornac’, le guide et soigneur de l’éléphant venu lui aussi de l’Inde lointaine. Le seul qui demeure fidèle à lui-même dans sa placidité inébranlable, c’est l’éléphant.  Que de distances parcourues et une frontière naturelle de taille: Les Alpes. On pense évidemment à Hannibal (le guerrier, pas le cannibale), l’illustre prédécesseur de cette caravane.

Cette aventure m’a aussi rappelé une lecture lointaine, celle de la dernière partie du roman Gaspard, Melchior, Baltazar de Michel Tournier qui raconte le voyage du prince Taor, parti de son palais richissime avec une troupe immense et une horde d’éléphants à la recherche de la recette du rahat loukoum à la pistache et qui finira dans le plus grand dénuement comme esclave dans les mines de sel du roi Salomon. C’est le souvenir que j’en garde à tout le moins. Superbe. Mais je m’éloigne.

Voici donc un roman d’apparence très simple où l’on voit souvent poindre la douce ironie de José Saramago. Un plaisir à se faire.

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SARAMAGO, José. Le voyage de l’éléphant. Paris: Seuil, 2009, 216 p. ISBN 9782020994231

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