Le syndrome de la vis

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À chaque année, lorsque je visite le Salon du livre de Montréal, j’en ressors le plus souvent étourdi mais les mains vides. Trop de choix tue le choix, j’imagine. Cette fois, j’ai eu plus de bonheur. Non seulement y ai-je acheté deux livres mais en plus, deux romans d’auteurs québécois, chose rare dans mon cas. J’avoue, à ma courte honte, lire peu de romans d’ici.

Le premier, Javotte, était déjà dans ma liste d’attente. Le sujet du livre en lui-même (un conte de fées inversé) et quelques critiques plutôt élogieuses lues récemment avaient éveillé mon intérêt. Belle rencontre.

Quant au deuxième, il est le résultat d’un pur hasard. Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur, Marie-Renée Lavoie. Le rabat de la quatrième de couverture m’apprends que son roman précédent, le premier, La petite et le vieux a connu « un vif succès, autant critique que populaire ». Il a notamment remporté le « combat des livres 2012 » organisé par la radio de Radio-Canada.

Pas besoin d’être devin pour prédire un destin semblable à la nouvelle proposition de Marie-Renée Lavoie, Le syndrome de la vis, qui décrit le mal de vivre d’une enseignante de niveau collégial.

Car oui, Josée est au bout du rouleau. Elle peine à éviter le naufrage complet auquel sa vie semble la destiner. Ne vient-elle pas justement de sauter à pieds joints sur le cellulaire d’un étudiant dont l’attitude l’excédait?

— Ça faisait plusieurs fois qu’il se levait. Je ne sais pas combien de fois, ni pourquoi. Je pensais qu’il allait aux toilettes. Ça me déconcentrait totalement, je perdais le fil de ce que je disais, pis j’arrivais pas à me retrouver. Y me tombait tellement sur les nerfs, je l’aurais écorché vif. Y s’est encore levé. Quand y est passé à côté de moi, je l’ai arrêté pour lui demander où y s’en allait encore. Ma main tremblait.
(…)
— Y m’a regardée avec un sourire, très calmement, du genre « de quoi je me mêle». Ça devait s’entendre dans le son de ma voix que j’étais sur le bord de péter au frette. Son cellulaire a vibré, y l’a sorti, l’a levé à la hauteur de ses yeux, juste entre nous deux, comme une claque dans’face, pis y a lu le message… Ça l’a fait rire. Le message, ou moi, je sais pas. Peu importe. J’ai attrapé le cellulaire, je l’ai mis par terre pis je me suis mise à sauter dessus comme une folle. Comme une maudite folle… Je me suis arrêtée quand le cellulaire a été réduit en poudre. Ça faisait même plus crunch quand je pilais dessus. (p. 24)

Et puis Josée dort si peu que la moindre période de sommeil continu arrachée à l’insomnie est pour elle comme une victoire. Un petit deux heures par-ci par-là et c’est déjà ça de gagné. Par ailleurs,  la conversation suivie qu’elle entretient avec le fantôme de son père décédé a de quoi inquiéter. Mais sa détresse se semble toutefois pas émouvoir outre mesure Philippe, l’amoureux en titre, dont l’attitude est plus près de l’exaspération de la compassion. Au lit, par exemple:

— T’as-tu fini de bouger? Tu peux pas juste essayer de te coucher pis de dormir, comme tout le monde?
— Je fais juste ça, essayer. T’as aucune idée à quel point j’essaie.
— Concentre-toi sur ta respiration, essaie de la ralentir le plus possible. Pense à rien. Pis dors. Me semble que c’est pas compliqué!
— Non, c’est tellement pas compliqué, en fait, que c’est exactement ce que je fais. Mais ça me donne des fourmis d’essayer de ne pas bouger.
— Ben essaye pas de pas bouger, fais juste pas penser à ça. Pense à rien. Couche-toi pis remets ça à demain.
— On est demain.
— Fuck! Fais juste dormir. Regarde, moi je me couche, je ferme mes yeux, je ralentis ma respiration, pis je dors. C’est tout. Je pense à rien. Je me dis: «Voilà, je me couche, pis je dors.» Pis, ça marche. Je dors. Regarde!
— Voilà?
— Ben oui, voilà.
— Dans ta tête, tu dis «Voilà, je me couche»?
— Arrête de penser, couche-toi, bouge pas, respire pas fort, pis DORT! CRISSE! (p. 37)

Bon, j’en vois déjà hausser les sourcils. Non, ne niez pas. Je sais exactement ce que vous pensez: « Mon Dieu que ça doit être sombre. La vie est déjà assez pénible comme ça. Pas la peine d’en rajouter. Et patati et patata ». Eh bien non justement, ça n’est pas déprimant du tout comme lecture. Au contraire. Le regard que pose Marie-Renée Lavoie sur le monde, s’il se démarque par son étonnante acuité, n’est pas pour autant dénué d’humour. La scène du rendez-vous chez le médecin où une Josée au bord du désespoir se fait conseiller des infusions de tisane comme remède à son insomnie chronique est surréaliste mais en même temps, tellement vraisemblable. Il faut voir aussi comment en un simple paragraphe, l’auteur arrive à exprimer  l’essentiel de l’enfance. Voici par exemple comment Josée décrit ses quatre neveux:

Quatre personnalités, quatre univers difficilement conciliables. Je n’ai essayé qu’une seule fois de les faire asseoir ensemble pour jouer au Monopoly. Regrettable débordement d’enthousiasme de ma part. Le petit pleurait parce qu’il ne savait pas compter et voulait les cartes de trains, William chialait parce que j’avais amené la version de l’Ancien Temps avec des piastres en papier au lieu des cartes de crédit électroniques, Romain faisait une moue de dégoût quand il tombait sur des terrains «couleur de fif» qu’il ne voulait pas acheter — sans pouvoir m’expliquer ce qu’est un «fif» — et Xavier avait décidé de quitter la table après dix minutes en lançant à la ronde que c’était un maudit jeu de «fucking capitalistes à ‘marde». Même s’il venait de remporter quinze dollars à un concours de beauté. (p. 97).

Voyez ce que je veux dire? Au final, paradoxalement, c’est très réjouissant comme lecture. Une belle découverte.

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LAVOIE, Marie-Renée. Le syndrome de la vis. XYZ Éditeur, Montréal, 2012, 211 p. ISBN 9782892617054

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Javotte

— Bon, aujourd’hui j’ai une petite question quiz pour vous. Qui peut me dire quel était le prénom des méchantes demi-sœurs de Cendrillon dans le film de Disney? Je prends les premières mains levées.

— En arrière, vous dites? « L’une s’appelait Anaximandre »? D’abord, Anaximandre c’est pas une fille, c’est un garçon et puis, le gars était un philosophe grec et il est mort il y a près de 2600 ans.

—  Comment? « Le dude, il était peut-être méchant »? Eh oui, il était peut-être méchant. On sait pas. Mais le fait d’être « méchant » ne fait pas automatiquement de nous une demi-soeur de Cendrillon. On est d’accord? Allez, taisez-vous.

— Bon, les autres, je vais vous aider un peu, sinon on sera encore là demain. La première s’appelait Anastasie. Et la deuxième, elle s’appelait? elle s’appelait JJJJJJJ?…, Jaaaaaaaa?…, Javvvvvvv?… Javotte. Et devinez quoi? le titre du livre dont nous allons parler aujourd’hui est justement « Javotte ». C’est pas merveilleux ça? Allez, collez tous une image de Transformer dans votre cahier (sauf le dude au fond) et on enchaîne.

Donc, c’est bien d’un univers de conte de fées qu’il s’agit? Pas du tout. Ce serait plutôt le contraire. La vie n’est pas tendre pour notre anti-héroïne. Son père lui est enlevé dès le début de l’histoire, victime d’un stupide accident d’auto. Sa sœur est navrante de bêtise et sa mère ne lui adresse presque plus la parole. Quant aux camardes d’école, n’en parlons pas. D’accord, il y a bien un bal à la fin de l’histoire mais l’univers que met en scène de Simon Boulerice n’a rien à voir celui avec celui qui a imprégné notre imaginaire d’enfant. Il propose plutôt une vision sans fard des affres de l’adolescence. Car Javotte n’est pas belle, du moins certainement pas comme cette sotte de Carolanne, la coqueluche de son école. Elle a de grands pieds, le cou tordu, un appareil dentaire. Bref, elle est mal dans sa peau comme on peut l’être à l’adolescence. Mais, contrairement à son entourage qui nous paraît assez fade, elle a de l’imagination à revendre notre amie. Elle sait inventer avec une facilité déconcertante des histoires rocambolesques dont elle étourdit sa sœur Anastasie.

Je désigne des endroits et j’invente.
Devant un trottoir.
« Ici, en 1979, une femme est morte. Eva Cyr, qu’elle s’appelait, Elle était pharmacienne. Elle allait porter des médicaments à une vieille dame quand une voiture l’a frappée. Elle est morte juste ici. Le conducteur était ivre. Il écoutait la chanson Perfect Day de Lou Reed, ironiquement la chanson préférée d’Eva, la pharmacienne. Au moins elle est morte en écoutant quelque chose de beau. Quand la voiture a roulé sur la tête d’Eva, ça aurait fait un craquement pareil à un flacon de pilules qui craque, sous le poids d’un pied. » (p. 34)

Javotte, c’est aussi une battante qui sait compenser les mesquineries dont elle est l’objet par des réparties acides. Il faut lire sa lettre finale à la si paaaaaaarfaite et si adulée Carolanne. Du vitriol, je vous dis. Pour éviter de vous y brûler, portez des gants de kevlar et des lunettes de soudeur. Simple précaution. Vous me remercierez.

Étonnamment, en bout de course, on ne peut faire autrement que de s’attacher au personnage de Javotte, malgré tous ses travers et sa mauvaise foi manifeste. On se prend à éprouver de la sympathie pour cette jeune fille qui en pince pour son voisin Luc, un garçon, parfait lui aussi, et évidemment beaucoup trop beau pour elle. Ses émotions sont décrites avec une remarquable précision. Admirez ce passage où Javotte, engagée par le père de son voisin apollinien pour tondre la pelouse, essaie de redémarrer la tondeuse qui a calé:

«La tondeuse ne marche plus, je pense.»
«C’est une capricieuse.»
Et je pense qu’il parle de moi. Alors je souris davantage. Il se penche, magouille avec la machine. Je vois son bras veiné, le duvet blond qui m’inspire de belles choses. Il bidule et les tendons de son bras se raidissent. Mes jambes se relâchent. Je me retiens au guidon. J’ai le loisir de détailler ses épaules. Un large bracelet de métal aux larges œillets, très viril, se coince au-dessus de son poignet, contre l’avant-bras. Je ne regarde que cette chaîne. Je clame ma défense.
«Je n’ai rien fait. Juré. »
«Je te crois, Javotte. C’est une vieille machine.»
Il a prononcé mon prénom. Jamais il ne ma parlé avec autant de douceur et d’intérêt. Je frissonne. Le bracelet de Luc tombe jusqu’à sa paume. C’est une chute érotique. Le tendon a remué, la chaîne glisse contre son avant-bras, dépasse le poignet, et barre la paume de sa main. C’est la glissade de bijou la plus sensuelle de ma courte vie. Je ne m’en remets pas. Les tendons remuent toujours, cherchent à régler le bris de la tondeuse. L’autre main pâle et large disparaît sous la machine, ressort maculée de brindilles. Du gazon fraîchement coupé sur une main forte. Luc me sourît, se redresse.
«Les hélices sont vieilles. Ça devrait marcher. »
Le bracelet qui stoppe sur sa paume demeure une œuvre d’art. Il se frotte les mains. La chaîne touche à l’herbe taillée. Il actionne la tondeuse. Le moteur se met à vrombir.
«Voilà. Je pars me changer. J’ai un match.»
Il s’éloigne, alors que je n’ai rien dit. Pas de «merci» pas de «Je suis prête à mourir pour toucher ton bracelet de métal et ta paume de main en dessous». II freine avant d’entrer dans la maison, se retourne.
«Tu diras à mon père que je nettoierai ma chambre ce soir. »
Il disparaît.
Je lui dirai ce que tu veux. (p. 44)

L’écriture de Boulerice est diablement efficace et va à l’essentiel. Les très courts chapitres donnent un rythme soutenu à l’histoire. Ça déboule sur le lecteur comme la vie sur les adolescentes. En forme de tsunami…

Dans l’ensemble, une très belle découverte, que je vous souhaite également de faire. Pour ma part, j’inscris le nom de Simon Boulerice sur ma liste d’auteurs à suivre.

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BOULERICE, Simon. Javotte. Leméac, Montréal, 2012, 182 p. ISBN 9782760933569

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