Mémoires du comte de Forbin (1656-1733)

forbinQuelle vie singulière que celle de ce corsaire du Roi Soleil! Permettez que je vous la raconte un peu.

Entré tôt dans la marine et ayant déjà, très jeune, pris part à de nombreuses campagnes, Claude Forbin a du tempérament. Courageux et hardi face à l’ennemi, il peut également se montrer fier et querelleur hors du champs de bataille, reprenant à son compte, dirait-on, la règle de vie de Cyrano: « Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers ! » (Acte II, Scène VIII). Quoique, de vers, l’ami Forbin n’en écrira sans doute pas un seul, mais bon…

Toujours est-il qu’en 1677, pour une peccadille, le voilà  qui croise le fer avec un chevalier aussi étourdi que lui. L’altercation tourne au tragique lorsque, après quelques passes d’armes, l’épée de Forbin reste coincée dans la gorge de l’insolent. La blessure ne pardonnera pas. Décidément, on meurt beaucoup au royaume des mousquetaires. Dans son ouvrage Croiser le fer¹, Pascal Brioist évalue à un sur sept le nombre de duels à cette époque où l’un des protagonistes trouve la mort.  Les survirants ne sont pas pour autant tirés d’affaire car les combats sont interdits et punissables de mort par décapitation. Charmant.

Voilà donc notre ami dans de beaux draps qui obtient pourtant sa grâce, se rend à Brest et s’enrôle à nouveau dans la marine en usant d’un subterfuge par lequel il prend littéralement la place de l’un de ses frères malade.

Nous étions tous les deux du même âge et de la même taille; on ne prit pas garde au troc, et je fus reçu à sa place sans difficulté (p.46)

Suivront d’autres campagnes aux îles d’Amérique, sur les côtes de Colombie et du Venezuela puis retour en Méditerranée en 1682 pour participer au bombardement d’Alger d’où il rapporte le témoignage de boucheries sans nom.

Les nouvelles bombes qu’on jetait incessamment irritèrent tellement ces barbares que, pour se venger, il se saisirent du consul français, le mirent dans un de leurs mortiers et le tirèrent au lieu de boulet. Leur cruauté n’en demeura pas là: ils traitèrent de même plusieurs esclaves français qu’ils attachaient à la bouche de leurs canons, en sorte que les membres de ces pauvres chrétiens étaient portés tous les jours jusque sur nos bords, présentant ainsi un spectacle d’inhumanité… (p. 52)

Preuve, s’il en fallait, que notre siècle n’a pas le monopole de l’horreur…

Les missions guerrières se seraient sans doute succédé ainsi pour Forbin, avec peut-être même une certaine monotonie dans l’atrocité si, en 1684, n’était arrivée à la cour de Louis XIV une ambassade envoyée par Sa Majesté le Roi de Siam (oui, à l’époque, on dit « de » et non « du » Siam). L’affaire est loin d’être banale car, disons-le toute suite, au XVIIe siècle, le pays qui compose l’actuelle Thaïlande est aussi éloigné de la France que la Lune l’est de nous aujourd’hui. Le voyage est faisable, certes, mais risqué. Bref, ce n’est pas tout à fait la porte d’à côté. Pour vous en convaincre, jetez un coup d’œil sur cet autre billet qui porte sur une expédition semblable, celle du Batavia.

La délégation, composée principalement de deux mandarins siamois, est accompagnée par un jésuite des missions orientales qui fera office d’interprète. Que veulent ces gens?

Dans les différentes conférences qu’ils eurent avec les ministres, ils firent entendre, conformément à leurs instructions que le roi leur maître protégeait depuis longtemps les chrétiens; qu’il entendait parler volontiers de leur religion; qu’il n’était pas éloigné lui-même de l’embrasser; qu’il lavait donné ordre à ses ambassadeurs d’en parler avec Sa Majesté: et ils ajoutèrent enfin que leur maître, dans  les dispositions où il était, se ferait infailliblement chrétien, si le roi le lui proposait par une ambassade. (p.77)

C’est un peu louche, non? Évidemment, le très pieux Louis tombera dans le panneau et s’empressera de composer sa propre ambassade commandée par le chevalier de Chaumont à laquelle se joindront Forbin ainsi que six pères jésuites et une suite nombreuse de jeunes gentilshommes. L’expédition comptera également dans ses rangs l’abbé de Choisy, celui-là même qui passa plus de la moitié de sa vie habillé en femme et nous laissa de nombreux ouvrages dont un journal de son voyage au Siam. Quelle équipée mes amis.

forbinArrivée à destination, il ne faudra pas longtemps au perspicace Forbin pour se rendre compte que toute cette mission n’est qu’un gigantesque canular orchestré par l’homme fort du régime de Siam, un grec nommé Constantin Phaulkon qui cherche, en attirant ainsi les français en Orient, à faire contrepoids aux hollandais qui tiennent toute la région sous leur joug. Constantin est un arriviste qui, à force d’intrigues et de ruses s’est élevé aux plus hautes fonction de l’administration siamoise. Son aventure est d’ailleurs racontée dans la trilogie romanesque Le faucon du Siam².

À peine arrivé, Forbin, loin d’être impressionné par le pays hôte, ne songe qu’à repartir. À sa décharge, il faut reconnaître que le faste de la cour de Siam n’a rien à voir avec celui du royaume de France. Et puis, on perd son temps ici à espérer du monarque une conversion à la religion chrétienne qui ne viendra manifestement pas. Forbin semble définitivement être le plus lucide des siens, ce qui ne passe pas inaperçu aux yeux de Phaulkon. Ce dernier, inquiet du rapport négatif que le chevalier pourrait faire à son roi quant à la valeur de cette expédition, insiste pour garder Forbin auprès de lui alors que le reste de l’ambassade plie bagage et entreprend son voyage de retour. Le chevalier demeurera ainsi près de 3 ans contre son gré à la cour de Siam. Élevé au rang de généralissime de Bangkok par le souverain, il sera néanmoins la cible de tentatives d’assassinat de la part de Phaulkon. L’empoisonnement ne réussit pas? Qu’à cela ne tienne, on envoie Forbin en mission-suicide mâter une bande de guerriers Macassars, des fous furieux capables de se battre à un contre mille, ne réclamant aucun quartier et n’en faisant aucun.

Un de ces six enragés vint sur moi, le cric à la main: je lui plongeai ma lance dans l’estomac. Le Macassar, comme s’il eut été insensible, venait toujours en avant à travers le fer que je lui tenais enfoncé dans le corps, et faisait des efforts incroyables afin de parvenir jusqu’à moi pour me percer: il l’aurait fait immanquablement, si la garde, qui était vers le défaut de la lame, ne lui en eut ôté le moyen. Tout ce que j’eus de mieux à faire fut de reculer, en lui tenant toujours la lance dans l’estomac, sans oser jamais redoubler le coup. Enfin, je fus secouru par d’autres lanciers, qui achevèrent de le tuer. (p. 139)

Après bien des aventures, Forbin finira par réussir à quitter la cour de Siam et retourner en France en 1688 où il fera un rapport assez cinglant de la situation au Roi.

Sa Majesté me fit l’honneur de me questionner beaucoup sur le royaume de Siam: elle me demanda d’abord si le pays était riche. «Sire, lui répondis-je, le royaume de Siam ne produit rien, et ne consomme rien. —C’est beaucoup dire en peu de mots, répliqua le roi.» (p. 187)

On sent là une réponse méditée depuis longtemps et qui fit sans doute le plus grand bien à Forbin lorsqu’il put enfin la livrer.

Élevé au rang de lieutenant, puis de capitaine de vaisseau du Roi, Forbin accumulera par la suite les missions périlleuses, attaquant de nombreux vaisseaux, étant fait prisonnier lui-même et s’évadant en sciant à l’aide d’une lime les barreaux de la fenêtre de sa prison. On croirait à un scénario de film d’aventure.

Il ressort de tout cela l’impression d’une vie guidée par le sens de l’honneur, l’image d’un homme fait pour la mer, ne montrant aucune hésitation quant aux actions à prendre face au danger mais plutôt gauche sur la terre ferme car peu adapté aux mesquineries et aux intrigues de la cour. Baudelaire aurait pu lui dédier son Albatros et proposer ainsi que le marin est…

(…) semblable au prince des nuée
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Et les femmes dans tout ça? Très peu à la vérité. Mis à part une certaine demoiselle de peu de vertu qui, à vrai dire, lui fit bien des misères, feignant même la grossesse pour l’obliger au mariage.

L’oisiveté où je vivais à Toulon, ainsi que je viens de le dire m’avait donné occasion de voir quelquefois une demoiselle connue par bien des galanteries qui, à la vérité, ne la déshonoraient pas encore à un certain point, mais qui, sans lui faire de tort, suffisaient pour la faire regarder comme n’étant pas incapable d’une faiblesse. (p. 296)

Autrement, il y a bien cette jeune femme, une beauté fulgurante qui croisa brièvement son chemin:

Parmi les prisonniers que nous fîmes, il se trouva une jeune femme d’environ dix-huit ans, c’était une des plus belles personnes  que j’aie vue dans ma vie (…)

Un moment après, quelques matelots vinrent m’avertir que cette femme avait dans sa coiffure des perles et des pierreries de grand prix, qui lui avaient été confiées par des Juifs qui étaient embarqués avec elle. Ils ajoutèrent que je ne devais pas négliger cet avis; qu’il y avait à faire une capture considérable, et qu’ils s’étonnaient que je n’eusse pas déjà donné des ordres convenables à ce sujet. À ces mots, les regardant avec quelque sorte d’indignation: «Si elle a des pierreries considérables dans sa coiffure, leur dis-je, c’est sa bonne fortune ou la bonne fortune de ceux qui les lui ont confiées. Quant à moi, apprenez, marauds, qu’un homme de ma sorte est incapable des hardiesses que vous me proposez. » (p. 261)

Yes! Voilà qui est parlé. J’ai toujours rêvé de traiter quelqu’un de maraud. Pour moi, Forbin c’est ça: de la grandeur d’âme avant toute chose.

Soit dit en passant, ses mémoires sont non seulement digestibles, ils m’ont paru d’une certaine manière beaucoup plus intéressants que le roman historique d’Axel Aylwen, Le faucon du Siam, dont je parlais plus tôt. Il faut dire que Forbin, ne faisant pas les choses à moitié a confié la rédaction de ses mémoires à un véritable auteur, un certain Reboulet. La qualité même du texte le rendit longtemps suspect aux yeux des lecteurs:

Il n’est guère contestable que cette méfiance est imputable à la qualité littéraire du texte, trop «poli», si l’on peut dire, pour être honnête. (p. 501)

Quoiqu’il en soit, le portrait qui nous est livré ici est celui d’un digne représentant du grand siècle. Respect!

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FORBIN, Claude de. Mémoires du Comte de Forbin. Paris, Mercure de France, 1993, 570 p. ISBN: 9782715218222

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Voir la fiche du livre sur Babelio

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(¹) BRIOIST, P., Drévillon, H., & Serna, P. (2002). Croiser le fer: Violence et culture de l’épée dans la France moderne (XVIe – XVIIIe siècle). Seyssel: Champ Vallon. (p. 279)

(²) AYLWEN, Axel. Le faucon du Siam. Montréal, Libre Expression, c1996, 640 p. ISBN: 2891117379

 

Madame de Staal – Mémoires

Madame de Staal – Mémoires

20150118_140018_800_3Les mémoires de Madame de Staal-Delaunay, écrits dans un style simple et sans affectation, sont un parfait exemple de concision littéraire. La manière exquise qu’a la baronne de tourner les phrases n’est sans doute pas étrangère à la solide éducation dont elle bénéficia dans sa jeunesse.

Sa mère, sans ressource à la mort de son conjoint, s’étant réfugiée avec elle au couvent, la petite y fût pratiquement élevée par les abbesses, qui l’adoraient. Ce n’est que plus tard, lorsqu’il fallut quitter le nid confortable où elle régnait sans partage pour affronter le monde extérieur, qu’elle réalisa véritablement la précarité de sa condition.

Ainsi débutent d’ailleurs ses mémoires:

Je ne me flatte pas que les événements de ma vie méritent jamais l’attention de personne; et si je me donne la peine de les écrire, ce n’est que pour m’amuser par le souvenir des choses qui m’ont intéressée.

 

Il m’est arrivé tout le contraire de ce qu’on voit dans les romans, où l’héroïne, élevée comme une simple bergère, se trouve une illustre princesse. J’ai été traitée dans mon enfance en personne de distinction; et par la suite je découvris que je n’étais rien, et que rien dans le monde ne m’appartenait. Mon âme n’ayant pas pris d’abord le pli que devait lui donner la mauvaise fortune, a toujours résisté à l’abaissement et à la sujétion où je me suis trouvée: c’est là l’origine du malheur de ma vie. (p. 65)

Quelle amorce mes amis. On l’appréciera sans doute davantage en la relisant lentement à haute voix pour bien en savourer le génie et la rythmique.

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Voici en gros son histoire: Entrée tôt au service de la duchesse de La Ferté, puis de la duchesse du Maine, Rose Delaunay s’approcha par ce moyen d’un univers de fêtes et de splendeurs auquel elle aspirait tout en ne pouvant l’atteindre. Son esprit valait sans doute mieux que celui de la première de ces dames qui la traînait, tel un chien savant, de salon en salon:

«Voilà, dit-elle, madame, cette personne dont je vous ai entretenue, qui a un si grand esprit, qui sait tant de choses. Allons, mademoiselle, parlez. Madame, vous allez voir comment elle parle.» (p. 99)

La duchesse du Maine, de son côté, menait grand train et organisait des fêtes somptueuses à son château de Sceaux où tout ce que la cour comportait de gens de qualité aimait à se retrouver. La jeune Delaunay y trouva une place et écrivit même pour la duchesse des divertissements et des musiques dont elle supervisa l’exécution. Une telle existence semblait taillée sur mesure pour elle, n’eut été de cette conspiration dite de Callemare autour de la régence du jeune Louis XV à laquelle prit part (ou plutôt que fomenta) la duchesse du Maine et qui valut à tout son monde, incluant Rose Delaunay un séjour imprévu à la Bastille.

L’épisode, qui aurait pu s’avérer fort désagréable pour la jeune femme, s’en est trouvé au contraire singulièrement adouci du fait de la prévenance exercée à son égard par son gardien, un lieutenant de roi sans doute troublé par la présence en ces lieux d’une femme de qualité.

Ce lieutenant de roi, nommé M. de Maisonrouge, tout nouvellement dans cette place, ci-devant major de cavalerie, n’avait jamais vu que son régiment. C’était un bon et franc militaire, plein de vertus naturelles, qu’un peu de rusticité accompagnaient et ne défiguraient pas. (p. 166)

Et encore:

C’est le seul homme dont j’ai crue être véritablement aimée, quoiqu’il me soit arrivé, comme à toute femme, d’en trouver plusieurs qui m’avaient marqué des sentiments. Celui-ci ne me disait pas un mot des siens, et je crois m’en être aperçue longtemps avant lui. Il était tellement occupé de moi qu’il ne parlait d’autre chose: j’étais l’unique sujet de son entretien avec tous les prisonniers à qui il rendait visite; il croyait bonnement que c’était eux qui ne faisaient que lui parler de moi. Il revenait me voir, tout ravi de l’estime prétendue que je leur avait inspirée. (p. 175)

Là, vous allez sans doute rouler des yeux au ciel comme moi car, plutôt que de s’attacher à cueillir les fruits de cette affection manifeste, Rose utilise le capital de sympathie dont elle jouit auprès du lieutenant pour transmettre des lettres et faire avancer une idylle avec un autre prisonnier, le chevalier de Menil. Non mais quelle étourdie. D’autant plus que ce chevalier nous paraît immédiatement antipathique. On sait déjà qu’il va oublier la belle dès qu’il aura posé le pied hors de la Bastille. On a le goût de crier à Rose de laisser tomber ce faux-cul de chevalier et de prendre le lieutenant mais, bon, ça ne sert à rien de s’énerver maintenant. Surtout que ces événements se sont déroulés il y a près de 300 ans…

Bref, je ne brûlerai sans doute pas de punch en révélant que Rose Delaunay sortira finalement de la Bastille, laissant son lieutenant éploré derrière elle et qu’elle ira rejoindre sa maîtresse, la duchesse du Maine qui, pour la récompenser de sa loyauté, la mariera à un baron vieillissant, faisant d’elle désormais la baronne de Staal. Fin de l’histoire.

Malgré quelques passages d’un intérêt moindre, les mémoires de madame de Staal demeurent un témoignage fascinant sur cette tranche d’histoire.

L’intégralité de l’oeuvre est disponible dans la compilation de mémorialistes proposée par la collection Bouquins:

De Launey, Marguerite-Jeanne Cordier, baronne de Staal. Mémoires de Madame de Staal par elle-même. Dans La fabrique de l’intime: Mémoires et journaux de femmes du XVIIIe siècle (p. 59-251). Paris: Robert Laffont (collection Bouquins), 2013

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Quelques notes sur l’exemplaire de ma collection:

3 volumes, in-18, 12,5 cm, imprimé à Londres, 1787, tranches dorées, dorures au dos et sur les plats. Pages de garde en papier marbré. Coins légèrement émoussés. Quelques mouillures, sans gravité. Collationné complet (t1: 255 p., t2: 288 p., t3: 244 p.). ExLibris du Baron de Mackau (Vimer 1893) au dos de la page de garde dans les 3 volumes.

 

 

Les plaisirs démodés (2): Roger De Rabutin, comte de Bussy

Si le nom de Roger de Rabutin est parvenu jusqu’à nous, ce n’est pas uniquement en raison de sa parenté avec la Marquise de Sévigné. Le Comte est également à l’origine d’un scandale littéraire qui a ébranlé le XVIIe siècle et qui lui valut, d’abord l’embastillement, puis, un an plus tard, la conversion de cette sentence en un exil perpétuel dans ses terres de Bourgogne, autant dire au bout du monde. Quel brûlot peut bien avoir justifié une punition aussi cruelle? L’affaire mérite d’être contée.

D’abord, il faut savoir que ce militaire et coureur de jupons invétéré a toujours eu le don de se mettre les pieds dans les plats. C’est ainsi qu’en 1659, il est exilé pour une première fois en son domaine pour avoir, soi-disant, pris part à une sorte de beuverie organisée par des amis à Roissy durant la Semaine Sainte. La rumeur s’amplifie et voilà qu’en un rien de temps le bruit court que les convives auraient profité de l’occasion pour ridiculiser la foi chrétienne en baptisant des grenouilles et même un cochon. On aurait été jusqu’à servir une cuisse d’homme rôtie au repas. La faute est de taille et on peut raisonnablement se demander ce qui paraît le plus répréhensible pour les mœurs de l’époque: le fait de manger de l’humain ou celui d’avoir, ce faisant, fait « gras » durant la Semaine Sainte.

Bussy, évidemment, nie avec véhémence. D’accord il est loin d’être un dévot. La fête était bien arrosée, sans doute, mais ces accusations de cannibalisme, vraiment, c’est d’un ridicule… Quoiqu’il en soit, Bussy dérange. Il a beaucoup d’ennemis, dont le puissant cardinal Mazarin. La conséquence ne sera pas longue à venir. La voici:

Monsieur le comte de Bussy-Rabutin,

Étant mal satisfait de votre conduite, je vous fais cette lettre pour vous dire qu’aussitôt que vous l’aurez reçue vous ayez à partir de ma bonne ville de Paris et à vous acheminer incessamment en votre maison en Bourgogne et à n’en point partir que vous n’en aurez permission expresse de moi. (…)

Signé: LOUIS (1)

Le voilà donc confiné à son domaine. Et comme il n’a pas grand chose à s’occuper, Bussy trempe sa plume dans le vitriol et commence une série de portraits satiriques prenant pour cible des personnages de la cour: Madame d’Olonne, Madame et Monsieur de Chatillon de même que sa propre cousine, Madame de Sévigné. Pour couvrir le tout, il change le nom des protagonistes. L’ouvrage à clé devient ainsi « L’Histoire amoureuse des Gaules« . C’est assez bien tourné, car notre ami est, au final, un véritable écrivain. Voyez un peu le début du portait de Madame d’Olonne:

HISTOIRE D’ARDÉLISE (²)

Sous le règne de Théodose (Louis XIV) la guerre, qui durait depuis vingt ans, n’empêchait pas qu’on ne fit quelquefois l’amour. Mais, comme la cour était pleine de vieux cavaliers insensibles ou de jeunes gens nés dans le bruit des armes, et que ce métier les avait rendus brutaux, cela avait fait les dames un peu moins modestes qu’autrefois; et voyant qu’elles eussent langui dans l’oisiveté, si elles n’eussent fait les avances, ou du moins si elles avaient été cruelles, il y en avait beaucoup de pitoyables et quelques-unes d’effrontées.

Madame d’Olonne était de ces dernières. (…)

Dans ses Mémoires, Bussy assure avoir fait ces portraits uniquement pour se distraire et pour amuser sa maîtresse, Madame de Montglas à qui il en faisait la lecture. L’affaire en vient toutefois aux oreilles d’une amie, madame de La Beaume, qui demande au Comte de lui prêter le manuscrit pour, prétend-elle, le lire à son aise. Bussy, n’y voit pas à mal et confie naïvement son ouvrage à la dame qui, évidemment, s’empresse de le recopier. À partir de là, tout dérape. Bussy apprend que ses Histoires circulent dans le monde. Il s’en ouvre à Madame de La Beaume qui s’indigne. Les deux se brouillent. Et, pour ne rien arranger, il semblerait qu’une version apocryphe du manuscrit contenant des chapitres se moquant directement de la famille royale soit parvenue jusqu’au roi. Bussy proteste encore une fois de son innocence mais l’histoire finit, comme on le sait, par un exil définitif.

Maintenant, est-ce que Madame de Sévigné est heureuse de se retrouver ainsi ridiculisée? Pas tellement, non. La brouille entre les cousins durera des années et même après la réconciliation, la Marquise évoquera encore le fameux épisode du « portrait ». Les explications que Bussy lui donne pour adoucir son forfait n’ont pas l’heur de la convaincre:

Quelle niaiserie me contez-vous là? (…) Ne dites point que c’est la faute d’un autre; cela n’est point vrai. C’est la vôtre purement. C’est sur cela que je vous donnerais un beau soufflet si j’avais l’honneur d’être près de vous et que vinssiez conter ces lanternes. (3)

Malgré tout, bon sang ne saurait mentir et les deux parents demeureront liés par une affection et un respect mutuel jusqu’à la mort.

(…) souvenez-vous que je vous ai toujours aimé naturellement, et que je ne vous ai jamais haï que par accident. (4)

ou encore

Adieu, ma belle cousine; écrivions-nous souvent, et badinons toujours. Nous sommes bien meilleurs ainsi que d’autre manière.(5)

Les œuvres de Bussy-Rabutin ne sont malheureusement pas disponibles en version intégrale. Il y aurait là un beau sujet d’édition. Pourquoi n’irait-il pas rejoindre Madame de Sévigné chez La Pléiade? Je serais acheteur…

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1 BUSSY-RABUTIN, Roger de. Mémoires. Paris, Mercure de France, 2010. (page 253)

2 BUSSY-RABUTIN, Roger de. Histoire amoureuse des Gaules, suivies de La France galante : romans satiriques du XVIIIe siècle .. (tome 1). Paris, Garnier, 1930. (page 1) (Note: pour faciliter la lecture j’ai modifié la forme imparfaite du verbe avoir, de ‘avoit’ en ‘avait’, comme le font les éditions plus récentes).

3 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 28 août 1668 de Madame de Sévigné à Bussy-Rabutin)

4 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 8 mai 1669 de Madame de Sévigné à Busy-Rabutin)

5 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 15 mai 1670 de Bussy-Rabutin à Madame de Sévigné)

DES BROSSES, Daniel. Bussy-Rabutin, le flamboyant. Versailles, Via Romana, 2011, 414 p. (Excellente biographie de Bussy)

Les plaisirs démodés (1): Madame de Sévigné

« Viens, retrouvons toi et moi ces plaisirs démodés
Comme si sur la Terre, il n’y avait que nous… »
Charles Aznavour

Le Musée Carnavalet à Paris propose une visite pédestre intitulée « Sur les traces de Madame de Sévigné« . J’ai cru comprendre qu’il y en aurait également une dédié à Victor Hugo. Quelle heureuse idée. Moi qui suis tellement groupie, il y a longtemps que je rêvais de m’inscrire à une randonnée littéraire de ce genre. Voilà, c’est chose faite depuis cet été où, profitant de quelques jours dans la Ville Lumière, je me suis joint à un groupe ayant en commun un intérêt marqué pour la célèbre épistolière.

Deux heures de visite bien tassées, au pas de course, essentiellement dans le quartier du Marais, avec explications livrées à la mitraillette et arrêts obligés devant les principaux lieux ayant jalonné la vie de la Marquise: l’Hôtel où Madame est née, l’église où elle a été baptisée, l’endroit où fut signé le contrat de mariage entre Marie de Rabutin Chantal et le Marquis de Sévigné. Je semble ne pas avoir apprécié? Au contraire, tout cela revêtais pour moi un charme délicieusement suranné (d’où le titre de mon article).

Il serait peut-être exagéré de prétendre que Madame de Sévigné est « trendy » de nos jours. Vous dire, lors de la visite, nous étions quatre (incluant notre guide).

Comme elle semble lointaine aujourd’hui l’époque de la Marquise, celle des « précieuses », où l’on aimait à tourner plaisamment la phrase, à fleurir le compliment et à exprimer les choses même les plus crues avec des circonvolutions élégantes. En ce temps-là, un bon mot pouvait tout aussi bien vous élever dans le monde que vous tuer plus certainement qu’un coup de poignard. Dans l’une de ses innombrables lettres à sa fille, Madame de Grignan, Marie de Rabutin rapporte ainsi les paroles d’un abbé qui, s’adressant à une fiancée, veut lui faire entendre qu’il doute fortement de sa virginité:

Mademoiselle, il n’y a pas d’apparence que vous refusiez à d’autres ce que vous accorderez à M. de Ventadour.¹

Pour autant que l’on sache, la Marquise elle-même est un parangon de vertu. Après la mort de son époux, tué en duel pour les beaux yeux d’une autre femme, elle ne se remariera pas, préférant s’occuper de ses deux enfants, Françoise-Marguerite et Charles. Elle est alors dans la mi-vingtaine. Sa correspondance avec son entourage est plutôt clairsemée dans les premières années mais elle va littéralement exploser lorsque sa fille quittera Paris en 1671 pour rejoindre son époux, Monsieur de Grignan, nommé Lieutenant-gouverneur en Provence. Il est tout de même singulier que les lettres les plus passionnées de Madame de Sévigné aient été celles d’une mère adressées à sa fille. On prétend que Madame de Grignan était d’un tempérament plutôt froid. Sans doute ne répondait-elle pas à sa mère avec autant d’ardeur que n’en contenaient les messages dont elle était inondée. D’ailleurs les lettres de la fille ont été détruites, ce qui fait que la conversation paraît maintenant avoir été à sens unique. Peut-être l’était-elle un peu…

Par opposition, l’un de ses correspondant les plus fidèles et les plus prodigues est son cousin, le Comte Roger de Bussy-Rabutin. Tout un phénomène que celui-là. À la fois homme de guerre, lettré, bretteur, séducteur impénitent, il est comme le portrait inversé de la Marquise. Mais c’est qu’il sait manier la plume ce Bussy. Sa relation avec sa « belle cousine » connaîtra bien des soubresauts dont la plupart seront de son fait mais, s’il fallait choisir entre les deux, je me rangerais sans hésiter du côté de Bussy. Il y a beaucoup à conter sur cet homme singulier qui connut le pire et le meilleur, qui fut reçu à l’Académie française mais fut également emprisonné à la Bastille.

Tiens, je vous parlerai de Bussy dans un autre billet.

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Petite bibliographie sélective

Madame de SÉVIGNÉ. Correspondance. Paris : Gallimard, 2005, (3 v.) ISBN: 2070105245 (v. 1), 2070105253 (v. 2), 2070109356 (v. 3)

BRUSON, Jean-Marie [et al.]. L’Abécédaire de Madame de Sévigné et le Grand siècle. Paris : Flammarion, 1996, 119 p. ISBN: 2080124765

Les plus belles lettres manuscrites de la langue française. Paris: Laffont, 1992, 427 p. ISBN: 222107467X (contient de très belles reproductions de lettres de toutes les époques, dont une de Madame de Sévigné)

Madame de Sévigné : [catalogue de l’exposition / tenue au] Musée Carnavalet-Histoire de Paris, 15 octobre 1996-12 janvier 1997. Paris: Paris-Musées : Flammarion, 1996, 191 p. ISBN: 2879002508 (Intéressante gallerie de portraits commentés)

¹Madame de Sévigné, Lettre à madame de Grignan (#140), Paris, 27 février 1671