Tierra del Fuego; Cap Horn; Le golfe des peines

Terre de Feu, Cap Horn, Patagonie, Détroit de Magellan, si ces noms de lieux mythiques sont pour vous aussi envoutants et chargés d’exotisme qu’ils le sont pour moi, ce livre de l’écrivain chilien Francisco Coloane regroupant 3 recueils de nouvelles devrait vous plaire également.

Des baleiniers engloutis par des mers déchaînées, des chercheurs d’or accordant plus d’importance au précieux métal qu’à leur propre vie, au point d’en perdre la raison, des brigands, des contrebandiers, des chasseurs de phoques, des paysages à l’état sauvage, sortant à peine de la soupe primordiale du monde, chacune de ces nouvelles présente un univers aux antipode de notre quotidien moderne et prévisible. Ici, la nature est encore une puissance non domestiquée qui impose sa loi, sa justice aussi parfois et les liens qui se tissent entre les hommes sont si ténus qu’il y a souvent peu de distance entre l’amitié et le meurtre.

À elles seules, les descriptions de lieux valent le détour:

Le Pámaro est l’endroit le plus désolé et le plus impressionnant qu’il m’ait été donné de voir à l’extrême sud du continent américain. Ce sont, je l’ai dit, vingt lieues de terres arides qui bordent la côte atlantique de la Terre de Feu; vingt lieues de long sur deux de large. La végétation y est rare: des buissons de mata negra, quelques touffes d’herbe et des lichens qui rampent sur le sable et les franges marécageuses. La plage est immense et soumise à d’étranges marées;

La mer remonte sur plusieurs kilomètres jusqu’à la lisière de la pampa et se retire comme une masse d’huile, laissant un lit de boues grasses, hostiles et redoutables, où même les oiseaux fatigués n’osent pas se poser. De temps à autre on aperçoit une bande de phoques vautrés sur le sable, parfois une baleine échouée.

Tout, ici, semble mort; on dirait la naissance ou la limite d’une planète inconnue; mais le plus extraordinaire est cette langue de terre, de sable et de pierres qui s’avance dans la mer. C’est cette curieuse presqu’île qu’on appelle le Pámaro et qui donne son nom à toute la zone côtière. (Cap Horn, Une nuit dans le Páramo, p.263)

Dans son introduction au livre, Luis Sepúlveda dit de Francisco Coloane qu’il avait une stature hors du commun. Né en 1910, ce fils de baleinier perd très tôt ses parents. Commence alors pour lui une vie d’aventure qui nourrira son imaginaire. Il signe son premier roman à 31 an (Le dernier mousse de la Baquedano, 1941). La légende veut que ce géant soit entré à la Maison de la littérature du Chili, y ait déposé deux manuscrit en disant d’une voix sonore « Je m’appelle Francisco Coloane et je viens du bout du monde » après quoi il serait ressorti sans un mot de plus. L’histoire a fait le reste et Francisco Coloane est devenu, de son vivant, l’un des écrivains les plus apprécié du public chilien.

Coloane fut également un humaniste et un écologiste avant la lettre: Son expérience de baleinier le convaint de la nécessité de sauver les cétacés. Il défend les Indiens Alakaluf et les autres premiers peuples dont il recueille les légendes. À la mort de son ami de Pablo Neruda, il lira son éloge funèbre sous les menaces des mitraillettes de la junte militaire. Décidément, il avait tout pour plaire l’ami Coloane.

Les 3 recueils que regroupent cet ouvrage ont été écrits durant ses premières années: Cap Horn (1941); Le Golfe des peines (1945); Tierra del Fuego (1956).

Pour le dépaysement et l’aventure. Une découverte pour moi.

***

COLOANE Francisco. Tierra del Fuego; Cap Horn; Le Golfe des peines. Paris : Phébus, 2009, 593 p. ISBN 9782752904003
 

***

Vérifier la disponibilité de l’ouvrage:

Publicités

L’éléphant s’évapore

N’ayant jamais très bien compris la finalité de la nouvelle comme genre littéraire, je ne l’ai à vrai dire que très peu fréquentée. Et lorsque je me suis aventuré sur ce territoire, j’en suis souvent ressorti perplexe. Avec le temps, j’ai fini par faire mienne l’idée, ou disons plutôt le cliché, voulant que la nouvelle ne soit généralement que la prémisse d’un roman qui n’a pas abouti.

Ma dernière expérience en ce sens: Mexico, quartier Sud de Guillermo Arriaga (à qui on doit entre autres le scénario de Babel et de 21 grams) n’a pas arrangé les choses. On m’avait dit pourtant le plus grand bien de ce petit recueil. Résultat: Bof…

J’allais donc métaphoriquement jeter la serviette (une fois de plus) lorsque je suis tombé l’autre jour sur ce livre de Haruki Murakami, auteur que je ne connaissais pas et dont la notice biographique m’apprend qu’il est le traducteur japonais de Scott Fitzgerald, de Raymond Carver et de John Irving. Son recueil regroupe 15 nouvelles offrant une grande unité de ton. Les situations décrites y sont parfois étranges, parfois complètement déjantées mais elles sont toujours présentées avec une logique et un naturel tels qu’elles en deviennent presque vraisemblables. J’en retiens 3 particulirement réussies: « La seconde attaque de la boulangerie », « Le communiqué du kangourou » et « Le nain qui danse ». Dans ce dernier texte, le narrateur explique en toute simplicité son travail dans une manufacture d’éléphants:

« (…) nous ne fabriquons pas les éléphants à partir de rien, bien sûr. Pour être exact, nous reconstituons des éléphants liophylisés, pourrait-on dire. Un éléphant capturé est découpé à la scie en parties distinctes: les oreilles, la trompe, la tête, le tronc, les pattes, l’arrière-train, ce qui nous permet de reconstituer cinq éléphants. Ce qui veut dire que l’éléphant obtenu n’est véritable que pour un cinquième, les quatre cinquièmes restants étant de l’imitation. Mais ça ne se voit même pas et même les éléphants l’ignorent. Tellement nous travaillons habilement.

Vous vous demanderez peut-être pourquoi il faut ainsi fabriquer ou plutôt reconstituer ces éléphants de toutes pièces, eh bien, c’est parce que nous sommes beaucoup moins patients que les éléphants. Si on laissait faire la nature, les éléphants n’auraient qu’un petit tous les quatre ou cinq ans. Nous qui adorons les éléphants, constater leur lenteur de reproduction nous rend très nerveux. Voilà pourquoi nous préférons les reconstituer nous-mêmes. »

Plutôt déstabilisant comme univers mais on s’y habitue.

Pour en revenir à la nouvelle comme lieu littéraire, je crois me souvenir avoir lu ou entendu dire que Dino Buzzati en a écrites de très belles. J’irai peut-être y jeter un coup d’oeil. D’autres suggestions?