La quête

laqueteQuel livre apporter avec soi pour les vacances? Humm… choix déchirant. Tiens, pourquoi pas celui-ci, qui m’a fait renouer avec le plaisir des lectures d’ados: 926 pages d’une aventure haletante qui ne laisse aucun répit. Ça déménage!

 

On est à la fin du 12e siècle. Walter, un jeune seigneur normand ayant participé à la bataille de Manzikert est retenu prisonnier en Anatolie par les turcs seljoukides. Pour sa libération, à défaut de la rançon astronomique qu’il a fixée, l’émir Souleyman, grand amateur de fauconnerie et de chasse, se contenterait de deux couples de gerfauts « aussi blancs que le sein d’une vierge ou que la neige en hiver ». Ben tiens… un chausson avec ça? Car il faut savoir que les volatiles de cette espèce sont extrêmement rares et que « les spécimens les plus clairs et donc les plus précieux vivent à l’extrême nord de la Terre, en Hyperborée, sur les îles d’Islande et du Groenland ».

Qu’à cela ne tienne, cette mission périlleuse, un petit groupe d’improbables aventuriers va l’accepter. Il y a d’abord Hero, le jeune érudit sicilien porteur de la requête de l’émir, Vallon, le guerrier franc rongé par les remords, Raul, l’arbalétrier soûlard, Wayland, le fauconnier toujours flanqué de son molosse et puis, Sith une jeune fille des marais rencontrée en route.

Ensemble ils affronteront de multiples dangers et devront composer tour à tour avec la férocité des troupes normandes lancées à leur poursuite, la barbarie de guerriers vikings, la cruauté sans nom de tribus laponnes, et celle des nomades seldjoukides. Leur périple les mènera du Groenland à la  Russie, passant par Novgorod, traversant Smolensk et Kiev pour arriver enfin à Constantinople porte de l’Anatolie, leur destination finale. Si chacun accomplit ce périple pour des raisons qui lui sont propres (parfois secrètes), en revanche, l’accumulation des épreuves traversées agit comme un ciment sur le groupe. Même la mort ne semble pouvoir les séparer et tous partagent cette certitude de se retrouver quoi qu’il arrive et, comme ils aiment à le répéter: « ici ou dans l’au-delà ».

Évidemment, c’est une brique un peu lourde pour une lecture de métro. D’où ma suggestion de le garder au frais pour les vacances. Le mélange est très heureux avec une chaise longue, une serviette de plage ou un hamac.

Ah oui, et si vous ne tenez pas à développer vos biceps en tournant les pages de ce pavé costaud, sachez qu’il est disponible en version électronique.

Allez, bon été!

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LYNDON, Robert. La quête [traduit de l’anglais (États-Unis) par Élodie Leplat].  Paris: Sonatine, 2013, 926 p. ISBN 9782355841989

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Un monde sans fin

J’ai connu un léger passage à vide, côté lecture, récemment. Deux ou trois romans me sont littéralement tombés des mains. Oubliés dès que refermés. Ces choses-là arrivent parfois. Aussi me suis-je dis, entre temps, pourquoi ne pas vous parler du roman monumental de Ken Follet, Un monde sans fin que je viens tout juste de terminer en version audio.

Les 1285 pages du livre représentent plus de 54 heures d’écoute. Ça paraît énorme comme ça mais je vous dirais que, paradoxalement, le temps m’a semblé très court. J’ai essentiellement écouté ce roman en m’entraînant au gym et, grâce à lui, les sessions de cardio sur tapis roulant m’ont semblé beaucoup moins ennuyeuses. J’en redemandais même, anticipant avec plaisir le moment où je pourrais enfin reprendre le fil de ce récit fascinant. Bien que ce ne soit pas ma première expérience de la sorte, l’état dans lequel me plonge l’écoute d’un roman audio m’étonne toujours un peu: Je cours, soulève des poids, m’étire dans tous les sens mais en même temps, je ne suis pas là: Je suis au 14e siècle avec Merthin le pontier, le bouillant Ralph, mère Caris la guérisseuse, Gwenda et l’imbuvable prieur Godwyn. Au final, si les bénéfices de mes efforts physiques demeurent, hélas, bien relatifs, je me suis au moins amusé et le voyage imaginaire que j’ai fait en valait la peine.

Les voix ici sont évidemment magnifiques et l’histoire bien ficelée ne laisse pas de répit. Bien que les personnages y abondent, aucun n’est laissé en plan et on ne ressent jamais l’impression d’être perdu au milieu d’une galerie de figurants dont on ne saurait plus trop qui est qui, comme il arrive parfois. Au contraire, tous les éléments ont leur utilité si bien que chaque détail semé en germe au début du livre revient éclore au moment opportun. On ne peut qu’admirer le mécanisme bien huilé de ce récit ambitieux et documenté qui se déploie comme une symphonie et où chaque personnage a sa partition à jouer.

Rassurez-vous, je ne tenterai pas de résumer cette histoire complexe. Précisons simplement que l’action se déroule à Kingsbridge, le village fictif inventé par Ken Follet pour son roman précédent, Les Piliers de la terre et que près de 200 ans ont passé depuis l’érection de la Cathédrale qui était au cœur du premier livre. Cette fois encore, les protagonistes du roman ne l’auront pas facile. Leurs projets seront constamment compromis par des intérêts contraires, quand ce ne sera pas par la peste elle-même.

C’est curieux, récemment je discutais de ce roman avec mon frère qui m’expliquait en avoir justement abandonné la lecture, excédé qu’il était d’assister page après page à une accumulation incessante d’échecs et de voir les projets des personnages systématiquement contrariés par des forces adverses. Comme si le sort s’acharnait sur eux. J’avais moi-même ressenti un agacement semblable à la lecture des Piliers de la terre il y a quelques années: Je construis les murs de ma cathédrale, tu me les démolis, je les reconstruis, tu me les redémolis et ainsi de suite… Sauf qu’ici, je n’ai vraiment pas eu cette impression. D’abord, il n’y a pas à proprement parler de redite. Ensuite, j’ai plutôt vu dans tout ceci une fascinante allégorie de la condition humaine. Ce que nous dit le livre, à mon humble avis, c’est que le sens de la vie résulte de la lutte pour la survie. Sans difficultés à vaincre, l’existence humaine n’aurait aucune finalité. C’est ce que nous démontrent, page après page, les personnages de Follet. Ou peut-être que je déconne à plein tube. Enfin, vous vous ferez une idée…

Évidemment, il faut accepter de remiser un peu sa sensibilité littéraire au vestiaire. Ainsi, il n’y a pas vraiment d’extrait du livre que j’aurais envie d’isoler et de présenter comme une perle d’écriture. Mais, pour le reste, question intrigue, c’est fort bien mené. On est dans les ligues majeures ici.

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Version audio:

FOLLET, Ken. Un monde sans fin. [La Rocque-sur-Pernes, France] : Livres audio V.D.B., c2010., 5 CD MP3, ISN 9782846948289

Version imprimée:

FOLLET, Ken. Un monde sans fin. Paris: Lafont, 2008, 1285 p. ISBN 9782221096192 (Traduit de l’anglais par Viviane Mikhalkov)

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Constantinople, Byzance, Istanbul…

Constantinople, Byzance, Istanbul: Ces trois noms chargés d’exotisme sont comme autant de strates chronologiques dans l’histoire d’une même ville près de deux fois millénaire. Voici donc deux romans dont l’intrigue est située au cœur même de cette cité mythique:

ENARD, Mathias. Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants. Paris, Actes-Sud, 2010,  154 p. ISBN: 9782742793624

Nous sommes en mai 1506. Michel-Ange est déjà un immense artiste dont la notoriété dépasse largement les frontières de Florence. Bien qu’une grande partie de son œuvre soit encore devant lui – après tout les fresques de la chapelle Sixtine ne seront complétées que 6 ans plus tard – son David l’a déjà propulsé au rang de méga-star. C’est à cette époque qu’à la demande du sultan Bayazid, il se rend à Constantinople pour travailler au projet d’un pont sur la Corne d’Or reliant Byzance à sa rive Nord.

Pourquoi cette incursion inusitée du Maître aux portes de l’Orient? Il n’est pas impossible que Michel-Ange ait tout bonnement voulu s’éloigner pour un temps de Rome et de la relation tumultueuse qu’il y entretient avec Jules II, ce pape colérique et mauvais payeur. Un autre motif tout aussi prosaïque semble également dicter son choix. C’est que Léonard De Vinci, son adversaire en génie, l’a précédé dans ce projet et que sa proposition de pont n’a pas été retenue par le Sultan. Michel-Ange y voit une occasion rêvée de prendre sa revanche sur son éternel rival et de réussir là où l’autre a échoué. Quel bonheur ce serait.

La ville qu’il découvre est encore en pleine mutation car, bien que la prise de Constantinople par les turcs ait eu lieu il y a déjà plus de 50 ans, l’identité de la nouvelle capitale n’est pas encore tout à fait fixée. Michel-Ange y connaitra l’amitié et l’amour et bien sûr. Le ravissement aussi. Mais on a beau être au bout du monde, il y a quelque chose d’universel dans la tension financière qui oppose souvent l’artiste à son mécène. Sans compter que les intrigues de Rome ne sont, hélas, jamais très loin…

Mathias Enard s’était fait remarquer l’année dernière lors de la parution de son roman précédent, Zone, couronné par 2 prix importants. Il s’agit ici d’une œuvre beaucoup moins volumineuse mais qui ne manque pas d’attraits. La trame du roman repose en partie sur des découvertes récentes dans les archives ottomanes dont l’esquisse du pont et l’inventaire des possessions abandonnées par Michel-Ange dans sa chambre.

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WALTARI, Mika. Les amants de Byzance. Paris, Phébus, 1990, 357 p. ISBN: 9782859401474 [traduit par Jean-Louis Perret et Andrée Martinerie]

Le livre de Mathias Enard une fois refermé, je me suis rappelé cet autre roman dédié à la ville, lu il y a près de 20 ans et dont j’avais conservé un souvenir très prégnant.

Chronique d’une catastrophe annoncée, Les amants de Byzance raconte les derniers mois de la capitale de l’Empire romain oriental avant sa prise par le Sultan turc Mehmet II le 29 mai 1453.

Pour vous donner une idée de l’atmosphère ambiante, imaginez tous les passagers et l’équipage du Titanic réunis sur le pont et qui regarderaient de très loin l’iceberg s’approcher mais sans pouvoir dévier la course du navire pour prévenir la collision. Ou encore, les habitants de Pompeï contemplant le Vésuve des semaines avant son explosion avec la certitude de ne pouvoir échapper à la catastrophe. La prise de Constantinople, c’est un peu ça.

Les intentions belliqueuses de Mehmet II sont connues dans toute l’Europe depuis longtemps et le déséquilibre entre les forces que le  sultan aligne sur le terrain et celles déployées par les défenseurs de la ville ne laisse aucun doute quant à l’issue du siège. Qui plus est, l’aide extérieure tant espérée, celle du Pape notamment, ne viendra jamais.  Les mois terribles précédant le sac sont racontés avec brio par Mika Waltari, un maître du genre historique dont le chef d’œuvre le plus célébré demeure, bien sûr, Sinhoué l’égyptien.

Autre coïncidence avec le roman précédent, le personnage principal porte aussi le nom d’Ange. Johannes Angelo (ou Jean l’Ange) est un héros tragique qui a fait vœu de défendre les remparts de sa ville jusqu’à la mort. Il n’en est pas moins suspect aux yeux de ses compatriotes grecs car il est de notoriété publique que Jean l’Ange a déjà vécu à la cour de ce sultan et qu’il l’a côtoyé de près. Ne serait-il pas ici en mission? Cela expliquerait qu’on vienne par précaution lui demander à l’avance sa protection en prévision du moment où la cité tombera aux mains des envahisseurs.

Le danger ne provient donc pas seulement de l’extérieur. Au cœur de la ville même, les intrigues abondent. Il y a d’abord ces mercenaires génois et vénitiens intégrés aux forces de la défense et forcés de collaborer entre elles mais qui se déchireraient sans doute pour s’arroger le contrôle de Constantinople en cas de victoire. Et puis il y a ceux qui jonglent publiquement ou en secret avec la trahison en affirmant que « mieux vaut le turban des turcs que la tiare du pape ».

Enfin, au milieu du chaos et du fracas des armes, Jean l’Ange connaîtra l’improbable embrasement de l’âme au premier regard échangé avec Anna Notaras, la fille du Mégaduc de Constantinople. Le feu qui animera ces deux-là pourrait bien à lui seul anéantir la ville entière si les troupes du sultan ne mettaient pas elles-mêmes tant d’ardeur à réaliser cette tâche.

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Dix mille guitares

Dix mille guitares et autant d’hommes, c’est ce que le roi Sébastien 1er  du Portugal perdit en un seul affrontement dans sa croisade absurde de 1578 contre Abdelmalik, le Sultan légitime du Maroc pour restaurer son protégé Moulay Mohammed sur un trône qui, de toute évidence, ne lui revenait pas. Guerre injuste donc, où Sébastien dit ‘le Désiré’ laissa la vie de même que les deux sultans, le légitime et l’usurpateur. Cet affrontement allait entrer dans la légende sous le nom de ‘La bataille des trois rois‘.

La défaite fut si cuisante qu’elle suscita d’abord l’incrédulité puis la dénégation au Portugal. Le roi était-il réellement mort sur le champ de bataille? Ce corps affreusement mutilé et reconnu par des proches comme le sien était-il vraiment celui de Sébastien? On se prit à espérer le retour improbable de ce roi flamboyant, d’autant que Philippe II d’Espagne profita cette absence pour annexer le Portugal. La croyance en son retour fut si forte qu’on lui donna un nom: le ‘sébastianisme’ et que, portés pas cette espérance, pas moins de quatre imposteurs tenteront de se faire passer pour le Désiré. Trois d’entre eux finiront au gibet. On ne rigole pas avec les affaires royales.

Pourtant, dans l’esprit du roi Sébastien, cette guerre sainte ne pouvait échouer. Harcelant son oncle Philippe d’Espagne pour qu’il lui prête main forte, demandant la bénédiction du Pape pour une entreprise que ce dernier ne lui avait pas demandée, il alla jusqu’à acquérir un rhinocéros, croyant s’investir ainsi du symbole de sa puissance guerrière. Les mauvaises langues auront tôt fait de prétendre que c’est moins de l’armure du mastodonte que de son attribut viril dont le roi aurait besoin, tant son peu de goût pour la chose et son obstination à refuser le mariage avant d’avoir complété son œuvre le rend suspect aux yeux de ses sujets. L’animal développera toutefois un attachement sincère pour son roi excentrique. Car il pense, notre rhinocéros. Réincarnation d’un brahmane hindou, c’est le véritable pivot de cette histoire. Celui que Pedro, son gardien, surnomme affectueusement ‘Bada’ sera le témoin silencieux de bien des intrigues. À la mort déclarée de Sébastien, Philippe II en héritera. Plus tard, la carcasse de l’animal fera même le voyage jusqu’en Bavière pour être offerte à l’empereur Rodolphe II de Habsbourg. Enfin, à la faveur du sac du Château de Prague, la corne, toujours pensante, se retrouvera aux mains de la reine Christine de Suède.

Au final, c’est plus d’un siècle d’Histoire et une galerie imposante de personnages que ce livre met en scène. Vous ais-je dit que j’ai un faible pour les romans historiques? J’aime particulièrement retrouver, décrites sous un nouvel éclairage, des figures dont j’ai déjà fait la connaissance au travers d’autres œuvres lues auparavant. Les descriptions s’ajoutent les unes aux autres mais, au total, l’image mentale que je me forme reste toutefois assez imprégnée par la première représentation du personnage, surtout lorsque celle-ci était remarquable. Ainsi, par exemple, mon Philippe II, le constructeur de l’Escurial, c’est d’abord celui du roman Terra Nostra de Carlos Fuentes, mon livre fétiche, celui que j’apporterais sur une île déserte et dont il faudra bien que je me décide à parler un jour. Commençons par ceci: Si, selon Stéphane Mallarmé, « Tout, au monde, existe pour aboutir à un livre » (1),  eh bien, ce livre pour moi c’est Terra Nostra. J’y reviendrai. Reprenons.

Aussi, comme en écho, la transhumance du rhinocéros d’une cour d’Europe à l’autre n’est pas sans rappeler les pérégrinations du pachyderme racontées par José Saramago dans son dernier roman, Le voyage de l’éléphant. D’ailleurs, le Charles Quint de Saramago est le père du Philippe de Catherine Clément et son Maximillien, le père de Rodolphe II. Quelle belle symétrie…

D’autres figures encore, artistiques, littéraires ou scientifiques, gravitent autour des personnages royaux: Celle du peintre Arcimboldo qui réalise le portrait végétal de Rodolphe II, celle de l’astronome Kepler, celle de Descartes enfin qui se retrouve à la cour de Christine de Suède, pour y mourir. On évoque également au passage l’œuvre de Jacques Callot qui traduisit, par une série de dessins saisissants, la folie meurtrière dans laquelle sombra l’Europe durant la guerre de 30 ans (Les Grandes Misères de la Guerre). Bref, à boire et à manger dans ce roman de Catherine Clément, ne serait-ce qu’en raison de l’intérêt qu’il suscite pour l’époque qu’il décrit.

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CLEMENT, Catherine. Dix mille guitares. Paris, Seuil, 2010, 474 p. ISBN 9782020208055.

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(1) MALLARMÉ, Stéphane, «Le livre, instrument spirituel». In Oeuvres complètes, p. 378, Paris : Gallimard

L’entreprise des Indes

Au soir de sa vie, Bartolomé Colomb, gouverneur déchu d’Hispaniola, raconte l’aventure prodigieuse de son illustre frère, Christophe, dont il a été à le témoin privilégié. Son récit en forme de monologue intérieur, il le destine à deux dominicains venus recueillir ses propos, cherchant par ce moyen à comprendre l’immense dérapage vers la violence et le chaos qui a résulté de oeuvre du découvreur.

Bartolomé est au centre de cette histoire qui commence à Lisbonne en 1469. Il n’a pas encore 16 ans qu’il réussit à se faire embaucher chez un cartographe. D’abord réticent, Andrea, le maître d’atelier, se laissera convaincre par les petites mains de Bartolomé qui arrivent à tracer lisiblement le nom de n’importe quel lieu sur une carte, quelque soit l’espace disponible. Il faut dire que la cartographie à cette époque de découvertes était d’une importance vitale.

…dans sa hiérarchie personnelle, maitre Andrea plaçait très haut le Cartographe, juste en dessous du Dieu créateur. Et il ne fallait pas le pousser beaucoup pour lui faire avouer des conception très hérétiques, fort dangereuses en ces temps d’Inquisition naissante: Dieu, sans l’appui des Cartographes, n’est pas pleinement Dieu. Sans les cartes, que saurait l’Homme de la Création? Et sans la connaissance par l’Homme de la Création, comment le Dieu créateur pourrait-il etre célébré? Et qu’est-ce qu’un Dieu non célébré ou mal célébré pas Ses créatures? (p. 52)

Par ailleurs, durant cette période d’exploration intense, les informations cartographiques précises étaient fort prisée des souverains. Il faut lire les trésors d’ingéniosité qu’on déploie pour transmettre au concurrent, le plus souvent l’Espagne, des cartes erronnées. La désinformation comme arme tactique ne date donc pas d’aujourd’hui. On gomme certains détails d’un relevé récent, disons un récif ou des haut-fonds. On laisse filtrer partout la rumeur qu’une nouvelle carte, la Carte des cartes vient d’être complétée et qu’elle est sous bonne garde dans l’atelier du maître. La surveillance est juste assez poreuse pour laisser l’éventuel espion faire son travail et, avec un peu de chance, conduire à sa perte un navire ennemi utilisant ce faux.

Ce siècle est également celui des recensions. Les navires accostent à Lisbonne chargés de plantes et d’animaux inconnus. Des fonctionnaires du roi sont chargés d’attribuer un nom à chacune de ces choses, sans exception. Le seul problème est que les vaisseaux arrivent plus vite et plus nombreux que les nommeurs ne peuvent en traiter la cargaison. Il s’ensuit que les chargements, bêtes et végétaux de toutes sortes se retrouvent entassés dans des entrepôts en attendant d’être officiellement désignés et dessinés. La putréfaction fait son oeuvre et bientôt les narines du souverain elles-mêmes sont chatouillées par ces remugles pestilentiels. Il  faudra augmenter la cohorte des nommeurs pour venir à bout de la tâche. Cette scène très forte où les choses n’ont pas encore de nom me rappelle, comme en écho inversé, cette autre scène, tirée du roman La route de Cormac McCarty où les choses perdent graduellement mais inexorablement leur désignation. Nous nous situons entre ces deux extrêmes, générations à peine conscientes de la précarité de leur emprise terminologique sur le monde qui les entoure.

Bien qu’au second plan, la figure de Christophe, le frère aîné, à la fois aimé et haï, demeure omniprésente. Comment pourrait-il en être autrement? Christophe n’est-il pas habité d’un rêve ou plutôt d’un désir si immense qu’il le brûle et avec lui, tous ceux qui l’approchent? Ainsi en est-il des grands rêveurs et des visionnaires. Consciemment ou non, ils assujettissent leur entourage à leur obsession car elle est toujours plus grande que celle des autres.

Aucun homme passionné ne se passionne pour une passion qui n’est pas la sienne. (p. 311)

Je ne sais pas pourquoi, mais cette histoire de passion dévorante m’a rappelé deux films: D’abord le documentaire Man on a wire où l’on voit la fascination exercée par l’équilibriste Philippe Petit sur ses proches et ses conséquences désastreuses. Puis, celle subie dans le film Tucker par le personnage de Martin Landau qui explique à l’inventeur Preston Tucker l’avertissement que lui donna sa mère lorsqu’il était enfant: « Don’t get too close to the people, disait-elle, or you’ll catch their dreams ». En réalité, elle avait dit « you’ll catch their germs » et non « their dreams ». Sans doute aurait-elle mieux fait de nettoyer les oreilles de son enfant plutôt que de lui empoisonner la vie avec ses conseils. Mais je m’égare…

Le rêve se nourrit aussi de ce qu’il trouve dans les livres et des récits merveilleux disponibles à l’époque, au nombre desquels ceux de Marco Polo dans Le devisement du monde et l’Imago Mundi de Pierre D’Ailly. Christophe enverra son frère par toute l’Europe à la recherche de ce précieux ouvrage. Et, il le lui rapportera.

Beaucoup de scènes intéressantes dans ce roman d’Éric Orsenna. Celle où Christophe confronte les mathématiciens du souverain à la cour de Lisbonne en est un bel exemple. Les voies qu’empruntent l’Histoire résultent souvent de menus détails et il eut sans doute suffi que le marin se montre un peu moins gourmand pour que ses découvertes aient été faites au nom du roi du Portugal plutôt qu’à celui d’Espagne.

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ORSENNA, Éric. L’Entreprise des Indes. Paris, Éditions Stock/Fayard, 2010, 387 p. ISBN 9782234063921

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